‹ Molière - Œuvres complètes, Tome 3Chapitre 2 sur 7 · L'AMOUR MÉDECIN

L'AMOUR MÉDECIN

COMÉDIE-BALLET

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A VERSAILLES, LE 15 SEPTEMBRE 1665 ET A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 22 DU MÊME MOIS.

Trois mois après la représentation du Festin de Pierre, Louis XIV ayant demandé à Molière un divertissement nouveau, lui donna cinq jours pour l'inventer, l'écrire, le faire apprendre et le faire jouer.

C'est de cet impromptu en trois actes, divisés par des danses, que Molière fit ensuite un seul acte en supprimant les ballets dont Lulli avait composé la musique. C'est un chef-d'œuvre en son genre que cette esquisse improvisée.

Il y avait peu de temps que Bacon avait recommandé l'étude de la nature, l'observation et l'expérience. Les médecins tenaient encore au moyen âge. C'étaient des grands-prêtres ou plutôt des sorciers qui employaient les amulettes, les pierres de sympathie et les chiffres magiques, parlaient latin, grec et hébreu, enseignaient les propriétés merveilleuses des chiffres et des nombres, et couraient la ville, montés sur leurs mules, affublés d'énormes manteaux et de chapeaux pointus, cachés sous de longues perruques, ensevelis dans le satin et la fourrure. Ces personnages astrologiques, représentants de la superstition sans la foi, déjà criblés des flèches de Rabelais et de Montaigne, et qui n'avaient pour se défendre ni l'autorité de la Sorbonne ni les dogmes de l'Église, s'étaient donnés récemment en spectacle ridicule. La bouffonnerie de leurs querelles particulières, les procès intéressés entre apothicaires et médecins, provoquaient le mépris public et annonçaient la mort prochaine de l'empirisme. On avait vu, près du lit de mort de Mazarin, Desfougerais, Vallot, Brayer et Guénaud, se réunir à Vincennes et s'enquérir gravement de sa maladie. Vallot plaçait la maladie au poumon, Brayer à la rate, Desfougerais au mésentère, et Guénaud au foie. Ce dernier eut le dessus et emporta le malade.

«Laissons passer M. le docteur, s'écriait un jour un charretier parisien qui voyait venir à lui la mule de Guénaud: c'est lui qui nous a fait la grâce de tuer le cardinal;» tant le mépris de la médecine était devenu une opinion populaire. Guy-Patin et Gassendi avaient soulevé contre eux et leur hypocrisie doctorale l'indignation des classes élevées; Boileau et Pascal marchaient contre eux. Ce n'était pas à la médecine, mais au mensonge du savoir, que l'on en voulait; «déniaisés, désabusés,» esprits forts, tous ceux qui, comme Guy-Patin, s'étaient «débarrassés du sot,» prenaient parti avec Molière contre l'empirisme. Ce fut Boileau qui créa les noms grecs sous lesquels Molière ridiculisa, dans sa nouvelle farce, les quatre premiers médecins de la cour: vive jouissance pour le vieux Guy-Patin; s'il faut même l'en croire, on fabriqua des masques comiques représentant le visage des quatre empiriques sacrifiés.

Il faut reléguer parmi les fables ces anecdotes apocryphes d'après lesquelles Molière aurait vengé sur la Faculté les querelles particulières de deux femmes de la troupe. Les motifs du grand écrivain étaient plus profonds et plus naturels. Ses passions et ses études avaient altéré sa santé. Il travaillait beaucoup, souffrait infiniment; sa poitrine était attaquée, et, forcé de demander secours aux Hippocrates du temps, vivant de régime, mais mourant de ses passions, il ne tarda pas à découvrir le néant de leur art et le vide de leurs prétentions. Il venait d'éprouver qu'il était difficile d'attaquer les courtisans et dangereux d'attaquer la Sorbonne; il retomba sur les médecins, et leur fit éprouver toute la force de son génie.

AU LECTEUR

Ce n'est ici qu'un simple crayon, un petit impromptu dont le roi a voulu se faire un divertissement. Il est le plus précipité de tous ceux que Sa Majesté m'ait commandés; et, lorsque je dirai qu'il a été proposé, fait, appris et représenté en cinq jours, je ne dirai que ce qui est vrai. Il n'est pas nécessaire de vous avertir qu'il y a beaucoup de choses qui dépendent de l'action. On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées, et je ne conseille de lire celle-ci qu'aux personnes qui ont des yeux pour découvrir, dans la lecture, tout le jeu du théâtre. Ce que je vous dirai, c'est qu'il seroit à souhaiter que ces sortes d'ouvrages pussent toujours se montrer à vous avec les ornemens qui les accompagnent chez le roi. Vous les verriez dans un état beaucoup plus supportable; et les airs et les symphonies de l'incomparable M. Lulli mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseurs, leur donnent sans doute des grâces dont ils ont toutes les peines du monde à se passer.

PERSONNAGES DU PROLOGUE.

LA COMÉDIE. LA MUSIQUE. LE BALLET.

PERSONNAGES DE LA COMÉDIE.

SGANARELLE, père de Lucinde. LUCINDE, fille de Sganarelle. CLITANDRE, amant de Lucinde. AMINTE, voisine de Sganarelle. LUCRÈCE, nièce de Sganarelle. LISETTE, suivante de Lucinde. M. GUILLAUME, marchand de tapisseries. M. JOSSE, orfévre. M. TOMÈS, } M. DESFONANDRÈS, } M. MACROTON, } médecins[29]. M. BAHIS, } M. FILERIN. } UN NOTAIRE. CHAMPAGNE, valet de Sganarelle.

PERSONNAGES DU BALLET.

PREMIÈRE ENTRÉE.

CHAMPAGNE, valet de Sganarelle, dansant. QUATRE MÉDECINS, dansants.

DEUXIÈME ENTRÉE.

UN OPÉRATEUR, chantant. TRIVELINS et SCARAMOUCHES, dansants, de la suite de l'opérateur.

TROISIÈME ENTRÉE.

LA COMÉDIE. LA MUSIQUE. LE BALLET. JEUX, RIS, PLAISIRS, dansants.

La scène est à Paris.

[29] Voyez ci-après les notes, pages 94, 96, 98, 103.

PROLOGUE

LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET

LA COMÉDIE.

Quittons, quittons notre vaine querelle; Ne nous disputons point nos talens tour à tour; Et d'une gloire plus belle Piquons-nous en ce jour. Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde. Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde, Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.

LA MUSIQUE.

De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire, Il se vient quelquefois délasser parmi nous.

LE BALLET.

Est-il de plus grande gloire? Est-il bonheur plus doux?

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde, Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--SGANARELLE, AMINTE, LUCRÈCE, M. GUILLAUME, M. JOSSE.

SGANARELLE.

Ah! l'étrange chose que la vie! et que je puis bien dire, avec ce grand philosophe de l'antiquité, que qui terre a guerre a, et qu'un malheur ne vient jamais sans l'autre! Je n'avais qu'une seule femme, qui est morte.

M. GUILLAUME.

Et combien donc en voulez-vous avoir?

SGANARELLE.

Elle est morte, monsieur Guillaume, mon ami. Cette perte m'est très-sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'étois pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est morte; je la pleure. Si elle étoit en vie, nous nous querellerions. De tous les enfans que le ciel m'avoit donnés, il ne m'a laissé qu'une fille, et cette fille est toute ma peine; car enfin je la vois dans une mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable, dont il n'y a pas moyen de la retirer, et dont je ne saurois même apprendre la cause. Pour moi, j'en perds l'esprit, et j'aurois besoin d'un bon conseil sur cette matière. (A Lucrèce.) Vous êtes ma nièce (à Aminte); vous, ma voisine (à M. Guillaume et à M. Josse); et vous, mes compères et mes amis; je vous prie de me conseiller tous ce que je dois faire.

M. JOSSE.

Pour moi, je tiens que la braverie[30] et l'ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles; et, si j'étois que de vous, je lui achèterois, dès aujourd'hui, une belle garniture de diamans, ou de rubis, ou d'émeraudes.

M. GUILLAUME.

Et moi, si j'étois en votre place, j'achèterois une belle tenture de tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferois mettre à sa chambre, pour lui réjouir l'esprit et la vue.

AMINTE.

Pour moi, je ne ferois pas tant de façons, et je la marierois fort bien, et le plus tôt que je pourrois, avec cette personne qui vous la fit, dit-on, demander il y a quelque temps.

LUCRÈCE.

Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le mariage. Elle est d'une complexion trop délicate et trop peu saine, et c'est la vouloir envoyer bientôt en l'autre monde, que de l'exposer, comme elle est, à faire des enfans. Le monde n'est point du tout son fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, où elle trouvera des divertissemens qui seront mieux de son humeur.

SGANARELLE.

Tous ces conseils sont admirables, assurément; mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse; et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille; et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d'un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n'est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j'ai mes raisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse est d'une femme qui pourroit bien souhaiter charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, messieurs et mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. (Seul.) Voilà de mes donneurs de conseils à la mode!

[30] Voyez la note, tome Ier, page 273.

SCÈNE II.--LUCINDE, SGANARELLE.

SGANARELLE.

Ah! voilà ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas, Elle soupire; elle lève les yeux au ciel. (A Lucinde.) Dieu vous garde! Bonjour, ma mie. Eh bien, qu'est-ce? Comme vous en va? Eh quoi! toujours triste et mélancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as? Allons donc, découvre-moi ton petit cœur! Là, ma pauvre mie, dis, dis, dis tes petites pensées à ton petit papa mignon. Courage! veux-tu que je te baise? Viens. (A part.) J'enrage de la voir de cette humeur-là. (A Lucinde.) Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de déplaisir, et ne puis-je savoir d'où vient cette grande langueur? Découvre-m'en la cause, et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu n'as qu'à me dire le sujet de ta tristesse; je t'assure ici, et te fais serment qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire; c'est tout dire. Est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu voies plus brave que toi? et seroit-il quelque étoffe nouvelle dont tu voulusses avoir un habit? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas assez parée, et que tu souhaiterois quelque cabinet[31] de la foire Saint-Laurent? Ce n'est pas cela. Aurois-tu envie d'apprendre quelque chose, et veux-tu que je te donne un maître pour te montrer à jouer du clavecin? Nenni. Aimerois-tu quelqu'un, et souhaiterois-tu d'être mariée?

Lucinde fait signe que oui.

[31] Ce mot s'est conservé en anglais et dans le patois languedocien.

SCÈNE III.--SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.

LISETTE.

Eh bien, monsieur, vous venez d'entretenir votre fille: avez-vous su la cause de sa mélancolie?

SGANARELLE.

Non. C'est une coquine qui me fait enrager.

LISETTE.

Monsieur, laissez-moi faire; je m'en vais la sonder un peu.

SGANARELLE.

Il n'est pas nécessaire; et, puisqu'elle veut être de cette humeur, je suis d'avis qu'on l'y laisse.

LISETTE.

Laissez-moi faire, vous dis-je! Peut-être qu'elle se découvrira plus librement à moi qu'à vous. Quoi! madame, vous ne nous direz point ce que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde? Il me semble qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez quelque répugnance à vous expliquer à un père, vous n'en devez avoir aucune à me découvrir votre cœur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque chose de lui? Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'épargneroit rien pour vous contenter. Est-ce qu'il ne vous donne pas toute la liberté que vous souhaiteriez? et les promenades et les cadeaux[32] ne tenteroient-ils point votre âme? Eh! avez-vous reçu quelque déplaisir de quelqu'un? Eh! n'auriez-vous point quelque secrète inclination avec qui vous souhaiteriez que votre père vous mariât? Ah! je vous entends; voilà l'affaire. Que diable! pourquoi tant de façons? Monsieur, le mystère est découvert, et...

SGANARELLE.

Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton obstination.

LUCINDE.

Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose...

SGANARELLE.

Oui, je perds toute l'amitié que j'avois pour toi.

LISETTE.

Monsieur, sa tristesse...

SGANARELLE.

C'est une coquine qui me veut faire mourir.

LUCINDE.

Mon père, je veux bien...

SGANARELLE.

Ce n'est pas la récompense de t'avoir élevée comme j'ai fait.

LISETTE.

Mais, monsieur...

SGANARELLE.

Non, je suis contre elle dans une colère épouvantable.

LUCINDE.

Mais, mon père...

SGANARELLE.

Je n'ai plus aucune tendresse pour toi.

LISETTE.

Mais...

SGANARELLE.

C'est une friponne!

LUCINDE.

Mais...

SGANARELLE.

Une ingrate!

LISETTE.

Mais...

SGANARELLE.

Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a.

LISETTE.

C'est un mari qu'elle veut.

SGANARELLE, faisant semblant de ne pas entendre.

Je l'abandonne.

LISETTE.

Un mari!

SGANARELLE.

Je la déteste!

LISETTE.

Un mari.

SGANARELLE.

Et la renonce pour ma fille!

LISETTE.

Un mari.

SGANARELLE.

Non, ne m'en parlez point!

LISETTE.

Un mari.

SGANARELLE.

Ne m'en parlez point.

LISETTE.

Un mari.

SGANARELLE.

Ne m'en parlez point!

LISETTE.

Un mari, un mari, un mari!

[32] Voyez la note troisième, tome Ier, page 268.

SCÈNE IV.--LUCINDE, LISETTE.

LISETTE.

On dit bien vrai, qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne veulent point entendre.

LUCINDE.

Eh bien, Lisette, j'avois tort de cacher mon déplaisir, et je n'avois qu'à parler pour avoir tout ce que je souhaitois de mon père! Tu le vois.

LISETTE.

Par ma foi, voilà un vilain homme; et je vous avoue que j'aurois un plaisir extrême à lui jouer quelque tour. Mais d'où vient donc, madame, que jusqu'ici vous m'avez caché votre mal?

LUCINDE.

Hélas! de quoi m'auroit servi de te le découvrir plus tôt? et n'aurois-je pas autant gagné à le tenir caché toute ma vie? Crois-tu que je n'aie pas bien prévu tout ce que tu vois maintenant, que je ne susse pas à fond tous les sentimens de mon père, et que le refus qu'il a fait porter à celui qui m'a demandée par un ami n'ait pas étouffé dans mon âme toute sorte d'espoir?

LISETTE.

Quoi! c'est cet inconnu qui vous fait demander, pour qui vous...?

LUCINDE.

Peut-être n'est-il pas honnête à une jeune fille de s'expliquer si librement; mais enfin je t'avoue que, s'il m'étoit permis de vouloir quelque chose, ce seroit lui que je voudrois. Nous n'avons eu ensemble aucune conversation, et sa bouche ne m'a point déclaré la passion qu'il a pour moi; mais, dans tous les lieux où il m'a pu voir, ses regards et ses actions m'ont toujours parlé si tendrement, et la demande qu'il a fait faire de moi m'a paru d'un si honnête homme, que mon cœur n'a pu s'empêcher d'être sensible à ses ardeurs; et, cependant, tu vois où la dureté de mon père réduit toute cette tendresse.

LISETTE.

Allez, laissez-moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de vous du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir votre amour; et, pourvu que vous ayez assez de résolution...

LUCINDE.

Mais que veux-tu que je fasse contre l'autorité d'un père? Et s'il est inexorable à mes vœux...

LISETTE.

Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison, et, pourvu que l'honneur n'y soit pas offensé, on peut se libérer un peu de la tyrannie d'un père. Que prétend-il que vous fassiez? N'êtes-vous pas en âge d'être mariée? et croit-il que vous soyez de marbre? Allez, encore un coup, je veux servir votre passion; je prends, dès à présent, sur moi tout le soin de ses intérêts, et vous verrez que je sais des détours... Mais je vois votre père. Rentrons, et me laissez agir.

SCÈNE V.--SGANARELLE.

Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les choses qu'on n'entend que trop bien; et j'ai fait sagement de parer la déclaration d'un désir que je ne suis pas résolu de contenter. A-t-on jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume où l'on veut assujettir les pères, rien de plus impertinent et de plus ridicule que d'amasser du bien avec de grands travaux, et d'élever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l'un et de l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? Non, non; je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille pour moi.

SCÈNE VI.--SGANARELLE, LISETTE.

LISETTE, courant sur le théâtre et feignant de ne pas voir Sganarelle.

Ah! malheur! ah! disgrâce! Ah! pauvre seigneur Sganarelle! où pourrai-je te rencontrer?

SGANARELLE, à part.

Que dit-elle là?

LISETTE, courant toujours.

Ah! misérable père! que feras-tu quand tu sauras cette nouvelle?

SGANARELLE, à part.

Que sera-ce?

LISETTE.

Ma pauvre maîtresse!

SGANARELLE, à part.

Je suis perdu!

LISETTE.

Ah!

SGANARELLE, courant après Lisette.

Lisette!

LISETTE.

Quelle infortune!

SGANARELLE.

Lisette!

LISETTE.

Quel accident!

SGANARELLE.

Lisette!

LISETTE.

Quelle fatalité!

SGANARELLE.

Lisette!

LISETTE, s'arrêtant.

Ah! monsieur!

SGANARELLE.

Qu'est-ce?

LISETTE.

Monsieur!

SGANARELLE.

Qu'y a-t-il?

LISETTE.

Votre fille...

SGANARELLE.

Ah! ah!

LISETTE.

Monsieur, ne pleurez donc point comme cela, car vous me feriez rire.

SGANARELLE.

Dis donc vite!

LISETTE.

Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la colère effroyable où elle vous a vu contre elle, est montée vite dans sa chambre, et, pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde sur la rivière.

SGANARELLE.

Eh bien?

LISETTE.

Alors, levant les yeux au ciel: «Non, a-t-elle dit, il m'est impossible de vivre avec le courroux de mon père; et, puisqu'il me renonce pour sa fille, je veux mourir.»

SGANARELLE.

Elle s'est jetée?

LISETTE.

Non, monsieur. Elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s'est allée mettre sur son lit. Là, elle s'est prise à pleurer amèrement; et tout d'un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le cœur lui a manqué, et elle m'est demeurée entre les bras.

SGANARELLE.

Ah! ma fille! [Elle est morte?

LISETTE.

Non, monsieur][33]. A force de la tourmenter, je l'ai fait revenir; mais cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera pas la journée.

SGANARELLE.

Champagne! Champagne! Champagne!

[33] Ce qui est renfermé entre des crochets n'existe point dans l'édition originale.

SCÈNE VII.--SGANARELLE, CHAMPAGNE, LISETTE.

SGANARELLE.

Vite, qu'on m'aille quérir des médecins, et en quantité. On n'en peut trop avoir dans une pareille aventure. Ah! ma fille! ma pauvre fille!

PREMIÈRE ENTRÉE.

SCÈNE VIII.

Champagne, valet de Sganarelle, frappe, en dansant, aux portes de quatre médecins.

SCÈNE IX.

Les quatre médecins dansent et entrent avec cérémonie chez Sganarelle.

ACTE II

SCÈNE I.--SGANARELLE, LISETTE.

LISETTE.

Que voulez-vous donc faire, monsieur, de quatre médecins? N'est-ce pas assez d'un pour tuer une personne?

SGANARELLE.

Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu'un.

LISETTE.

Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces messieurs-là?

SGANARELLE.

Est-ce que les médecins font mourir?

LISETTE.

Sans doute; et j'ai connu un homme qui prouvoit, par bonnes raisons, qu'il ne faut jamais dire: Une telle personne est morte d'une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine; mais: Elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires.

SGANARELLE.

Chut! n'offensez pas ces messieurs-là.

LISETTE.

Ma foi, monsieur, notre chat est réchappé depuis peu d'un saut qu'il fit du haut de la maison dans la rue; et il fut trois jours sans manger et sans pouvoir remuer ni pied ni patte; mais il est bien heureux de ce qu'il n'y a point de chats médecins, car ses affaires étoient faites, et il n'auroit pas manqué de le purger et de le saigner.

SGANARELLE.

Voulez-vous vous taire, vous dis-je! Mais voyez quelle impertinence! Les voici.

LISETTE.

Prenez garde, vous allez être bien édifié. Ils vous diront en latin que votre fille est malade.

SCÈNE II.--MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS, SGANARELLE, LISETTE.

SGANARELLE.

Eh bien, messieurs?

M. TOMÈS[34].

Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup d'impuretés en elle.

SGANARELLE.

Ma fille est impure?

M. TOMÈS.

Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impuretés dans son corps, quantité d'humeurs corrompues.

SGANARELLE.

Ah! je vous entends.

M. TOMÈS.

Mais... Nous allons consulter ensemble.

SGANARELLE.

Allons, faites donner des siéges.

LISETTE, à M. Tomès.

Ah! monsieur, vous en êtes!

SGANARELLE, à Lisette.

De quoi donc connoissez-vous monsieur?

LISETTE.

De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de madame votre nièce.

M. TOMÈS.

Comment se porte son cocher?

LISETTE.

Fort bien. Il est mort.

M. TOMÈS.

Mort?

LISETTE.

Oui.

M. TOMÈS.

Cela ne se peut.

LISETTE.

Je ne sais pas si cela se peut, mais je sais bien que cela est.

M. TOMÈS.

Il ne peut pas être mort, vous dis-je.

LISETTE.

Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterré.

M. TOMÈS.

Vous vous trompez.

LISETTE.

Je l'ai vu.

M. TOMÈS.

Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminent qu'au quatorze ou au vingt-un; et il n'y a que six jours qu'il est tombé malade.

LISETTE.

Hippocrate dira ce qu'il lui plaira; mais le cocher est mort.

SGANARELLE.

Paix, discoureuse! allons, sortons d'ici! Messieurs, je vous supplie de consulter la bonne manière. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer auparavant, toutefois, de peur que je l'oublie, et afin que ce soit une affaire faite, voici...

Il leur donne de l'argent, et chacun, en le recevant, fait un geste différent.

[34] Pour: le coupeur. Mot grec inventé par Despréaux. Il s'agit de Dacquin, chimiste, charlatan qui saignait beaucoup.

SCÈNE III.--MM. DESFONANDRÈS, TOMÈS, MACROTON, BAHIS, ils s'asseyent et toussent.

M. DESFONANDRÈS[35].

Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la pratique donne un peu.

M. TOMÈS.

Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.

M. DESFONANDRÈS.

J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable.

M. TOMÈS.

Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai été, premièrement, tout contre l'Arsenal; de l'Arsenal, au bout du faubourg Saint-Germain, du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du Marais, à la porte Saint-Honoré; de la porte Saint-Honoré, au faubourg Saint-Jacques; du faubourg Saint-Jacques, à la porte de Richelieu[36]; de la porte de Richelieu, ici; et d'ici je dois aller encore à la place Royale.

M. DESFONANDRÈS.

Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui; et de plus j'ai été à Ruel voir un malade.

M. TOMÈS.

Mais, à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux médecins Théophraste et Artémius? car c'est une affaire qui partage tout notre corps.

M. DESFONANDRÈS.

Moi, je suis pour Artémius.

M. TOMÈS.

Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur assurément; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devoit pas être d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites-vous?

M. DESFONANDRÈS.

Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse arriver.

M. TOMÈS.

Pour moi, j'y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis; et l'on nous assembla, un jour, trois de nous autres, avec un médecin de dehors, pour une consultation où j'arrêtai toute l'affaire, et ne voulus point endurer qu'on opinât, si les choses n'alloient dans l'ordre. Les gens de la maison faisoient ce qu'ils pouvoient, et la maladie pressoit; mais je n'en voulus point démordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestation.

M. DESFONANDRÈS.

C'est fort bien fait d'apprendre aux gens à vivre et de leur montrer leur bec jaune[37].

M. TOMÈS.

Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de conséquence; mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps des médecins.

[35] Pour: le tueur d'hommes. Mot grec également inventé par Boileau. Il s'agit de Desfougerais, chimiste aussi, boiteux, partisan de l'antimoine, guérissant toutes les maladies avec de la poudre blanche, rouge et jaune, qu'il portait dans sa poche.

[36] Cette porte s'élevait à l'extrémité de la rue de Richelieu; elle fut démolie en 1701.

[37] Voyez plus haut la note première, page 37.

SCÈNE IV.--SGANARELLE, MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS.

SGANARELLE.

Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu.

M. TOMÈS, à M. Desfonandrès.

Allons, monsieur.

M. DESFONANDRÈS.

Non, monsieur; parlez, s'il vous plaît.

M. TOMÈS.

Vous vous moquez.

M. DESFONANDRÈS.

Je ne parlerai pas le premier.

M. TOMÈS.

Monsieur...

M. DESFONANDRÈS.

Monsieur...

SGANARELLE.

Eh! de grâce, messieurs, laissez toutes ces cérémonies, et songez que les choses pressent.

Ils parlent tous quatre à la fois.

M. TOMÈS.

La maladie de votre fille...

M. DESFONANDRÈS.

L'avis de tous ces messieurs tous ensemble...

M. MACROTON[38].

A-près a-voir bi-en con-sul-té.

M. BAHIS[39].

Pour raisonner...

SGANARELLE.

Eh! messieurs, parlez l'un après l'autre, de grâce.

M. TOMÈS.

Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, et mon avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur de sang: ainsi je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez.

M. DESFONANDRÈS.

Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs causée par une trop grande réplétion; ainsi je conclus à lui donner de l'émétique.

M. TOMÈS.

Je soutiens que l'émétique la tuera.

M. DESFONANDRÈS.

Et moi, que la saignée la fera mourir.

M. TOMÈS.

C'est bien à vous de faire l'habile homme!

M. DESFONANDRÈS.

Oui, c'est à moi; et je vous prêterai le collet[40] en tout genre d'érudition.

M. TOMÈS.

Souvenez-vous de l'homme que vous fîtes crever ces jours passés.

M. DESFONANDRÈS.

Souvenez-vous de la dame que vous avez envoyée en l'autre monde il y a trois jours.

M. TOMÈS, à Sganarelle.

Je vous ai dit mon avis.

M. DESFONANDRÈS, à Sganarelle.

Je vous ai dit ma pensée.

M. TOMÈS.

Si vous ne faites saigner tout à l'heure votre fille, c'est une personne morte.

Il sort.

M. DESFONANDRÈS.

Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d'heure.

Il sort.

[38] Pour: le lent. Mot grec inventé aussi par Boileau. Il s'agit du fameux Guénaud, dont le cheval, dit Boileau, éclaboussait tout Paris; qui parlait par poids et mesures et faisait tout pour de l'argent.

[39] Pour: l'aboyeur. Mot grec inventé par Boileau. Il s'agit d'Esprit, médecin qui bredouillait.

[40] Pour: accepter le combat. Locution archaïque, par allusion au collet que saisissent et secouent les deux combattants.

SCÈNE V.--SGANARELLE, MM. MACROTON, BAHIS.

SGANARELLE.

A qui croire des deux? et quelle résolution prendre sur des avis si opposés? Messieurs, je vous conjure de déterminer mon esprit, et de me dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre à soulager ma fille.

M. MACROTON.

Mon-si-eur, dans ces ma-ti-è-res-là, il faut pro-cé-der a-vec-que cir-con-spec-tion, et ne ri-en fai-re, com-me on dit, à la vo-lé-e, d'au-tant que les fau-tes qu'on y peut fai-re sont, se-lon no-tre maî-tre Hip-po-cra-te, d'u-ne dange-reu-se con-sé-quen-ce.

M. BAHIS, bredouillant.

Il est vrai, il faut bien prendre garde à ce qu'on fait; car ce ne sont pas ici des jeux d'enfant; et, quand on a failli, il n'est pas aisé de réparer le manquement, et de rétablir ce qu'on a gâté: experimentum periculosum. C'est pourquoi il s'agit de raisonner auparavant comme il faut, de peser mûrement les choses, de regarder le tempérament des gens, d'examiner les causes de la maladie, et de voir les remèdes qu'on y doit apporter.

SGANARELLE, à part.

L'un va en tortue, et l'autre court la poste.

M. MACROTON.

Or, mon-si-eur, pour ve-nir au fait, je trou-ve que vo-tre fil-le a u-ne ma-la-di-e chro-ni-que, et qu'el-le peut pé-ri-cli-ter, si on ne lui don-ne du se-cours, d'au-tant que les symp-tô-mes qu'el-le a sont in-di-ca-tifs d'u-ne va-peur fu-li-gi-neu-se et mor-di-can-te qui lui pi-co-te les mem-bra-nes du cer-veau. Or cet-te va-peur, que nous nom-mons en grec at-mos, est cau-sé-e par des hu-meurs pu-tri-des, te-na-ces et con-glu-ti-neu-ses, qui sont con-te-nu-es dans le bas-ven-tre.

M. BAHIS.

Et, comme ces humeurs ont été là engendrées par une longue succession de temps, elles s'y sont recuites, et ont acquis cette malignité qui fume vers la région du cerveau.

M. MACR0T0N.

Si bi-en donc que, pour ti-rer, dé-ta-cher, ar-ra-cher, ex-pul-ser, é-va-cu-er les-di-tes hu-meurs, il fau-dra u-ne pur-ga-ti-on vi-gou-reu-se. Mais, au pré-a-la-ble, je trou-ve à pro-pos, et il n'y a pas d'in-con-vé-ni-ent, d'u-ser de pe-tits re-mè-des a-no-dins, c'est-à-di-re, de pe-tits la-ve-mens ré-mol-li-ents et dé-ter-sifs, de ju-leps et de si-rops ra-fraî-chis-sants qu'on mê-le-ra dans sa ti-sa-ne.

M. BAHIS.

Après, nous en viendrons à la purgation et à la saignée, que nous réitérerons s'il en est besoin.

M. MACROTON.

Ce n'est pas qu'a-vec-que tout ce-la vo-tre fil-le ne puis-se mou-rir; mais au moins vous au-rez fait quel-que cho-se, et vous au-rez la con-so-la-ti-on qu'el-le se-ra mor-te dans les for-mes.

M. BAHIS.

Il vaut mieux mourir selon les règles que de réchapper contre les règles.

M. MACROTON.

Nous vous di-sons sin-cè-re-ment no-tre pen-sée.

M. BAHIS.

Et nous avons parlé comme nous parlerions à notre propre frère.

SGANARELLE, à M. Macroton, en allongeant ses mots.

Je vous rends très-hum-bles grâ-ces. (A M. Bahis, en bredouillant.) Et vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez prise[41].

[41] Scène imitée du Phormion de Térence, où le principal personnage consulte inutilement trois avocats.

SCÈNE VI.--SGANARELLE.

Me voilà justement un peu plus incertain que je n'étois auparavant. Morbleu! il me vient une fantaisie; il faut que j'aille acheter de l'orviétan[42] et que je lui en fasse prendre. L'orviétan est un remède dont beaucoup de gens se sont bien trouvés. Holà!

[42] Électuaire apporté à Paris en 1647 par un charlatan d'Orviéto, ville d'Italie.

DEUXIÈME ENTRÉE.

SCÈNE VII--SGANARELLE, UN OPÉRATEUR.

SGANARELLE.

Monsieur, je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan, que je m'en vais vous payer.

L'OPÉRATEUR, chante.

L'or de tous les climats qu'entoure l'Océan Peut-il jamais payer ce secret d'importance? Mon remède guérit, par sa rare excellence, Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout un an: La gale, La rogne, La teigne, La fièvre, La peste, La goutte, Vérole, Descente, Rougeole. O grande puissance De l'orviétan!

SGANARELLE.

Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer votre remède; mais pourtant voici une pièce de trente sous que vous prendrez, s'il vous plaît.

L'OPÉRATEUR, chante.

Admirez mes bontés, et le peu qu'on vous vend Ce trésor merveilleux que ma main vous dispense. Vous pouvez, avec lui, braver en assurance Tous les maux que sur nous l'ire du ciel répand: La gale, La rogne, La teigne, La fièvre, La peste, La goutte, Vérole. Descente, Rougeole. O grande puissance De l'orviétan!

SCÈNE VIII.

Plusieurs trivelins et plusieurs scaramouches, valets de l'opérateur, se réjouissent en dansant.

ACTE III

SCÈNE I.--MM. FILERIN, TOMÈS, DESFONANDRÈS.

M. FILERIN[43].

N'avez-vous point de honte, messieurs, de montrer si peu de prudence, pour des gens de votre âge, et de vous être querellés comme de jeunes étourdis? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde? et n'est-ce pas assez que les savans voient les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats et nos querelles, la forfanterie de notre art[44]? Pour moi, je ne comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques-uns de nos gens; et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont décriés depuis peu d'une étrange manière, et que, si nous n'y prenons garde, nous allons nous ruiner nous mêmes. Je n'en parle pas pour mon intérêt; car, Dieu merci! j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants; mais enfin toutes ces disputes ne valent rien pour la médecine. Puisque le ciel nous fait la grâce que, depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leurs sottises le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse humaine. C'est là que va l'étude de la plupart du monde, et chacun s'efforce de prendre les hommes par leur foible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l'amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu'ils souhaitent; et c'est un art où l'on fait, comme on voit, des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent à profiter de la passion que l'on a pour les richesses, en promettant des montagnes d'or à ceux qui les écoutent; et les diseurs d'horoscopes, par leurs prédictions trompeuses, profitent de la vanité et de l'ambition des crédules esprits. Mais le plus grand foible des hommes, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie; et nous en profitons, nous autres par notre pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous donc dans le degré d'estime où leur foiblesse nous a mis, et soyons de concert auprès des malades, pour nous attribuer les heureux succès de la maladie, et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art. N'allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes (et, de l'argent de ceux que nous mettons en terre, nous fait élever de tous côtés de si beaux héritages.)

M. TOMÈS.

Vous avez raison en tout ce que vous dites: mais ce sont chaleurs de sang, dont parfois on n'est pas le maître.

M. FILERIN.

Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre accommodement.

M. DESFONANDRÈS.

J'y consens. Qu'il me passe mon émétique pour la malade dont il s'agit, et je lui passerai tout ce qu'il voudra pour le premier malade dont il sera question.

M. FILERIN.

On ne peut pas mieux dire, et voilà se mettre à la raison.

M. DESFONANDRÈS.

Cela est fait.

M. FILERIN.

Touchez donc là. Adieu. Une autre fois, montrez plus de prudence.

[43] Pour: φιλος ερεβεος, ami de la mort. Symbole de la médecine elle-même.

[44] Consulter, sur les disputes médicales de l'époque, l'Histoire de la découverte de la circulation du sang, par M. Flourens.

SCÈNE II.--MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, LISETTE.

LISETTE.

Quoi! messieurs, vous voilà, et vous ne songez pas à réparer le tort qu'on vient de faire à la médecine?

M. TOMÈS.

Comment! Qu'est-ce?

LISETTE.

Un insolent, qui a eu l'effronterie d'entreprendre sur votre métier, et qui, sans votre ordonnance, vient de tuer un homme d'un grand coup d'épée au travers du corps.

M. TOMÈS.

Écoutez, vous faites la railleuse; mais vous passerez par nos mains quelque jour.

LISETTE.

Je vous permets de me tuer lorsque j'aurai recours à vous.

SCÈNE III.--CLITANDRE, en habit de médecin, LISETTE.

CLITANDRE.

Eh bien, Lisette, [que dis-tu de mon équipage? Crois-tu qu'avec cet habit je puisse duper le bonhomme?] Me trouves-tu bien ainsi?

LISETTE.

Le mieux du monde; et je vous attendois avec impatience. Enfin le ciel m'a fait d'un naturel le plus humain du monde, et je ne puis voir deux amans soupirer l'un pour l'autre qu'il ne me prenne une tendresse charitable et un désir ardent de soulager les maux qu'ils souffrent. Je veux, à quelque prix que ce soit, tirer Lucinde de la tyrannie où elle est, et la mettre en votre pouvoir. Vous m'avez plu d'abord, je me connois en gens, et elle ne peut pas mieux choisir. L'amour risque des choses extraordinaires, et nous avons concerté ensemble une manière de stratagème qui pourra peut-être nous réussir. Toutes nos mesures sont déjà prises: l'homme à qui nous avons affaire n'est pas des plus fins de ce monde; et, si cette aventure nous manque, nous trouverons mille autres voies pour arriver à notre but. Attendez-moi là seulement, je reviens vous quérir.

Clitandre se retire dans le fond du théâtre.

SCÈNE IV.--SGANARELLE, LISETTE.

LISETTE.

Monsieur, allégresse! allégresse!

SGANARELLE.

Qu'est-ce?

LISETTE.

Réjouissez-vous.

SGANARELLE.

De quoi?

LISETTE.

Réjouissez-vous, vous dis-je.

SGANARELLE.

Dis-moi donc ce que c'est, et puis je me réjouirai peut-être.

LISETTE.

Non. Je veux que vous vous réjouissiez auparavant; que vous chantiez, que vous dansiez.

SGANARELLE.

Sur quoi?

LISETTE.

Sur ma parole.

SGANARELLE.

Allons donc! (Il chante et danse.) La lera la, la, la, lera, la. Que diable!

LISETTE.

Monsieur, votre fille est guérie!

SGANARELLE.

Ma fille est guérie!

LISETTE.

Oui. Je vous amène un médecin, mais un médecin d'importance, qui fait des cures merveilleuses, et qui se moque des autres médecins.

SGANARELLE.

Où est-il?

LISETTE.

Je vais le faire entrer.

SGANARELLE, seul.

Il faut voir si celui-ci fera plus que les autres.

SCÈNE V.--CLITANDRE, en habit de médecin, SGANARELLE, LISETTE.

LISETTE, amenant Clitandre.

Le voici.

SGANARELLE.

Voilà un médecin qui a la barbe bien jeune.

LISETTE.

La science ne se mesure pas à la barbe, et ce n'est pas par le menton qu'il est habile.

SGANARELLE.

Monsieur, on m'a dit que vous aviez des remèdes admirables pour faire aller à la selle.

CLITANDRE.

Monsieur, mes remèdes sont différents de ceux des autres. Ils ont l'émétique, les saignées, les médecines et les lavements; mais moi, je guéris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans et par des anneaux constellés.

LISETTE.

Que vous ai-je dit?

SGANARELLE.

Voilà un grand homme!

LISETTE.

Monsieur, comme votre fille est là tout habillée dans une chaise, je vais la faire passer ici.

SGANARELLE.

Oui, fais.

CLITANDRE, tâtant le pouls à Sganarelle.

Votre fille est bien malade.

SGANARELLE.

Vous connoissez cela ici?

CLITANDRE.

Oui, par la sympathie qu'il y a entre le père et la fille[45].

[45] Scène imitée du Medico volante, canevas italien que Molière avait traduit dans sa jeunesse. Voyez tome Ier, p. 17.

SCÈNE VI.--SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE.

LISETTE, à Clitandre.

Tenez, monsieur, voilà une chaise auprès d'elle. (A Sganarelle). Allons, laissez-les là tous deux.

SGANARELLE.

Pourquoi? Je veux demeurer là.

LISETTE.

Vous moquez-vous? Il faut s'éloigner. Un médecin a cent choses à demander qu'il n'est pas honnête qu'un homme entende.

Sganarelle et Lisette s'éloignent.

CLITANDRE, bas, à Lucinde.

Ah! madame, que le ravissement où je me trouve est grand! et je ne sais par où vous commencer mon discours. Tant que je ne vous ai parlé que des yeux, j'avois, ce me sembloit, cent choses à vous dire; et, maintenant que j'ai la liberté de vous parler de la façon que je souhaitois, je demeure interdit, et la grande joie où je suis étouffe toutes mes paroles.

LUCINDE.

Je puis vous dire la même chose; et je sens, comme vous, des mouvements de joie qui m'empêchent de pouvoir parler.

CLITANDRE.

Ah! madame, que je serois heureux s'il étoit vrai que vous sentissiez tout ce que je sens, et qu'il me fût permis de juger de votre âme par la mienne! Mais, madame, puis-je au moins croire que ce soit à vous à qui je doive la pensée de cet heureux stratagème qui me fait jouir de votre présence?

LUCINDE.

Si vous ne m'en devez pas la pensée, vous m'êtes redevable au moins d'en avoir approuvé la proposition avec beaucoup de joie.

SGANARELLE, à Lisette.

Il me semble qu'il lui parle de bien près.

LISETTE, à Sganarelle.

C'est qu'il observe sa physionomie et tous les traits de son visage.

CLITANDRE, à Lucinde.

Serez-vous constante, madame, dans ces bontés que vous me témoignez?

LUCINDE.

Mais vous, serez-vous ferme dans les résolutions que vous avez montrées?

CLITANDRE.

Ah! madame, jusqu'à la mort. Je n'ai point de plus forte envie que d'être à vous, et je vais le faire paroître dans ce que vous m'allez voir faire.

SGANARELLE, à Clitandre.

Eh bien, notre malade? Elle me semble un peu plus gaie.

CLITANDRE.

C'est que j'ai déjà fait agir sur elle un de ces remèdes que mon art m'enseigne. Comme l'esprit a grand empire sur le corps, et que c'est de lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir à guérir les esprits avant que de venir aux corps. J'ai donc observé ses regards, les traits de son visage et les lignes de ses deux mains; et, par la science que le ciel m'a donnée, j'ai reconnu que c'étoit de l'esprit qu'elle étoit malade, et que tout son mal ne venoit que d'une imagination déréglée, d'un désir dépravé de vouloir être mariée. Pour moi, je ne vois rien de plus extravagant et de plus ridicule que cette envie qu'on a du mariage.

SGANARELLE, à part.

Voilà un habile homme!

CLITANDRE.

Et j'ai eu et aurai pour lui toute ma vie une aversion effroyable.

SGANARELLE.

Voilà un grand médecin!

CLITANDRE.

Mais, comme il faut flatter l'imagination des malades, et que j'ai vu en elle de l'aliénation d'esprit, et même qu'il y avoit du péril à ne lui pas donner un prompt secours, je l'ai prise par son foible, et lui ai dit que j'étois venu ici pour vous la demander en mariage. Soudain son visage a changé, son teint s'est éclairci, ses yeux se sont animés; et, si vous voulez, pour quelques jours, l'entretenir dans cette erreur, vous verrez que nous la tirerons d'où elle est.

SGANARELLE.

Oui-da, je le veux bien.

CLITANDRE.

Après, nous ferons agir d'autres remèdes pour la guérir entièrement de cette fantaisie.

SGANARELLE.

Oui, cela est le mieux du monde. Eh bien, ma fille, voilà monsieur qui a envie de t'épouser, et je lui ai dit que je le voulois bien.

LUCINDE.

Hélas! est-il possible?

SGANARELLE.

Oui.

LUCINDE.

Mais tout de bon?

SGANARELLE.

Oui, oui.

LUCINDE, à Clitandre.

Quoi! vous êtes dans les sentiments d'être mon mari?

CLITANDRE.

Oui, madame.

LUCINDE.

Et mon père y consent?

SGANARELLE.

Oui, ma fille.

LUCINDE.

Ah! que je suis heureuse, si cela est véritable!

CLITANDRE.

N'en doutez point, madame. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous aime et que je brûle de me voir votre mari. Je ne suis venu ici que pour cela; et, si vous voulez que je vous dise nettement les choses comme elles sont, cet habit n'est qu'un pur prétexte inventé, et je n'ai fait le médecin que pour m'approcher de vous, et obtenir [plus facilement] ce que je souhaite.

LUCINDE.

C'est me donner des marques d'un amour bien tendre, et j'y suis sensible autant que je puis.

SGANARELLE, à part.

O la folle! ô la folle! ô la folle!

LUCINDE.

Vous voulez donc bien, mon père, me donner monsieur pour époux?

SGANARELLE.

Oui. Çà, donne-moi ta main. Donnez-moi un peu aussi la vôtre, pour voir.

CLITANDRE.

Mais, monsieur...

SGANARELLE, étouffant de rire.

Non, non, c'est pour... pour lui contenter l'esprit. Touchez là.. Voilà qui est fait.

CLITANDRE.

Acceptez, pour gage de ma foi, cet anneau que je vous donne. (Bas, à Sganarelle.) C'est un anneau constellé, qui guérit les égaremens d'esprit.

LUCINDE.

Faisons donc le contrat, afin que rien n'y manque.

CLITANDRE.

Hélas! je le veux bien, madame. (Bas, à Sganarelle.) Je vais faire monter l'homme qui écrit mes remèdes, et lui faire croire que c'est un notaire.

SGANARELLE.

Fort bien.

CLITANDRE.

Holà! faites monter le notaire que j'ai amené avec moi.

LUCINDE.

Quoi! vous aviez amené un notaire?

CLITANDRE.

Oui, madame.

LUCINDE.

J'en suis ravie.

SGANARELLE.

O la folle! ô la folle!

SCÈNE VII.--LE NOTAIRE, CLITANDRE, SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.

Clitandre parle bas au notaire.

SGANARELLE, au notaire.

Oui, monsieur, il faut faire un contrat pour ces deux personnes-là. Écrivez. (A Lucinde.) Voilà le contrat qu'on fait. (Au notaire.) Je lui donne vingt mille écus en mariage. Écrivez.

LUCINDE.

Je vous suis bien obligée, mon père.

LE NOTAIRE.

Voilà qui est fait. Vous n'avez qu'à venir signer.

SGANARELLE.

Voilà un contrat bientôt bâti.

CLITANDRE, à Sganarelle.

[Mais] au moins, [monsieur]...

SGANARELLE.

Eh! non, vous dis-je. Sait-on pas bien... (Au notaire.) Allons, donnez-lui la plume pour signer, (A Lucinde.) Allons, signe, signe, signe. Va, va, je signerai tantôt, moi.

LUCINDE.

Non, non, je veux avoir le contrat entre mes mains.

SGANARELLE.

Eh bien, tiens. (Après avoir signé.) Es-tu contente?

LUCINDE.

Plus qu'on ne peut s'imaginer.

SGANARELLE.

Voilà qui est bien, voilà qui est bien.

CLITANDRE.

Au reste, je n'ai pas eu seulement la précaution d'amener un notaire; j'ai eu celle encore de faire venir des voix et des instrumens [et des danseurs] pour célébrer la fête et pour nous réjouir. Qu'on les fasse venir. Ce sont des gens que je mène avec moi, et dont je me sers tous les jours pour pacifier avec leur harmonie [et leurs danses] les troubles de l'esprit.

TROISIÈME ENTRÉE.

SCÈNE VIII.--SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE. LA COMÉDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE, JEUX, RIS, PLAISIRS.

LA COMÉDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE, ensemble.

Sans nous tous les hommes Deviendroient malsains, Et c'est nous qui sommes Leurs grands médecins.

LA COMÉDIE.

Veut-on qu'on rabatte, Par des moyens doux, Les vapeurs de rate Qui vous minent tous? Qu'on laisse Hippocrate, Et qu'on vienne à nous.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Sans nous tous les hommes Deviendroient malsains, Et c'est nous qui sommes Leurs grands médecins.

Pendant que les Jeux, les Ris et les Plaisirs dansent, Clitandre emmène Lucinde.

SCÈNE IX.--SGANARELLE, LISETTE, LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET, JEUX, RIS, PLAISIRS.

SGANARELLE.

Voilà une plaisante façon de guérir! Où est donc ma fille et le médecin?

LISETTE.

Ils sont allés achever le reste du mariage.

SGANARELLE.

Comment! le mariage?

LISETTE.

Ma foi, monsieur, la bécasse est bridée[46], et vous avez cru faire un jeu qui demeure une vérité.

SGANARELLE.

Comment diable! (Il veut aller après Clitandre et Lucinde; les danseurs le retiennent.) Laissez-moi aller, laissez-moi aller, vous dis-je! (Les danseurs le retiennent toujours.) Encore! (Ils veulent faire danser Sganarelle de force.) Peste des gens[47]!

[46] Pour: la bête est prise au lacet; comme les bécasses, qui se brident et s'attrapent elles-mêmes.

[47] Ce dénoûment est emprunté au Pedant joué de Cyrano de Bergerac, ami de Molière.

FIN DE L'AMOUR MÉDECIN.

LE MISANTHROPE

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 4 JUIN 1666.

La société française s'avance dans la route splendide et sévère que le règne de Louis XIV lui a tracée. Les grandes guerres d'Allemagne et de Hollande n'ont pas commencé encore. Recherché par le prince de Condé et les grands seigneurs, admis dans la société intime de Boileau, de la Fontaine, de Racine, et de son ancien ami Chapelle; continuant à élever l'édifice de sa fortune par une sage économie et un ordre parfait, Molière offrait un exemple frappant de cette double vie mêlée de splendeurs et de tristesses, de gloires et de douleurs qui est souvent le partage des hommes de génie. Son ménage était détruit; les calomnies de Monfleury, son rival, qui l'accusait d'inceste, avaient fait quelque impression sur le public: les pédants de toutes les classes ne perdaient pas une occasion de lui nuire. Le jeune Racine abandonnait son protecteur et son bienfaiteur, lui enlevait la belle Duparc, qu'il faisait passer à l'hôtel de Bourgogne, c'est-à-dire dans l'armée ennemie, et se plaignait même que Monfleury ne fût pas écouté à la cour. La protectrice de Molière, Anne d'Autriche, venait de mourir.

Toujours épris de l'infidèle Armande, à laquelle il avait sans cesse pardonné, il s'était vu forcé de se séparer d'elle, et, de temps à autre, retiré à Auteuil, quittant les tracas de son théâtre, les embarras de sa direction, il allait, comme il l'avoue, pleurer sans contrainte, tantôt dans les bras de son ami Chapelle, auquel il avouait toute sa faiblesse. «Ah! lui disait-il, j'ai beau faire, je ne peux l'oublier, elle m'a toujours trompé, je le sais; elle est indifférente à tout ce qui me concerne. Je suis le plus malheureux et le plus insensé des hommes, mais rien ne peut me détacher de ses grâces et des transports qu'elle me cause. Je l'aime en un tel point, que je vais jusqu'à entrer avec compassion dans ses intérêts; et, quand je considère combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être la même difficulté à détruire le penchant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus de disposition à la plaindre qu'à la blâmer. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon cœur. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on ne sauroit exprimer m'ôtent l'usage de la réflexion. C'est là le dernier point de la folie. Je n'ai plus d'yeux pour ses défauts, il m'en reste seulement pour ce qu'elle a d'aimable.»

Cette conversation, reproduite exactement d'après Chapelle, son interlocuteur, nous permet de lire dans l'âme passionnée de Molière. Il avait le tempérament du génie: sérieux, ardent, accessible aux émotions et les recevant à la fois vives et profondes. L'exercice même des facultés supérieures de l'artiste et du poëte accroît leur susceptibilité et les rend moins aptes à la résignation et à la douleur; la plus légère influence atmosphérique détruit la santé du cheval de course, tant sa nature s'est transformée, tant la délicatesse exquise et morbide a remplacé les conditions vulgaires de la vie. «Je suis bilieux comme tous les diables,» disait Molière, qui se soumettait volontiers à un examen sévère. Il exigeait des siens, dans l'administration de sa maison, la plus extrême régularité, et disait, comme Jourdain de son Bourgeois gentilhomme: «Il n'y a pas de morale qui tienne! Je veux me mettre en colère.»

Les deux enfants qu'il avait eus d'Armande grandissaient dans sa maison, mais non sous les yeux de leur mère, tout occupée de M. de Lauzun et du comte de Guiche. Le plus léger, le plus fin, le plus ironique des marquis, M. le comte de Guiche était probablement l'objet le plus cher au cœur d'Armande. D'une aimable figure, vêtu avec une rare élégance, sans autre prétention que celle de plaire, il convenait parfaitement à cette jeune femme, «qui ne pensait (dit Molière encore) qu'à jouir agréablement de la vie, allant toujours devant elle, et plus sage que je ne suis.» Jusqu'à quel point les grands yeux noirs, la belle taille, le visage rond et le teint magnifique de M. de Guiche l'emportaient dans l'esprit d'Armande sur la silencieuse hardiesse, l'impertinent éclat et la fatuité résolue de Lauzun, que les femmes tiraient au sort, et qui ne leur accordait pas toujours ses faveurs, c'est ce que personne ne peut savoir. Elle seule aurait pu nous révéler ce secret, si une créature aussi légère, le caprice même et l'inconstance en personne, eût pensé à autre chose qu'à son plaisir. Ce qui est certain, c'est qu'un personnage sévère, simple, ardent, prenant tout au sérieux, demandant à la vie plus qu'elle ne peut donner, à l'amour une complète abnégation, à l'existence conjugale une félicité parfaite, aux rapports sociaux une franchise absolue, à l'humanité enfin une perfection sévère, manquait de proportion, détruisait l'harmonie des choses et devenait ridicule.

Telle était la situation de Molière lui-même. Valet de chambre du roi et homme de génie, d'un âge mûr et amoureux comme un enfant, directeur et auteur, philosophe et plein d'une violence passionnée, tout était contraste et douleur dans sa vie.

Il sent le ridicule de sa situation, il s'observe, sonde la plaie, se blâme lui-même, veut se punir et se venger, élève et idéalise tous les personnages du drame dont il est le centre, ne se ménage point lui-même, fait de sa jalousie invincible, de son inévitable passion, le ressort de l'œuvre tout entière; des vanités et des légèretés d'Armande, le type de la coquetterie féminine; de sa propre exagération dans la recherche du bien, le caractère du Misanthrope; de Lauzun et du comte de Guiche, deux marquis de nuances diverses, tous deux du meilleur ton et de la fatuité la plus triomphale; des révolutions intérieures de son ménage, l'intrigue même de sa pièce, où l'on voit paraître de nouveau «tout son domestique,» jusqu'à l'indulgent et spirituel Chapelle, devenu Philinte, jusqu'à la bonne demoiselle Debrie, devenue Éliante, et prête à consoler par l'amitié celui que l'amour repousse et torture.

Ainsi éclôt au sein des douleurs une œuvre qui me semble unique dans toutes les littératures. Drame sans action, satire animée, tableau de boudoir plein de vigueur, création où les élans douloureux d'une âme énergique et d'un esprit pénétrant font éruption, pour ainsi dire, du sein de la politesse des cours et des raffinements extrêmes. Alceste est un janséniste, Alceste est même un révolutionnaire. Pour détruire tout ce qu'il blâme, il faut renverser de fond en comble l'édifice de la société française: politesse trompeuse, grands seigneurs ensevelis sous les rubans, petits faiseurs de vers, gentilshommes impertinents, beaux discours et cérémonies extravagantes, toutes les superfétations nées des rapports sociaux d'une société factice.

On crut reconnaître mille gens de cour, et l'on inculpa Molière. Mais plus tard, lorsque l'idée révolutionnaire, c'est-à-dire celle qui voulait la destruction de la monarchie, s'annonça par l'organe de J.-J. Rousseau, et se développa violemment de 1789 à 1795, Molière ne fut plus accusé d'avoir été trop sévère pour les marquis, mais d'avoir été trop dur pour le Misanthrope et de l'avoir fait ridicule. Double et contraire accusation qui prouve la hauteur de son génie.

L'effet produit sur le public par cette création si élevée, si passionnée, si délicate, dut être complexe, et a fort embarrassé les commentateurs. On trouva d'abord la pièce sage, belle, estimable, bien assaisonnée. Telles sont les expressions de Robinet:

«On diroit, mon benoît lecteur, »Qu'on entend un prédicateur.»

Les contemporains avouèrent que jamais Molière ne s'était élevé si haut; cependant la masse du public demeurait froide. Molière n'était pas sûr de son succès; Boileau eut besoin de le rassurer, et quelques-uns vont jusqu'à prétendre que la pièce tomba d'abord. Rien de plus facile que de concilier deux traditions qui semblent se détruire l'une l'autre. Le vulgaire, la bourgeoisie peu lettrée, n'étaient pas attirés par une œuvre de cet ordre. La vogue populaire qui s'était attachée à la statue du commandeur de Don Juan et ce costume extravagant du marquis de Mascarille faisaient défaut au Misanthrope, œuvre trop grande et trop profonde pour être comprise à sa naissance, et qui obtint plutôt un succès d'estime qu'un succès de mode. On y admirait surtout la charmante coquetterie de la belle Armande, à laquelle son mari avait assigné le rôle dont elle était le type original.

«O justes dieux! qu'elle a d'appas!»

s'écrie un contemporain, écho du public lui-même;

»Et qui pourroit ne l'aimer pas? »Sans rien toucher de sa coiffure »Et de sa belle chevelure, »Sans rien toucher de ses habits, »Semés de perles, de rubis, »Et de toute la pierrerie »Dont l'Inde brillante est fleurie, »Rien n'est si beau ni si mignon! »Et je puis dire, tout de bon, »Qu'ensemble amour et nature »D'elle ont fait une miniature, »Des appas, des grâces, des ris, »Qu'on attribuoit à Cypris!»

Vingt et une représentations successives prouvent suffisamment que l'ouvrage ne fut pas repoussé absolument. Mais, après la vingt et unième, il fallut en suspendre la représentation. Ce ne fut qu'au mois de septembre, un mois et demi plus tard, que la reprise du Misanthrope eut lieu, et il fallut la soutenir par le Médecin malgré lui qui avait déjà onze représentations. Il est facile d'en conclure que le monument le plus sérieux et le plus exquis que Molière ait laissé après lui n'était apprécié que des connaisseurs, non du parterre.

A peine les plus grands critiques et les meilleurs philosophes s'accordent-ils sur le vrai sens de l'œuvre et de sa légitimité. A peine les acteurs eux-mêmes, héritiers de la tradition dramatique, peuvent-ils s'entendre sur le caractère du héros, dont les uns font un bourru quinteux, les autres un homme hypocondriaque et maladif, quelques-uns simplement un personnage mal élevé.

Le Misanthrope ne sera jamais bien exécuté sur la scène que si l'on réalise et reproduit tout l'intérieur domestique du grand monde sous Louis XIV; si l'on fait reparaître vivants, avec leurs costumes mêmes, dans le salon orné de meubles qu'avait choisis Ninon, l'éclatant Lauzun, l'aimable de Guiche, Arsinoé, qui sera madame de Maintenon, et Molière lui-même, l'homme «aux rubans verts,» véhément, sérieux, méditatif, le philosophe dans le monde, celui qui ne sait pas se modérer dans le désir du bien.

Qui non retinuit ex sapientia modum.

PERSONNAGES. ACTEURS.

ALCESTE, amant de Célimène. MOLIÈRE. PHILINTE, ami d'Alceste. LA THORILLIÈRE. ORONTE, amant de Célimène. DU CROISY. CÉLIMÈNE. Arm. BÉJART. ÉLIANTE, cousine de Célimène. Mlle DEBRIE. ARSINOÉ, amie de Célimène. Mlle DUPARC. ACASTE, } marquis. LA GRANGE. CLITANDRE, } BASQUE, valet de Célimène. UN GARDE de la maréchaussée de France. DEBRIE. DUBOIS, valet d'Alceste. BÉJART.

La scène est à Paris, dans la maison de Célimène.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--PHILINTE, ALCESTE.

PHILINTE.

Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?

ALCESTE, assis.

Laissez-moi, je vous prie.

PHILINTE.

Mais encor, dites-moi quelle bizarrerie...

ALCESTE.

Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.

PHILINTE.

Mais on entend les gens au moins sans se fâcher.

ALCESTE.

Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.

PHILINTE.

Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre, Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...

ALCESTE, se levant brusquement.

Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers. J'ai fait jusques ici profession de l'être; Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître, Je vous déclare net que je ne le suis plus, Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.

PHILINTE.

Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte?

ALCESTE.

Allez, vous devriez mourir de pure honte; Une telle action ne sauroit s'excuser, Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les dernières tendresses; De protestations, d'offres et de sermens, Vous chargez la fureur de vos embrassemens: Et, quand je vous demande après quel est cet homme A peine pouvez-vous dire comme il se nomme; Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent. Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme; Et si, par un malheur, j'en avois fait autant, Je m'irois, de regret, pendre tout à l'instant.

PHILINTE.

Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable; Et je vous supplierai d'avoir pour agréable Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.

ALCESTE.

Que la plaisanterie est de mauvaise grâce!

PHILINTE.

Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse?

ALCESTE.

Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

PHILINTE.

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, Il faut bien le payer de la même monnoie[48], Répondre comme on peut à ses empressemens, Et rendre offre pour offre, et sermens pour sermens.

ALCESTE.

Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode, Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeans diseurs d'inutiles paroles, Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant? Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située Qui veuille d'une estime ainsi prostituée; Et la plus glorieuse a des régals[49] peu chers Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers; Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. Puisque vous y donnez dans ces vices du temps, Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens; Je refuse d'un cœur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence; Je veux qu'on me distingue, et, pour le trancher net, L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.

PHILINTE.

Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende Quelques dehors civils que l'usage demande.

ALCESTE.

Non, vous dis-je; on devroit châtier sans pitié Ce commerce honteux de semblans d'amitié. Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre cœur dans nos discours se montre, Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains complimens.

PHILINTE.

Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendroit ridicule et seroit peu permise; Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur. Seroit-il à propos, et de la bienséance, De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense? Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît, Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?

ALCESTE.

Oui.

PHILINTE.

Quoi! vous iriez dire à la vieille Émilie Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?

ALCESTE.

Sans doute.

PHILINTE.

A Dorilas, qu'il est trop importun; Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse A conter sa bravoure et l'éclat de sa race?

ALCESTE.

Fort bien.

PHILINTE.

Vous vous moquez.

ALCESTE.

Je ne me moque point, Et je vais n'épargner personne sur ce point. Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile; J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font. Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie; Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain.

PHILINTE.

Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage. Je ris des noirs accès où je vous envisage, Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, Ces deux frères que peint l'École des Maris, Dont...

ALCESTE.

Mon Dieu! laissons là vos comparaisons fades.

PHILINTE.

Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades. Le monde par vos soins ne se changera pas; Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas, Je vous dirai tout franc que cette maladie Partout où vous allez donne la comédie, Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.

ALCESTE.

Tant mieux, morbleu! tant mieux! c'est ce que je demande: Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande. Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serois fâché d'être sage à leurs yeux.

PHILINTE.

Vous voulez un grand mal à la nature humaine!

ALCESTE.

Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine.

PHILINTE.

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, Seront enveloppés dans cette aversion? Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...

ALCESTE.

Non, elle est générale, et je hais tous les hommes: Les uns, parce qu'ils sont méchans et malfaisans, Et les autres pour être aux méchans complaisans, Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. De cette complaisance on voit l'injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès. Au travers de son masque on voit à plein le traître; Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; Et ses roulemens d'yeux et son ton radouci N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde, Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, Et que par eux son sort, de splendeur revêtu, Fait gronder le mérite et rougir la vertu. Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, Son misérable honneur ne voit pour lui personne. Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit, Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bienvenue: On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue; Et, s'il est, par la brigue, un rang à disputer, Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. Têtebleu! ce me sont de mortelles blessures De voir qu'avec le vice on garde des mesures; Et parfois il me prend des mouvemens soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.

PHILINTE.

Mon Dieu! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine, Et faisons un peu grâce à la nature humaine; Ne l'examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut, parmi le monde, une vertu traitable: A force de sagesse on peut être blâmable; La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété. Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages; Elle veut aux mortels trop de perfection: Il faut fléchir au temps sans obstination; Et c'est une folie à nulle autre seconde De vouloir se mêler de corriger le monde. J'observe, comme vous, cent choses tous les jours Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours; Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paroître, En courroux, comme vous, on ne me voit point être: Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font; Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

ALCESTE.

Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien, Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Que pour avoir vos biens on dresse un artifice, Ou qu'on tâche à semer de méchans bruits de vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?

PHILINTE.

Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure, Comme vices unis à l'humaine nature; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisans et des loups pleins de rage.

ALCESTE.

Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler, Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler, Tant ce raisonnement est plein d'impertinence!

PHILINTE.

Ma foi, vous ferez bien de garder le silence. Contre votre partie éclatez un peu moins, Et donnez au procès une part de vos soins.

ALCESTE.

Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.

PHILINTE.

Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?

ALCESTE.

Qui je veux? la raison, mon bon droit, l'équité.

PHILINTE.

Aucun juge par vous ne sera visité?

ALCESTE.

Non! Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?

PHILINTE.

J'en demeure d'accord; mais la brigue est fâcheuse. Et...

ALCESTE.

Non. J'ai résolu de n'en pas faire un pas. J'ai tort ou j'ai raison.

PHILINTE.

Ne vous y fiez pas.

ALCESTE.

Je ne remuerai point.

PHILINTE.

Votre partie est forte, Et peut, par sa cabale, entraîner...

ALCESTE.

Il n'importe.

PHILINTE.

Vous vous tromperez.

ALCESTE.

Soit. J'en veux voir le succès.

PHILINTE.

Mais...

ALCESTE.

J'aurai le plaisir de perdre mon procès.

PHILINTE.

Mais enfin...

ALCESTE.

Je verrai dans cette plaiderie Si les hommes auront assez d'effronterie, Seront assez méchans, scélérats et pervers, Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.

PHILINTE.

Quel homme!

ALCESTE.

Je voudrois, m'en coûtât-il grand'chose, Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.

PHILINTE.

On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, Si l'on vous entendoit parler de la façon.

ALCESTE.

Tant pis pour qui riroit!

PHILINTE.

Mais cette rectitude Que vous voulez en tout avec exactitude, Cette pleine droiture où vous vous renfermez, La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez? Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble, Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble, Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux; Et ce qui me surprend encore davantage, C'est cet étrange choix où votre cœur s'engage. La sincère Éliante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux: Cependant à leurs vœux votre âme se refuse, Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse, De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semblent si fort donner dans les mœurs d'à présent. D'où vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle? Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux? Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous?

ALCESTE.

Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve[50]; Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, Le premier à les voir comme à les condamner. Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon foible: elle a l'art de me plaire; J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte; et sans doute ma flamme De ces vices du temps pourra purger son âme.

PHILINTE.

Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu. Vous croyez être donc aimé d'elle?

ALCESTE.

Oui, parbleu! Je ne l'aimerois pas, si je ne croyois l'être.

PHILINTE.

Mais, si son amitié pour vous se fait paroître, D'où vient que vos rivaux vous causent de l'ennui?

ALCESTE.

C'est qu'un cœur bien atteint veut qu'on soit tout à lui, Et je ne viens ici qu'à dessein de lui dire Tout ce que là-dessus ma passion m'inspire.

PHILINTE.

Pour moi, si je n'avois qu'à former des désirs, Sa cousine Éliante auroit tous mes soupirs; Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère; Et ce choix plus conforme étoit mieux votre affaire.

ALCESTE.

Il est vrai: ma raison me le dit chaque jour; Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.

PHILINTE.

Je crains fort pour vos feux, et l'espoir où vous êtes Pourroit...

[48] Mot qui, au dix-septième siècle, rimait encore avec joie.

[49] Pour: festin, plaisir. Archaïsme expressif et vulgaire.

[50] Pour: trouve. Archaïsme passé de mode, employé par la Fontaine.

SCÈNE II.--ORONTE, ALCESTE, PHILINTE.

ORONTE, à Alceste.

J'ai su là-bas que, pour quelques emplettes, Eliante est sortie, et Célimène aussi. Mais, comme l'on m'a dit que vous étiez ici, J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable, Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis Dans un ardent désir d'être de vos amis. Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice, Et je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse. Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité, N'est pas assurément pour être rejeté.

Pendant le discours d'Oronte, Alceste est rêveur, et semble ne pas entendre que c'est à lui qu'on parle. Il ne sort de sa rêverie que quand Oronte lui dit:

C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse.

ALCESTE.

A moi, monsieur?

ORONTE.

A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse?

ALCESTE.

Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi, Et je n'attendois pas l'honneur que je reçoi.

ORONTE.

L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre, Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre.

ALCESTE.

Monsieur...

ORONTE.

L'État n'a rien qui ne soit au-dessous Du mérite éclatant que l'on découvre en vous.

ALCESTE.

Monsieur...

ORONTE.

Oui, de ma part, je vous tiens préférable A tout ce que j'y vois de plus considérable.

ALCESTE.

Monsieur...

ORONTE.

Sois-je du ciel écrasé, si je mens! Et, pour vous confirmer ici mes sentimens, Souffrez qu'à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse, Et qu'en votre amitié je vous demande place. Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez, Votre amitié?

ALCESTE.

Monsieur...

ORONTE.

Quoi! vous y résistez?

ALCESTE.

Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire; Mais l'amitié demande un peu plus de mystère; Et c'est assurément en profaner le nom Que de vouloir le mettre à toute occasion. Avec lumière et choix cette union veut naître; Avant que nous lier, il faut nous mieux connoître; Et nous pourrions avoir telles complexions[51], Que tous deux du marché nous nous repentirions.

ORONTE.

Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage, Et je vous en estime encore davantage. Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux; Mais cependant je m'offre entièrement à vous. S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture, On sait qu'auprès du roi je fais quelque figure; Il m'écoute, et dans tout il en use, ma foi, Le plus honnêtement du monde avecque moi. Enfin, je suis à vous de toutes les manières; Et, comme votre esprit a de grandes lumières, Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud, Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu, Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.

ALCESTE.

Monsieur, je suis mal propre à décider la chose; Veuillez m'en dispenser.

ORONTE.

Pourquoi?

ALCESTE.

J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.

ORONTE.

C'est ce que je demande; et j'aurois lieu de plainte, Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.

ALCESTE.

Puisqu'il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien.

ORONTE.

Sonnet. C'est un sonnet... L'espoir... C'est une dame Qui de quelque espérance avoit flatté ma flamme. L'espoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.

ALCESTE.

Nous verrons bien.

ORONTE.

L'espoir... Je ne sais si le style Pourra vous en paroître assez net et facile, Et si du choix des mots vous vous contenterez.

ALCESTE.

Nous allons voir, monsieur.

ORONTE.

Au reste, vous saurez Que je n'ai demeuré[52] qu'un quart d'heure à le faire.

ALCESTE.

Voyons, monsieur; le temps ne fait rien à l'affaire.

ORONTE, lit.

L'espoir, il est vrai, nous soulage, Et nous berce un temps notre ennui; Mais, Philis, le triste avantage, Lorsque rien ne marche après lui!

PHILINTE.

Je suis déjà charmé de ce petit morceau.

ALCESTE, bas, à Philinte.

Quoi! vous avez le front de trouver cela beau?

ORONTE.

Vous eûtes de la complaisance; Mais vous en deviez moins avoir, Et ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l'espoir.

PHILINTE.

Ah! qu'en termes galans ces choses-là sont mises!

ALCESTE, à Philinte.

Morbleu! vil complaisant, vous louez des sottises!

ORONTE.

S'il faut qu'une attente éternelle Pousse à bout l'ardeur de mon zèle, Le trépas sera mon recours.

Vos soins ne m'en peuvent distraire: Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours.

PHILINTE.

La chute en est jolie, amoureuse, admirable.

ALCESTE, bas à part.

La peste de la chute, empoisonneur au diable! En eusses-tu fait une à te casser le nez!

PHILINTE.

Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés.

ALCESTE, bas, à part.

Morbleu!

ORONTE, à Philinte.

Vous me flattez; et vous croyez peut-être...

PHILINTE.

Non, je ne flatte point.

ALCESTE, bas, à part.

Eh! que fais-tu donc, traître!

ORONTE, à Alceste.

Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité... Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.

ALCESTE.

Monsieur, cette matière est toujours délicate, Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte. Mais un jour, à quelqu'un dont je tairai le nom, Je disois, en voyant des vers de sa façon, Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire; Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements Qu'on a de faire éclat de tels amusements; Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, On s'expose à jouer de mauvais personnages.

ORONTE.

Est-ce que vous voulez me déclarer par là Que j'ai tort de vouloir...

ALCESTE.

Je ne dis pas cela. Mais je lui disois, moi, qu'un froid écrit assomme; Qu'il ne faut que ce foible à décrier un homme: Et qu'eût-on d'autre part cent belles qualités, On regarde les gens par leurs méchants côtés.

ORONTE.

Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire?

ALCESTE.

Je ne dis pas cela. Mais, pour ne point écrire, Je lui mettois aux yeux comme, dans notre temps, Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.

ORONTE.

Est-ce que j'écris mal? et leur ressemblerois-je?

ALCESTE.

Je ne dis pas cela. Mais enfin, lui disois-je, Quel besoin si pressant avez-vous de rimer? Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer? Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre, Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre. Croyez-moi, résistez à vos tentations, Dérobez au public ces occupations, Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur, Celui de ridicule et misérable auteur. C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre.

ORONTE.

Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet...

ALCESTE.

Franchement, il est bon à mettre au cabinet[53]: Vous vous êtes réglé sur de méchans modèles, Et vos expressions ne sont point naturelles.

Qu'est-ce que: Nous berce un temps notre ennui? Et que, Rien ne marche après lui? Que, Ne vous pas mettre en dépense, Pour ne me donner que l'espoir? Et que, Philis, on désespère, Alors qu'on espère toujours?

Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité; Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nature. Le méchant goût du siècle en cela me fait peur; Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur; Et je prise bien moins tout ce que l'on admire Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire.

Si le roi m'avoit donné Paris, sa grand'ville, Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie, Je dirois au roi Henri: Reprenez votre Paris, J'aime mieux ma mie, ô gai! J'aime mieux ma mie.

La rime n'est pas riche, et le style en est vieux; Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure?

Si le roi m'avoit donné Paris, sa grand'ville, Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie, Je dirois au roi Henri: Reprenez votre Paris, J'aime mieux ma mie, ô gai! J'aime mieux ma mie.

Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris.

A Philinte, qui rit.

Oui, monsieur le beau rieur, malgré vos beaux esprits, J'estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants où chacun se récrie.

ORONTE.

Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons.

ALCESTE.

Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons; Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.

ORONTE.

Il me suffit de voir que d'autres en font cas.

ALCESTE.

C'est qu'ils ont l'art de feindre; et moi, je ne l'ai pas.

ORONTE.

Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage?

ALCESTE.

Si je louois vos vers, j'en aurois davantage.

ORONTE.

Je me passerai bien que vous les approuviez.

ALCESTE.

Il faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez.

ORONTE.

Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manière, Vous en composassiez sur la même matière.

ALCESTE.

J'en pourrois, par malheur, faire d'aussi méchants; Mais je me garderois de les montrer aux gens.

ORONTE.

Vous me parlez bien ferme; et cette suffisance...

ALCESTE.

Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.

ORONTE.

Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut.

ALCESTE.

Ma foi, mon grand monsieur, je le prends comme il faut.

PHILINTE, se mettant entre deux.

Eh! messieurs, c'en est trop. Laissez cela, de grâce.

ORONTE.

Ah! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place. Je suis votre valet, monsieur, de tout mon cœur.

ALCESTE.

Et moi, je suis, monsieur, votre humble serviteur.

[51] Pour: tempérament, caractère. Expression impropre.

[52] Pour: je n'ai passé. Terme de conversation impropre aujourd'hui.

[53] Voyez plus haut. Petit meuble destiné à serrer des papiers et des bijoux. Nous l'appelons aujourd'hui secrétaire. Les lecteurs du dix-neuvième siècle ne doivent pas s'arrêter au sens apparent que le vers de Molière semble leur offrir.

SCÈNE III.--PHILINTE, ALCESTE.

PHILINTE.

Et bien, vous le voyez: pour être trop sincère, Vous voilà sur les bras une fâcheuse affaire; Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin d'être flatté...

ALCESTE.

Ne me parlez pas!

PHILINTE.

Mais...

ALCESTE.

Plus de société!

PHILINTE.

C'est trop...

ALCESTE.

Laissez-moi là!

PHILINTE.

Si je...

ALCESTE.

Point de langage!

PHILINTE.

Mais quoi!...

ALCESTE.

Je n'entends rien!

PHILINTE.

Mais...

ALCESTE.

Encore!

PHILINTE.

On outrage...

ALCESTE.

Ah! parbleu! c'en est trop. Ne suivez point mes pas.

PHILINTE.

Vous vous moquez de moi; je ne vous quitte pas.

ACTE II

SCÈNE I.--ALCESTE, CÉLIMÈNE.

ALCESTE.

Madame, voulez-vous que je vous parle net? De vos façons d'agir je suis mal satisfait: Contre elles dans mon cœur trop de bile s'assemble, Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble: Oui, je vous tromperois de parler autrement; Tôt ou tard nous romprons indubitablement; Et je vous promettrois mille fois le contraire, Que je ne serois pas en pouvoir de le faire.

CÉLIMÈNE.

C'est pour me quereller donc, à ce que je voi, Que vous avez voulu me ramener chez moi?

ALCESTE.

Je ne querelle point; mais votre humeur, madame, Ouvre au premier venu trop d'accès dans votre âme: Vous avez trop d'amans[54] qu'on voit vous obséder; Et mon cœur de cela ne peut s'accommoder.

CÉLIMÈNE.

Des amans que je fais me rendez-vous coupable? Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable? Et, lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors?

ALCESTE.

Non, ce n'est pas, madame, un bâton qu'il faut prendre, Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre. Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux; Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux; Et sa douceur, offerte à qui vous rend les armes, Achève sur les cœurs l'ouvrage de vos charmes. Le trop riant espoir que vous leur présentez Attache autour de vous leurs assiduités; Et votre complaisance, un peu moins étendue, De tant de soupirans chasseroit la cohue. Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort Votre Clitandre a l'heur[55] de vous plaire si fort? Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime? Est-ce par l'ongle long[56] qu'il porte au petit doigt Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit? Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde, Au mérite éclatant de sa perruque blonde? Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer? L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer? Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave[57] Qu'il a gagné votre âme en faisant[58] votre esclave? Ou sa façon de rire et son ton de fausset Ont-ils de vous toucher su trouver le secret?

CÉLIMÈNE.

Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage! Ne savez-vous pas bien pourquoi je le ménage; Et que dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis, Il peut intéresser tout ce qu'il a d'amis?

ALCESTE.

Perdez votre procès, madame, avec constance, Et ne ménagez point un rival qui m'offense.

CÉLIMÈNE.

Mais de tout l'univers vous devenez jaloux!

ALCESTE.

C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.

CÉLIMÈNE.

C'est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée, Puisque ma complaisance est sur tous épanchée: Et vous auriez plus lieu de vous en offenser, Si vous me la voyiez sur un seul ramasser.

ALCESTE.

Mais moi, que vous blâmez de trop de jalousie, Qu'ai-je de plus qu'eux tous, madame, je vous prie?

CÉLIMÈNE.

Le bonheur de savoir que vous êtes aimé.

ALCESTE.

Et quel lieu de le croire a mon cœur enflammé?

CÉLIMÈNE.

Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire, Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire.

ALCESTE.

Mais qui m'assurera que, dans le même instant, Vous n'en disiez peut-être aux autres tout autant?

CÉLIMÈNE.

Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne, Et vous me traitez là de gentille personne. Eh bien, pour vous ôter d'un semblable souci, De tout ce que j'ai dit je me dédis ici; Et rien ne sauroit plus vous tromper que vous-même: Soyez content.

ALCESTE.

Morbleu! faut-il que je vous aime! Ah! que si de vos mains je rattrape mon cœur, Je bénirai le ciel de ce rare bonheur! Je ne le cède pas, je fais tout mon possible A rompre de ce cœur l'attachement terrible; Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici, Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.

CÉLIMÈNE.

Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde.

ALCESTE.

Oui, je puis là-dessus défier tout le monde. Mon amour ne se peut concevoir; et jamais Personne n'a, madame, aimé comme je fais.

CÉLIMÈNE.

En effet, la méthode en est toute nouvelle, Car vous aimez les gens pour leur faire querelle; Ce n'est qu'en mots fâcheux qu'éclate votre ardeur, Et l'on n'a vu jamais un amour si grondeur.

ALCESTE.

Mais il ne tient qu'à vous que son chagrin ne passe. A tous nos démêlés coupons chemin, de grâce; Parlons à cœur ouvert, et voyons d'arrêter...

[54] Pour: gens qui vous courtisent. Mot qui a changé de sens, comme les mots prude, coquette, etc.

[55] Pour: bonheur. Archaïsme élégant et perdu.

[56] Mode de cette époque qui avait beaucoup de succès.

[57] De rhein graff, mode allemande; haut-de-chausses très-bouffant.

[58] Pour: se faisant. Ellipse hardie.

SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ALCESTE, BASQUE.

CÉLIMÈNE.

Qu'est-ce?

BASQUE.

Acaste est là-bas.

CÉLIMÈNE.

Eh bien, faites monter.

SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ALCESTE.

ALCESTE.

Quoi! l'on ne peut jamais vous parler tête à tête? A recevoir le monde on vous voit toujours prête; Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous, Vous résoudre à souffrir de n'être pas chez vous?

CÉLIMÈNE.

Voulez-vous qu'avec lui je me fasse une affaire?

ALCESTE.

Vous avez des égards qui ne sauroient me plaire.

CÉLIMÈNE.

C'est un homme à jamais ne me le pardonner, S'il savoit que sa vue eût pu m'importuner.

ALCESTE.

Eh! que vous fait cela pour vous gêner de sorte...

CÉLIMÈNE.

Mon Dieu! de ses pareils la bienveillance importe; Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment, Ont gagné, dans la cour, de parler hautement. Dans tous les entretiens on les voit s'introduire; Ils ne sauroient servir, mais ils peuvent vous nuire; Et jamais, quelque appui qu'on puisse avoir d'ailleurs, On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs.

ALCESTE.

Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde, Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde; Et les précautions de votre jugement...

SCÈNE IV.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE.

BASQUE.

Voici Clitandre encor, madame.

ALCESTE.

Justement.

CÉLIMÈNE.

Où courez-vous?

ALCESTE.

Je sors.

CÉLIMÈNE.

Demeurez.

ALCESTE.

Pourquoi faire?

CÉLIMÈNE.

Demeurez.

ALCESTE.

Je ne puis.

CÉLIMÈNE.

Je le veux.

ALCESTE.

Point d'affaire. Ces conversations ne font que m'ennuyer, Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer.

CÉLIMÈNE.

Je le veux, je le veux!

ALCESTE.

Non, il m'est impossible.

CÉLIMÈNE.

Eh bien, allez, sortez, il vous est tout loisible.

SCÈNE V.--ÉLIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE.

ÉLIANTE, à Célimène.

Voici les deux marquis qui montent avec nous. Vous l'est-on venu dire?

CÉLIMÈNE.

A Basque.

Oui. Des siéges pour tous.

Basque donne des siéges, et sort.

A Alceste.

Vous n'êtes pas sorti?

ALCESTE.

Non; mais je veux, madame, Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme.

CÉLIMÈNE.

Taisez-vous.

ALCESTE.

Aujourd'hui vous vous expliquerez.

CÉLIMÈNE.

Vous perdez le sens.

ALCESTE.

Point. Vous vous déclarerez.

CÉLIMÈNE.

Ah!

ALCESTE.

Vous prendrez parti.

CÉLIMÈNE.

Vous vous moquez, je pense.

ALCESTE.

Non. Mais vous choisirez. C'est trop de patience.

CLITANDRE[59].

Parbleu! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé[60], Madame, a bien paru ridicule achevé. N'a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières, D'un charitable avis lui prêter les lumières?

CÉLIMÈNE.

Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort; Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord; Et, lorsqu'on le revoit après un peu d'absence, On le retrouve encor plus plein d'extravagance.

ACASTE[61].

Parbleu! s'il faut parler de gens extravagans, Je viens d'en essuyer un des plus fatigans; Damon le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise, Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.

CÉLIMÈNE.

C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours L'art de ne vous rien dire avec de grands discours; Dans les propos qu'il tient on ne voit jamais goutte, Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute.

ÉLIANTE, à Philinte.

Ce début n'est pas mal; et contre le prochain La conversation prend un assez bon train.

CLITANDRE.

Timante encor, madame, est un bon caractère[62].

CÉLIMÈNE.

C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère[63], Qui vous jette, en passant, un coup d'œil égaré, Et, sans aucune affaire, est toujours affairé. Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde; A force de façons, il assomme le monde; Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien, Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien; De la moindre vétille il fait une merveille, Et, jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille.

ACASTE.

Et Géralde, madame?

CÉLIMÈNE.

O l'ennuyeux conteur! Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur; Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse, Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse. La qualité l'entête, et tous ses entretiens Ne sont que de chevaux, d'équipage et de chiens: Il tutaye, en parlant, ceux du plus haut étage, Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage.

CLITANDRE.

On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien.

CÉLIMÈNE.

Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien! Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre; Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire; Et la stérilité de son expression Fait mourir à tous coups la conversation. En vain, pour attaquer son stupide silence, De tous les lieux communs vous prenez l'assistance, Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud, Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt. Cependant sa visite, assez insupportable, Traîne en une longueur encore épouvantable; Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois, Qu'elle grouille[64] aussi peu qu'une pièce de bois.

ACASTE.

Que vous semble d'Adraste?

CÉLIMÈNE.

Ah! quel orgueil extrême! C'est un homme gonflé de l'amour de soi-même. Son mérite jamais n'est content de la cour; Contre elle il fait métier de pester chaque jour; Et l'on ne donne emploi, charge ni bénéfice, Qu'à tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice.

CLITANDRE.

Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui!

CÉLIMÈNE.

Que de son cuisinier il s'est fait un mérite, Et que c'est à sa table à[65] qui l'on rend visite.

ÉLIANTE.

Il prend soin d'y servir des mets fort délicats.

CÉLIMÈNE.

Oui; mais je voudrois bien qu'il ne s'y servît pas: C'est un fort méchant plat que sa sotte personne, Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne.

PHILINTE.

On fait assez de cas de son oncle Damis; Qu'en dites-vous, madame?

CÉLIMÈNE.

Il est de mes amis.

PHILINTE.

Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage.

CÉLIMÈNE.

Oui; mais il veut avoir trop d'esprit, dont[66] j'enrage. Il est guindé sans cesse; et, dans tous ses propos, On voit qu'il se travaille à dire de bons mots. Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile, Rien ne touche son goût, tant il est difficile. Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit, Que c'est être savant que trouver à redire, Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps, Il se met au-dessus de tous les autres gens. Aux conversations même il trouve à reprendre; Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre; Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.

ACASTE.

Dieu me damne! voilà son portrait véritable.

CLITANDRE, à Célimène.

Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.

ALCESTE.

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour; Vous n'en épargnez point, et chacun à son tour; Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre, Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre, Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur Appuyer les serments d'être son serviteur.

CLITANDRE.

Pourquoi s'en prendre à nous? Si ce qu'on dit vous blesse, Il faut que le reproche à madame s'adresse.

ALCESTE.

Non, morbleu! c'est à vous; et vos ris complaisans Tirent de son esprit tous ces traits médisans. Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie; Et son cœur à railler trouveroit moins d'appas, S'il avoit observé qu'on ne l'applaudit pas; C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l'on voit les humains se répandre.

PHILINTE.

Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand, Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend?

CÉLIMÈNE.

Eh! ne faut-il pas bien que monsieur contredise? A la commune voix veut-on qu'il se réduise, Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux? Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire: Il prend toujours en main l'opinion contraire, Et penseroit paroître un homme du commun, Si l'on voyoit qu'il fût de l'avis de quelqu'un, L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes, Qu'il prend contre lui-même assez souvent les armes; Et ses vrais sentimens sont combattus par lui, Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui.

ALCESTE.

Les rieurs sont pour vous, madame, c'est tout dire; Et vous pouvez pousser contre moi la satire.

PHILINTE.

Mais il est véritable aussi que votre esprit Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit; Et que, par un chagrin que lui-même il avoue, Il ne sauroit souffrir qu'on blâme ni qu'on loue.

ALCESTE.

C'est que jamais, morbleu! les hommes n'ont raison, Que le chagrin contre eux est toujours de saison, Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires, Loueurs impertinens, ou censeurs téméraires.

CÉLIMÈNE.

Mais...

ALCESTE.

Non, madame, non, quand j'en devrois mourir, Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir, Et l'on a tort ici de nourrir dans votre âme Ce grand attachement aux défauts qu'on y blâme.

CLITANDRE.

Pour moi, je ne sais pas; mais j'avouerai tout haut Que j'ai cru jusqu'ici madame sans défaut.

ACASTE.

De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue; Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue.

ALCESTE.

Ils frappent tous la mienne, et, loin de m'en cacher, Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher. Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte A ne rien pardonner le pur amour éclate: Et je bannirois, moi, tous ces lâches amans, Que je verrois soumis à tous mes sentimens Et dont, à tous propos, les molles complaisances Donneroient de l'encens à mes extravagances.

CÉLIMÈNE.

Enfin, s'il faut qu'à vous s'en rapportent les cœurs On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs. Et du parfait amour mettre l'honneur suprême A bien injurier les personnes qu'on aime.

ÉLIANTE.

L'amour, pour l'ordinaire est peu fait à ces lois, Et l'on voit les amans toujours vanter leur choix. Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable, Et, dans l'objet aimé, tout leur devient aimable; Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms. La pâle est au jasmin en blancheur comparable; La noire à faire peur, une brune adorable; La maigre a de la taille et de la liberté; La grasse est, dans son port, pleine de majesté; La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée; La géante paraît une déesse aux yeux; La naine, un abrégé des merveilles des cieux; L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne; La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne; La trop grande parleuse est d'agréable humeur; Et la muette garde une honnête pudeur. C'est ainsi qu'un amant, dont l'ardeur est extrême, Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime[67].

ALCESTE.

Et moi, je soutiens, moi...

CÉLIMÈNE.

Brisons là ce discours, Et, dans la galerie, allons faire deux tours. Quoi! vous vous en allez, messieurs?

CLITANDRE ET ACASTE.

Non pas, madame.

ALCESTE.

La peur de leur départ occupe fort votre âme. Sortez quand vous voudrez, messieurs, mais j'avertis Que je ne sors qu'après que vous serez sortis.

ACASTE.

A moins de voir madame en être importunée, Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journée.

CLITANDRE.

Moi, pourvu que je puisse être au petit couché[68], Je n'ai point d'autre affaire où je sois attaché.

CÉLIMÈNE, à Alceste.

C'est pour rire, je crois.

ALCESTE.

Non, en aucune sorte. Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte.

[59] Le comte de Guiche, à ce que prétendent les commentateurs.

[60] Au lever du roi.

[61] Le célèbre Lauzun, s'il faut en croire les commentateurs.

[62] Pour: personnage. Dans le sens anglais character.

[63] M. de Saint-Gilles, selon les commentateurs. C'était un original dont on riait à la cour, et dont la Bruyère s'est moqué.

[64] Pour: remue. Archaïsme très-usité du temps de Molière, et qui n'avait rien d'ignoble.

[65] Pour: c'est à sa table que. La répétition du datif à constitue une faute réelle qui ne passait pas pour telle du temps de Molière et de Boileau.

[66] Pour: ce dont. Ellipse énergique.

[67] Imitation d'un passage du IVe livre de Lucrèce, seul débris d'une traduction que Molière avait achevée, et dont il brûla le manuscrit.

[68] Petit coucher du roi.

SCÈNE VI.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, BASQUE.

BASQUE, à Alceste.

Monsieur, un homme est là qui voudroit vous parler Pour affaire, dit-il, qu'on ne peut reculer.

ALCESTE.

Dis-lui que je n'ai point d'affaires si pressées.

BASQUE.

Il porte une jaquette à grand'basques plissées. Avec du dor dessus[69].

CÉLIMÈNE, à Alceste.

Allez voir ce que c'est, Ou bien faites-le entrer.

[69] Uniforme des exempts des maréchaux.

SCÈNE VII.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, UN GARDE DE LA MARÉCHAUSSÉE.

ALCESTE, allant au-devant du garde.

Qu'est-ce donc qu'il vous plaît? Venez, monsieur.

LE GARDE.

Monsieur, j'ai deux mots à vous dire.

ALCESTE.

Vous pouvez parler haut, monsieur, pour m'en instruire.

LE GARDE.

Messieurs les maréchaux[70], dont j'ai commandement, Vous mandent de venir les trouver promptement, Monsieur.

ALCESTE.

Qui? moi, monsieur?

LE GARDE.

Vous-même.

ALCESTE.

Et pourquoi faire?

PHILINTE, à Alceste.

C'est d'Oronte et de vous la ridicule affaire.

CÉLIMÈNE, à Philinte.

Comment?

PHILINTE.

Oronte et lui se sont tantôt bravés Sur certains petits vers qu'il n'a pas approuvés; Et l'on veut assoupir la chose en sa naissance.

ALCESTE.

Moi, je n'aurai jamais de lâche complaisance.

PHILINTE.

Mais il faut suivre l'ordre: allons, disposez-vous.

ALCESTE.

Quel accommodement veut-on faire entre nous? La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle A trouver bons les vers qui font notre querelle? Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit, Je les trouve méchans.

PHILINTE.

Mais d'un plus doux esprit...

ALCESTE.

Je n'en démordrai point, les vers sont exécrables.

PHILINTE.

Vous devez faire voir des sentimens traitables. Allons, venez.

ALCESTE.

J'irai, mais rien n'aura pouvoir De me faire dédire.

PHILINTE.

Allons vous faire voir.

ALCESTE.

Hors qu'un commandement exprès du roi me vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine, Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais, Et qu'un homme est pendable après les avoir faits

A Clitandre et à Acaste, qui rient.

Par la sambleu! messieurs, je ne croyois pas être Si plaisant que je suis.

CÉLIMÈNE.

Allez vite paroître Où vous devez.

ALCESTE.

J'y vais, madame; et sur mes pas Je reviens en ce lieu pour vider nos débats.

[70] Le tribunal des maréchaux était institué pour juger les querelles d'honneur entre les gentilshommes.

ACTE III

SCÈNE I.--CLITANDRE, ACASTE.

CLITANDRE.

Cher marquis, je te vois l'âme bien satisfaite; Toute chose t'égaye, et rien ne t'inquiète. En bonne foi, crois-tu, sans t'éblouir les yeux, Avoir de grands sujets de paroître joyeux?

ACASTE.

Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine, Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine. J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison Qui se peut dire noble avec quelque raison; Et je crois, par le rang que me donne ma race, Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe. Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas, On sait, sans vanité, que je n'en manque pas; Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute; et du bon goût, A juger sans étude et raisonner de tout; A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, Figure de savant sur les bancs du théâtre[71]; Y décider en chef, et faire du fracas A tous les beaux endroits qui méritent des has! Je suis assez adroit; j'ai bon air, bonne mine, Les dents belles surtout, et la taille fort fine. Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter, Qu'on seroit mal venu de me le disputer. Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être, Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître. Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je croi Qu'on peut, par tout pays, être content de soi.

CLITANDRE.

Oui; mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles, Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles?

ACASTE.

Moi! parbleu! je ne suis de taille ni d'humeur A pouvoir d'une belle essuyer la froideur. C'est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, A brûler constamment pour des beautés sévères, A languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs, A chercher le secours des soupirs et des pleurs, Et tâcher, par des soins d'une très-longue suite, D'obtenir ce qu'on nie à leur peu de mérite. Mais les gens de mon air, marquis, ne sont pas faits Pour aimer à crédit, et faire tous les frais. Quelque rare que soit le mérite des belles, Je pense, Dieu merci, qu'on vaut son prix comme elles; Que, pour se faire honneur d'un cœur comme le mien, Ce n'est pas la raison qu'il ne leur coûte rien; Et qu'au moins, à tout mettre en de justes balances, Il faut qu'à frais communs se fassent les avances.

CLITANDRE.

Tu penses donc, marquis, être fort bien ici?

ACASTE.

J'ai quelque lieu, marquis, de le penser ainsi.

CLITANDRE.

Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême: Tu te flattes, mon cher, et t'aveugles toi-même.

ACASTE.

Il est vrai, je me flatte et m'aveugle en effet.

CLITANDRE.

Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait?

ACASTE.

Je me flatte.

CLITANDRE.

Sur quoi fonder tes conjectures?

ACASTE.

Je m'aveugle.

CLITANDRE.

En as-tu des preuves qui soient sûres?

ACASTE.

Je m'abuse, te dis-je.

CLITANDRE.

Est-ce que de ses vœux Célimène t'a fait quelques secrets aveux?

ACASTE.

Non, je suis maltraité.

CLITANDRE.

Réponds-moi, je te prie.

ACASTE.

Je n'ai que des rebuts.

CLITANDRE.

Laissons la raillerie, Et me dis quel espoir on peut t'avoir donné.

ACASTE.

Je suis le misérable et toi le fortuné; On a pour ma personne une aversion grande, Et, quelqu'un de ces jours, il faut que je me pende.

CLITANDRE.

Oh! ça, veux-tu, marquis, pour ajuster nos vœux, Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux? Que qui pourra montrer une marque certaine D'avoir meilleure part au cœur de Célimène, L'autre ici fera place au vainqueur prétendu, Et le délivrera d'un rival assidu?

ACASTE.

Ah! parbleu, tu me plais avec un tel langage, Et, du bon[72] de mon cœur à cela je m'engage. Mais chut!

[71] Détail de mœurs théâtrales de l'époque. Voyez tome Ier, p. 261.

[72] Archaïsme passé de mode. Il nous est resté: du meilleur de son cœur.

SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE.

CÉLIMÈNE.

Encore ici?

CLITANDRE.

L'amour retient nos pas.

CÉLIMÈNE.

Je viens d'ouïr entrer un carrosse là-bas. Savez-vous qui c'est?

CLITANDRE.

Non.

SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE, BASQUE.

BASQUE.

Arsinoé, madame, Monte ici pour vous voir.

CÉLIMÈNE.

Que me veut cette femme?

BASQUE.

Éliante là-bas est à l'entretenir.

CÉLIMÈNE.

De quoi s'avise-t-elle, et qui la fait venir?

ACASTE.

Pour prude consommée en tous lieux elle passe, Et l'ardeur de son zèle...

CÉLIMÈNE.

Oui, oui, franche grimace. Dans l'âme elle est du monde; et ses soins tentent tout Pour accrocher quelqu'un, sans en venir à bout. Elle ne sauroit voir qu'avec un œil d'envie Les amans déclarés dont une autre est suivie; Et son triste mérite, abandonné de tous, Contre le siècle aveugle est toujours en courroux Elle tâche à[73] couvrir d'un faux voile de prude Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude; Et, pour sauver l'honneur de ses foibles appas, Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas. Cependant un amant plairoit fort à la dame, Et, même, pour Alceste elle a tendresse d'âme. Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits; Elle veut que ce soit un vol que je lui fais, Et son jaloux dépit, qu'avec peine elle cache, En tous endroits sous main contre moi se détache. Enfin, je n'ai rien vu de si sot à mon gré: Elle est impertinente au suprême degré, Et...

[73] Pour: tâcher de. C'est une faute plutôt qu'un archaïsme.

SCÈNE IV.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, CLITANDRE, ACASTE.

CÉLIMÈNE.

Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amène? Madame, sans mentir, j'étois de vous en peine.

ARSINOÉ.

Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir.

CÉLIMÈNE.

Ah! mon Dieu! que je suis contente de vous voir!

Clitandre et Acaste sortent en riant.

SCÈNE V.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.

ARSINOÉ.

Leur départ ne pouvoit plus à propos se faire.

CÉLIMÈNE.

Voulons-nous nous asseoir?

ARSINOÉ.

Il n'est pas nécessaire. Madame, l'amitié doit surtout éclater Aux choses qui le plus nous peuvent importer; Et, comme il n'en est point de plus grande importance Que celles de l'honneur et de la bienséance, Je viens, par un avis qui touche votre honneur, Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur. Hier, j'étois chez des gens de vertu singulière, Où sur vous du discours on tourna la matière; Et là votre conduite, avec ses grands éclats, Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas. Cette foule de gens dont vous souffrez visite, Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite, Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu, Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu. Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre; Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre; Je vous excusai fort sur votre intention, Et voulus de votre âme être la caution; Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie; Et je me vis contrainte à demeurer d'accord Que l'air dont vous vivez vous faisoit un peu tort; Qu'il prenoit dans le monde une méchante face; Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse, Et que, si vous vouliez, tous vos déportemens Pourroient moins donner prise aux mauvais jugemens. Non que j'y croie au fond l'honnêteté blessée; Me préserve le ciel d'en avoir la pensée! Mais aux ombres du crime on prête aisément foi, Et ce n'est point assez de bien vivre pour soi. Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

CÉLIMÈNE.

Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre; Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre, J'en prétends reconnoître à l'instant la faveur Par un avis aussi qui touche votre honneur, Et, comme je vous vois vous montrer mon amie En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux, En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. En un lieu, l'autre jour, où je faisois visite, Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite, Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien, Firent tomber sur vous, madame, l'entretien. Là, votre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas cités comme un fort bon modèle; Cette affectation d'un grave extérieur, Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence, Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous, Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, Vos fréquentes leçons et vos aigres censures Sur des choses qui sont innocentes et pures, Tout cela, si je puis vous parler franchement, Madame, fut blâmé d'un commun sentiment. A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste, Et ce sage dehors que dément tout le reste? Elle est à bien prier exacte au dernier point, Mais elle bat ses gens et ne les paye point. Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle, Mais elle met du blanc et veut paroître belle. Elle fait des tableaux couvrir les nudités, Mais elle a de l'amour pour les réalités. Pour moi, contre chacun je pris votre défense; Et leur assurai fort que c'étoit médisance; Mais tous les sentimens combattirent le mien, Et leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres, Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres; Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps Avant que de songer à condamner les gens; Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire; Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin, A ceux à qui le ciel en a commis le soin. Madame, je vous crois aussi trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvemens secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

ARSINOÉ.

A quoi qu'en reprenant on soit assujettie, Je ne m'attendois pas à cette repartie, Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.

CÉLIMÈNE.

Au contraire, madame; et, si l'on étoit sage, Ces avis mutuels seroient mis en usage. On détruiroit par là, traitant de bonne foi, Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle Nous ne continuions cet office fidèle, Et ne prenions grand soin de nous dire entre nous Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINOÉ.

Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre; C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.

CÉLIMÈNE.

Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout; Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût. Il est une saison pour la galanterie; Il en est une aussi propre à la pruderie. On peut, par politique, en prendre le parti, Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti; Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces: L'âge amènera tout; et ce n'est pas le temps, Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans.

ARSINOÉ.

Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage, Et vous faites sonner terriblement votre âge. Ce que de plus que vous on en pourroit avoir N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir; Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte, Madame, à me pousser de cette étrange sorte.

CÉLIMÈNE.

Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi. Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre? Et puis-je mais[74] des soins qu'on ne va pas vous rendre? Si ma personne aux gens inspire de l'amour, Et si l'on continue à m'offrir chaque jour Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'ôte, Je n'y saurois que faire[75], et ce n'est pas ma faute; Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas Que pour les attirer vous n'ayez des appas[76].

ARSINOÉ.

Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine De ce nombre d'amans dont vous faites la vaine, Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager? Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule, Que votre seul mérite attire cette foule? Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour, Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour? On ne s'aveugle point par de vaines défaites; Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites A pouvoir inspirer de tendres sentimens, Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amans; Et de là nous pouvons tirer des conséquences Qu'on n'acquiert point leur cœur sans de grandes avances. Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant, Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend. Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire Pour les petits brillans[77] d'une foible victoire; Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas, De traiter pour cela les gens de haut en bas. Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres, Je pense qu'on pourroit faire comme les autres, Ne se point ménager, et vous faire bien voir Que l'on a des amans quand on en veut avoir.

CÉLIMÈNE.

Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire. Par ce rare secret, efforcez-vous de plaire, Et sans...

ARSINOÉ.

Brisons, madame, un pareil entretien, Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien; Et j'aurois pris déjà le congé qu'il faut prendre, Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre.

CÉLIMÈNE.

Autant qu'il vous plaira, vous pouvez arrêter[78], Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter. Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, Je m'en vais vous donner meilleure compagnie, Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir, Remplira mieux ma place à[79] vous entretenir.

[74] Voyez plus haut, tome Ier, page 220.

[75] Pour: quelle chose faire. Ellipse populaire et énergique qui s'est conservée dans la langue.

[76] Pour: piéges. Bossuet l'emploie dans le même sens.

[77] Pour: lueurs, splendeurs. Emploi du participe que l'Académie française excluait alors.

[78] Pour: vous arrêter. L'emploi de ce mot dans le sens neutre est un archaïsme aujourd'hui perdu. La langue plus libre exprimait ou supprimait le pronom des verbes réfléchis.

[79] Au lieu de: pour. Voyez plus haut.

SCÈNE VI.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ARSINOÉ.

CÉLIMÈNE.

Alceste, il faut que j'aille écrire un mot de lettre Que, sans me faire tort, je ne saurois remettre. Soyez avec madame; elle aura la bonté D'excuser aisément mon incivilité.

SCÈNE VII.--ALCESTE, ARSINOÉ.

ARSINOÉ.

Vous voyez, elle veut que je vous entretienne, Attendant un moment que mon carrosse vienne; Et jamais tous ses soins ne pouvoient m'offrir rien Qui me fût plus charmant qu'un pareil entretien. En vérité, les gens d'un mérite sublime Entraînent de chacun et l'amour et l'estime, Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts. Je voudrois que la cour, par un regard propice, A ce que vous valez rendît plus de justice. Vous avez à vous plaindre; et je suis en courroux Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous.

ALCESTE.

Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prétendre? Quel service à l'État est-ce qu'on m'a vu rendre? Qu'ai-je fait, s'il vous plaît, de si brillant de soi, Pour me plaindre à la cour qu'on ne fait rien pour moi?

ARSINOÉ.

Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices N'ont pas toujours rendu de ces fameux services: Il faut l'occasion ainsi que le pouvoir; Et le mérite enfin que vous nous faites voir Devroit...

ALCESTE.

Mon Dieu! laissons mon mérite, de grâce; De quoi voulez-vous là que la cour s'embarrasse? Elle auroit fort à faire, et ses soins seroient grands, D'avoir à déterrer le mérite des gens.

ARSINOÉ.

Un mérite éclatant se déterre lui-même, Du vôtre en bien des lieux on fait un cas extrême; Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits Vous fûtes hier loué par des gens d'un grand poids.

ALCESTE.

Eh! madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde, Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde. Tout est d'un grand mérite également doué; Ce n'est plus un honneur que de se voir loué: D'éloges on regorge, à la tête on les jette, Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.

ARSINOÉ.

Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux, Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines On peut, pour vous servir remuer des machines; Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous, Qui vous feront à tout un chemin assez doux.

ALCESTE.

Et que voudriez-vous, madame, que j'y fisse? L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse; Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, Une âme compatible avec l'air de la cour. Je ne me trouve point les vertus nécessaires Pour y bien réussir et faire mes affaires. Etre franc et sincère est mon plus grand talent; Je ne sais point jouer les hommes en parlant; Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense Doit faire en ce pays fort peu de résidence. Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui; Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages, Le chagrin de jouer de fort sots personnages; On n'a point à souffrir mille rebuts cruels, On n'a point à louer les vers de messieurs tels, A donner de l'encens à madame une telle, Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.

ARSINOÉ.

Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de cour: Mais, il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour; Et, pour vous découvrir là-dessus mes pensées, Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées. Vous méritez sans doute un sort beaucoup plus doux, Et celle qui vous charme est indigne de vous.

ALCESTE.

Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie, Que cette personne est, madame, votre amie?

ARSINOÉ.

Oui; mais ma conscience est blessée en effet De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait. L'état où je vous vois afflige trop mon âme, Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme.

ALCESTE.

C'est me montrer, madame, un tendre mouvement, Et de pareils avis obligent un amant.

ARSINOÉ.

Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme Indigne d'asservir le cœur d'un galant homme; Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs.

ALCESTE.

Cela se peut, madame, on ne voit pas les cœurs; Mais votre charité se seroit bien passée De jeter dans le mien une telle pensée.

ARSINOÉ.

Si vous ne voulez pas être désabusé, Il faut ne vous rien dire; il est assez aisé.

ALCESTE.

Non. Mais sur ce sujet, quoi que l'on nous expose, Les doutes sont fâcheux plus que toute autre chose; Et je voudrois, pour moi, qu'on ne me fît savoir Que ce qu'avec clarté l'on peut me faire voir.

ARSINOÉ.

Eh bien, c'est assez dit; et, sur cette matière, Vous allez recevoir une pleine lumière. Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi. Donnez-moi seulement la main jusque chez moi; Là je vous ferai voir une preuve fidèle De l'infidélité du cœur de votre belle; Et, si pour d'autres yeux le vôtre peut brûler, On pourra vous offrir de quoi vous consoler.

ACTE IV

SCÈNE I.--ÉLIANTE, PHILINTE.

PHILINTE.

Non, l'on n'a point vu d'âme à manier si dure, Ni d'accommodement plus pénible à conclure: En vain de tous côtés on l'a voulu tourner, Hors de son sentiment on n'a pu l'entraîner; Et jamais différend si bizarre, je pense, N'avoit de ces messieurs occupé la prudence. «Non, messieurs, disoit-il, je ne me dédis point. »Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point. »De quoi s'offense-t-il? et que veut-il me dire? »Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire? »Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers? »On peut être honnête homme, et faire mal des vers: »Ce n'est point à l'honneur que touchent ces matières; »Je le tiens galant homme en toutes les manières, »Homme de qualité, de mérite et de cœur, »Tout ce qu'il vous plaira; mais fort méchant auteur. »Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense, »Son adresse à cheval, aux armes, à la danse; »Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur; »Et, lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur, »On ne doit de rimer avoir aucune envie, »Qu'on n'y soit condamné sur peine de la vie.» Enfin toute la grâce et l'accommodement Où s'est avec effort plié son sentiment, C'est de dire, croyant adoucir bien son style: «Monsieur, je suis fâché d'être si difficile; »Et, pour l'amour de vous, je voudrois de bon cœur »Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur.» Et dans une embrassade on leur a, pour conclure, Fait vite envelopper toute la procédure.

ÉLIANTE.

Dans ses façons d'agir il est fort singulier; Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier; Et la sincérité dont son âme se pique A quelque chose en soi de noble et d'héroïque. C'est une vertu rare, au siècle d'aujourd'hui, Et je la voudrois voir partout comme chez lui.

PHILINTE.

Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'étonne De cette passion où son cœur s'abandonne. De l'humeur dont le ciel a voulu le former, Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer; Et je sais moins encor comment votre cousine Peut être la personne où son penchant l'incline.

ÉLIANTE.

Cela fait assez voir que l'amour, dans les cœurs, N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs; Et toutes ces raisons de douces sympathies Dans cet exemple-ci se trouvent démenties.

PHILINTE.

Mais croyez-vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir?

ÉLIANTE.

C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir. Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime? Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui-même; Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien, Et croit aimer aussi, parfois qu'il n'en est rien.

PHILINTE.

Je crois que notre ami, près de cette cousine, Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine; Et, s'il avoit mon cœur, à dire vérité, Il tourneroit ses vœux tout d'un autre côté: Et, par un choix plus juste, on le verroit, madame, Profiter des bontés que lui montre votre âme.

ÉLIANTE.

Pour moi, je n'en fais point de façons, et je croi Qu'on doit, sur de tels points, être de bonne foi. Je ne m'oppose point à toute sa tendresse; Au contraire, mon cœur pour elle s'intéresse; Et, si c'étoit qu'à[80] moi la chose pût tenir, Moi-même à ce qu'il aime on me verroit l'unir. Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire, Son amour éprouvoit quelque destin contraire, S'il falloit que d'un autre on couronnât les feux, Je pourrois me résoudre à recevoir ses vœux; Et le refus souffert en pareille occurrence Ne m'y feroit trouver aucune répugnance.

PHILINTE.

Et moi, de mon côté, je ne m'oppose pas, Madame, à ces bontés qu'ont pour lui vos appas; Et lui-même, s'il veut, il peut bien vous instruire De ce que là-dessus j'ai pris soin de lui dire. Mais si, par un hymen qui les joindroit eux deux, Vous étiez hors d'état de recevoir ses vœux, Tous les miens tenteroient la faveur éclatante Qu'avec tant de bonté votre âme lui présente: Heureux si, quand son cœur s'y pourra dérober, Elle pouvoit sur moi, madame, retomber!

ÉLIANTE.

Vous vous divertissez, Philinte.

PHILINTE.

Non, madame, Et je vous parle ici du meilleur de mon âme. J'attends l'occasion de m'offrir hautement, Et de tous mes souhaits j'en presse le moment.

[80] Pour: et si cela arrivait que. Ellipse un peu obscure.

SCÈNE II.--ALCESTE, ÉLIANTE, PHILINTE.

ALCESTE. Ah! faites-moi raison, madame, d'une offense Qui vient de triompher de toute ma constance.

ÉLIANTE.

Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous qui vous puisse émouvoir?

ALCESTE.

J'ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir; Et le déchaînement de toute la nature Ne m'accableroit pas comme cette aventure: C'en est fait!... Mon amour... Je ne saurois parler.

ÉLIANTE.

Que votre esprit un peu tâche à[81] se rappeler[82].

ALCESTE.

O juste ciel! faut-il qu'on joigne à tant de grâces Les vices odieux des âmes les plus basses!

ÉLIANTE.

Mais encor, qui vous peut...

ALCESTE.

Ah! tout est ruiné; Je suis, je suis trahi, je suis assassiné. Célimène... (eût-on pu croire cette nouvelle?) Célimène me trompe, et n'est qu'une infidèle.

ÉLIANTE.

Avez-vous, pour le croire, un juste fondement?

PHILINTE.

Peut-être est-ce un soupçon conçu légèrement; Et votre esprit jaloux prend parfois des chimères...

ALCESTE.

Ah! morbleu, mêlez-vous, monsieur, de vos affaires.

A Éliante.

C'est de sa trahison n'être que trop certain, Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main. Oui, madame, une lettre, écrite pour Oronte, A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte; Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyoit les soins, Et que de mes rivaux je redoutois le moins.

PHILINTE.

Une lettre peut bien tromper par l'apparence, Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense.

ALCESTE.

Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plaît, Et ne prenez souci que de votre intérêt.

ÉLIANTE.

Vous devez modérer vos transports; et l'outrage...

ALCESTE.

Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage; C'est à vous que mon cœur a recours aujourd'hui Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui. Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente Qui trahit lâchement une ardeur si constante, Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.

ÉLIANTE.

Moi, vous venger? Comment?

ALCESTE.

En recevant mon cœur. Acceptez-le, madame, au lieu de l'infidèle: C'est par là que je puis prendre vengeance d'elle, Et je la veux punir par les sincères vœux, Par le profond amour, les soins respectueux, Les devoirs empressés et l'assidu service, Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice.

ÉLIANTE.

Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez, Et ne méprise point le cœur que vous m'offrez; Mais peut-être le mal n'est pas si grand qu'on pense, Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance. Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas, On fait force desseins qu'on n'exécute pas; On a beau voir, pour rompre, une raison puissante, Une coupable aimée est bientôt innocente; Tout le mal qu'on lui veut se dissipe aisément, Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant.

ALCESTE.

Non, non, madame, non. L'offense est trop mortelle; Il n'est point de retour, et je romps avec elle; Rien ne sauroit changer le dessein que j'en fais, Et je me punirois de l'estimer jamais. La voici. Mon courroux redouble à cette approche, Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche, Pleinement la confondre, et vous porter après Un cœur tout dégagé de ses trompeurs attraits.

[81] Voyez plus haut la note, p. 157.

[82] Pour: se retrouver, rappeler ses forces. Archaïsme et ellipse.--Ces six derniers vers ont déjà été placés par Molière dans Don Garcie de Navarre; il se les est empruntés à lui-même. Voyez tome I, p. 358.

SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ALCESTE.

ALCESTE, à part.

O ciel! de mes transports puis-je être ici le maître?

CÉLIMÈNE, à part[83].

A Alceste.

Ouais! Quel est donc le trouble où je vous vois paroître? Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés, Et ces sombres regards que sur moi vous lancez?

ALCESTE.

Que toutes les horreurs dont une âme est capable A vos déloyautés n'ont rien de comparable; Que le sort, les démons, et le ciel en courroux, N'ont jamais rien produit de si méchant que vous.

CÉLIMÈNE.

Voilà certainement des douceurs que j'admire.

ALCESTE.

Ah! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire: Rougissez bien plutôt, vous en avez raison; Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison. Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme; Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme: Par ces fréquens soupçons qu'on trouvoit odieux, Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux; Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre; Mais ne présumez pas que, sans être vengé, Je souffre le dépit de me voir outragé. Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance, Que l'amour veut partout naître sans dépendance, Que jamais par la force on n'entra dans un cœur, Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur: Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte; Et, rejetant mes vœux dès le premier abord, Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort; Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C'est une trahison, c'est une perfidie Qui ne sauroit trouver de trop grands châtimens; Et je puis tout permettre à mes ressentimens. Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage; Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage. Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés; Je cède aux mouvemens d'une juste colère, Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.

CÉLIMÈNE.

D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement? Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?

ALCESTE.

Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, Et que j'ai cru trouver quelque sincérité Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.

CÉLIMÈNE.

De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?

ALCESTE.

Ah! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre! Mais, pour le mettre à bout, j'ai des moyens tout prêts. Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits: Ce billet découvert suffit pour vous confondre, Et contre ce témoin on n'a rien à répondre.

CÉLIMÈNE.

Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit?

ALCESTE.

Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit!

CÉLIMÈNE.

Et par quelle raison faut-il que j'en rougisse?

ALCESTE.

Quoi! vous joignez ici l'audace à l'artifice! Le désavouerez-vous, pour n'avoir point de seing?

CÉLIMÈNE.

Pourquoi désavouer un billet de ma main?

ALCESTE.

Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse Du crime dont vers moi son style vous accuse!

CÉLIMÈNE.

Vous êtes sans mentir un grand extravagant.

ALCESTE.

Quoi! vous bravez ainsi ce témoin convaincant! Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte N'a donc rien qui m'outrage et qui vous fasse honte?

CÉLIMÈNE.

Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui?

ALCESTE.

Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui; Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre. Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre? En serez-vous vers moi moins coupable en effet?

CÉLIMÈNE.

Mais, si c'est une femme à qui va ce billet, En quoi vous blesse-t-il, et qu'a-t-il de coupable?

ALCESTE.

Ah! le détour est bon, et l'excuse admirable. Je ne m'attendois pas, je l'avoue, à ce trait, Et me voilà par là convaincu tout à fait. Osez-vous recourir à ces ruses grossières? Et croyez-vous les gens si privés de lumières? Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air, Vous voulez soutenir un mensonge si clair; Et comment vous pourrez tourner pour une femme Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme. Ajustez, pour couvrir un manquement de foi, Ce que je m'en vais lire...

CÉLIMÈNE.

Il ne me plaît pas, moi. Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire, Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire!

ALCESTE.

Non, non, sans s'emporter, prenez un peu souci De me justifier les termes que voici.

CÉLIMÈNE.

Non, je n'en veux rien faire; et, dans cette occurrence, Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance.

ALCESTE.

De grâce, montrez-moi, je serai satisfait Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet.

CÉLIMÈNE.

Non, il est pour Oronte; et je veux qu'on le croie. Je reçois tous ses soins avec beaucoup de joie; J'admire ce qu'il dit, j'estime ce qu'il est, Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît. Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête, Et ne me rompez pas davantage la tête.

ALCESTE, à part.

Ciel! rien de plus cruel peut-il être inventé, Et jamais cœur fut-il de la sorte traité? Quoi! d'un juste courroux je suis ému contre elle, C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle! On pousse ma douleur et mes soupçons à bout, On me laisse tout croire, on fait gloire de tout; Et cependant mon cœur est encore assez lâche Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache, Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris Contre l'ingrat objet dont il est trop épris!

A Célimène.

Ah! que vous savez bien ici, contre moi-même, Perfide, vous servir de ma foiblesse extrême, Et ménager pour vous l'excès prodigieux De ce fatal amour né de vos traîtres yeux! Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable, Et cessez d'affecter d'être envers moi coupable. Rendez-moi, s'il se peut ce billet innocent; A vous prêter les mains ma tendresse consent; Efforcez-vous ici de paroître fidèle, Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.

CÉLIMÈNE.

Allez, vous êtes fou dans vos transports jaloux, Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous. Je voudrois bien savoir qui pourroit me contraindre A descendre pour vous aux bassesses de feindre; Et pourquoi, si mon cœur penchoit d'autre côté, Je ne le dirois pas avec sincérité! Quoi! de mes sentiments l'obligeante assurance Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense! Auprès d'un tel garant sont-ils de quelque poids? N'est-ce pas m'outrager que d'écouter leur voix? Et, puisque notre cœur fait un effort extrême Lorsqu'il peut se résoudre à confesser qu'il aime; Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux, S'oppose fortement à de pareils aveux, L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle Doit-il impunément douter de cet oracle? Et n'est-il pas coupable, en ne s'assurant pas A ce qu'on ne dit point qu'après de grands combats? Allez, de tels soupçons méritent ma colère, Et vous ne valez pas que l'on vous considère. Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité De conserver encor pour vous quelque bonté; Je devrois autre part attacher mon estime, Et vous faire un sujet de plainte légitime.

ALCESTE.

Ah! traîtresse! mon foible est étrange pour vous; Vous me trompez, sans doute, avec des mots si doux; Mais il n'importe, il faut suivre ma destinée: A votre foi mon âme est tout abandonnée; Je veux voir jusqu'au bout quel sera votre cœur Et si de me trahir il aura la noirceur.

CÉLIMÈNE.

Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime.

ALCESTE.

Ah! rien n'est comparable à mon amour extrême; Et, dans l'ardeur qu'il a de se montrer à tous, Il va jusqu'à former des souhaits contre vous. Oui, je voudrois qu'aucun ne vous trouvât aimable, Que vous fussiez réduite en un sort misérable; Que le ciel, en naissant, ne vous eût donné rien; Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien, Afin que de mon cœur l'éclatant sacrifice Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice; Et que j'eusse la joie et la gloire en ce jour De vous voir tenir tout des mains de mon amour.

CÉLIMÈNE.

C'est me vouloir du bien d'une étrange manière! Me préserve le ciel que vous ayez matière... Voici monsieur Dubois plaisamment figuré[84].

[83] Le motif et quelques vers de cette scène se retrouvent dans Don Garcie de Navarre, où Molière les a repris. Voyez tome Ier, p. 334.

[84] Dubois en habit de voyage.

SCÈNE IV.--CÉLIMÈNE, ALCESTE, DUBOIS.

ALCESTE.

Que veut cet équipage et cet air effaré? Qu'as-tu?

DUBOIS.

Monsieur...

ALCESTE.

Eh bien?

DUBOIS.

Voici bien des mystères.

ALCESTE.

Qu'est-ce?

DUBOIS.

Nous sommes mal, monsieur, dans nos affaires.

ALCESTE.

Quoi?

DUBOIS.

Parlerai-je haut?

ALCESTE.

Oui, parle, et promptement.

DUBOIS.

N'est-il point là quelqu'un?

ALCESTE.

Ah! que d'amusement! Veux-tu parler?

DUBOIS.

Monsieur, il faut faire retraite.

ALCESTE.

Comment?

DUBOIS.

Il faut d'ici déloger sans trompette.

ALCESTE.

Et pourquoi?

DUBOIS.

Je vous dis qu'il faut quitter ce lieu.

ALCESTE.

La cause?

DUBOIS.

Il faut partir, monsieur, sans dire adieu.

ALCESTE.

Mais par quelle raison me tiens-tu ce langage?

DUBOIS.

Par la raison, monsieur, qu'il faut plier bagage.

ALCESTE.

Ah! je te casserai la tête assurément, Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement.

DUBOIS.

Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine, Un papier griffonné d'une telle façon Qu'il faudroit, pour le lire, être pis qu'un démon. C'est de votre procès, je n'en fais aucun doute; Mais le diable d'enfer, je crois, n'y verroit goutte.

ALCESTE.

Eh bien, quoi? Ce papier, qu'a-t-il à démêler, Traître, avec le départ dont tu viens me parler?

DUBOIS.

C'est pour vous dire ici, monsieur, qu'une heure ensuite Un homme qui souvent vous vient rendre visite Est venu vous chercher avec empressement, Et, ne vous trouvant pas, m'a chargé doucement, Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle, De vous dire... Attendez, comme est-ce qu'il s'appelle?

ALCESTE.

Laisse là son nom, traître, et dis ce qu'il t'a dit.

DUBOIS.

C'est un de vos amis; enfin, cela suffit. Il m'a dit que d'ici votre péril vous chasse, Et que d'être arrêté le sort vous y menace.

ALCESTE.

Mais quoi! n'a-t-il voulu te rien spécifier?

DUBOIS.

Non. Il m'a demandé de l'encre et du papier, Et vous a fait un mot où vous pourrez, je pense, Du fond de ce mystère avoir la connoissance.

ALCESTE.

Donne-le donc!

CÉLIMÈNE.

Que peut envelopper ceci?

ALCESTE.

Je ne sais; mais j'aspire à m'en voir éclairci. Auras-tu bientôt fait, impertinent au diable?

DUBOIS, après avoir longtemps cherché le billet.

Ma foi! je l'ai, monsieur, laissé sur votre table.

ALCESTE.

Je ne sais qui me tient...

CÉLIMÈNE.

Ne vous emportez pas, Et courez démêler un pareil embarras.

ALCESTE.

Il semble que le sort, quelque soin que je prenne, Ait juré d'empêcher que je vous entretienne; Mais, pour en triompher, souffrez à mon amour De vous revoir, madame, avant la fin du jour.

ACTE V

SCÈNE I.--ALCESTE, PHILINTE.

ALCESTE.

La résolution en est prise, vous dis-je.

PHILINTE.

Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu'il vous oblige...

ALCESTE.

Non, vous avez beau faire et beau me raisonner, Rien de ce que je dis ne peut me détourner; Trop de perversité règne au siècle où nous sommes, Et je veux me tirer du commerce des hommes. Quoi! contre ma partie on voit tout à la fois L'honneur, la probité, la pudeur, et les lois; On publie en tous lieux l'équité de ma cause; Sur la foi de mon droit mon âme se repose: Cependant je me vois trompé par le succès, J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès! Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire, Est sorti triomphant d'une fausseté noire! Toute la bonne foi cède à sa trahison! Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison! Le poids de sa grimace, où brille l'artifice, Renverse le bon droit et tourne la justice! Il fait par un arrêt couronner son forfait! Et, non content encor du tort que l'on me fait, Il court parmi le monde un livre abominable, Et de qui la lecture est même condamnable; Un livre à mériter la dernière rigueur, Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur[85]! Et là-dessus on voit Oronte qui murmure, Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture! Lui qui d'un honnête homme à la cour tient le rang, A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc, Qui me vient malgré moi, d'une ardeur empressée, Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée; Et, parce que j'en use avec honnêteté, Et ne le veux trahir, lui, ni la vérité, Il aide à m'accabler d'un crime imaginaire! Le voilà devenu mon plus grand adversaire! Et jamais de son cœur je n'aurai de pardon, Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon! Et les hommes, morbleu! sont faits de cette sorte! C'est à ces actions que la gloire[86] les porte! Voilà la bonne foi, le zèle vertueux, La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux! Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge, Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge. Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups, Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous!

PHILINTE.

Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes; Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites. Ce que votre partie ose vous imputer N'a point eu le crédit de vous faire arrêter; On voit son faux rapport lui-même se détruire, Et c'est une action qui pourroit bien lui nuire.

ALCESTE.

Lui? de semblables tours il ne craint point l'éclat: Il a permission d'être franc scélérat; Et, loin qu'à son crédit nuise cette aventure, On l'en verra demain en meilleure posture.

PHILINTE.

Enfin, il est constant qu'on n'a point trop donné Au bruit que contre vous sa malice a tourné; De ce côté déjà vous n'avez rien à craindre: Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre, Il vous est en justice aisé d'y revenir, Et contre cet arrêt...

ALCESTE.

Non, je veux m'y tenir. Quelque sensible tort qu'un tel arrêt me fasse, Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse; On y voit trop à plein le bon droit maltraité, Et je veux qu'il demeure à la postérité Comme une marque insigne, un fameux témoignage De la méchanceté des hommes de notre âge. Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter; Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester Contre l'iniquité de la nature humaine, Et de nourrir pour elle une immortelle haine.

PHILINTE.

Mais enfin...

ALCESTE.

Mais enfin vos soins sont superflus. Que pouvez-vous, monsieur, me dire là-dessus? Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face, Excuser les horreurs de tout ce qui se passe?

PHILINTE.

Non, je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît. Tout marche par cabale et par pur intérêt; Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte, Et les hommes devroient être faits d'autre sorte; Mais est-ce une raison que leur peu d'équité, Pour vouloir se tirer de leur société? Tous ces défauts humains nous donnent, dans la vie, Des moyens d'exercer notre philosophie: C'est le plus bel emploi que trouve la vertu; Et, si de probité tout étoit revêtu, Si tous les cœurs étoient francs, justes et dociles, La plupart des vertus nous seroient inutiles, Puisqu'on en met l'usage à pouvoir, sans ennui, Supporter dans nos droits l'injustice d'autrui; Et, de même qu'un cœur d'une vertu profonde...

ALCESTE.

Je sais que vous parlez, monsieur, le mieux du monde; En beaux raisonnemens vous abondez toujours; Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours. La raison, pour mon bien, veut que je me retire; Je n'ai point sur ma langue un assez grand empire; De ce que je dirois je ne répondrois pas, Et je me jetterois cent choses sur les bras. Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène. Il faut qu'elle consente au dessein qui m'amène; Je vais voir si son cœur a de l'amour de moi; Et c'est ce moment-ci qui doit m'en faire foi.

PHILINTE.

Montons chez Éliante, attendant sa venue.

ALCESTE.

Non, de trop de souci je me sens l'âme émue. Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin Dans ce petit coin sombre avec mon noir chagrin.

PHILINTE.

C'est une compagnie étrange pour attendre; Et je vais obliger Éliante à descendre.

[85] Allusion à un libelle attribué à Molière par ses ennemis.

[86] Pour: vanité. Expression archaïque encore usitée dans le patois du Languedoc: gloria.

SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ORONTE, ALCESTE.

ORONTE.

Oui, c'est à vous de voir si, par des nœuds si doux, Madame, vous voulez m'attacher tout à vous. Il me faut de votre âme une pleine assurance: Un amant là-dessus n'aime point qu'on balance. Si l'ardeur de mes feux a pu vous émouvoir, Vous ne devez point feindre à me le faire voir: Et la preuve, après tout, que je vous en demande, C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prétende[87]; De le sacrifier, madame, à mon amour, Et de chez vous enfin le bannir dès ce jour.

CÉLIMÈNE.

Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite, Vous à qui[88] j'ai tant vu parler de son mérite?

ORONTE.

Madame, il ne faut point ces éclaircissemens; Il s'agit de savoir quels sont vos sentimens. Choisissez, s'il vous plaît, de garder l'une ou l'autre: Ma résolution n'attend rien que la vôtre.

ALCESTE, sortant du coin où il étoit.

Oui, monsieur a raison, madame, il faut choisir; Et sa demande ici s'accorde à mon désir. Pareille ardeur me presse, et même soin m'amène; Mon amour veut du vôtre une marque certaine: Les choses ne sont plus pour traîner en longueur, Et voici le moment d'expliquer votre cœur.

ORONTE.

Je ne veux point, monsieur, d'une flamme importune Troubler aucunement votre bonne fortune.

ALCESTE.

Je ne veux point, monsieur, jaloux ou non jaloux, Partager de son cœur rien du tout avec vous.

ORONTE.

Si votre amour au mien lui semble préférable...

ALCESTE.

Si du moindre penchant elle est pour vous capable...

ORONTE.

Je jure de n'y rien prétendre désormais.

ALCESTE.

Je jure hautement de ne la voir jamais.

ORONTE.

Madame, c'est à vous de parler sans contrainte.

ALCESTE.

Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte.

ORONTE.

Vous n'avez qu'à nous dire où s'attachent vos vœux.

ALCESTE.

Vous n'avez qu'à trancher, et choisir de nous deux.

ORONTE.

Quoi! sur un pareil choix vous semblez être en peine!

ALCESTE.

Quoi! votre âme balance et paroît incertaine!

CÉLIMÈNE.

Mon Dieu! que cette instance est là hors de saison! Et que vous témoignez tous deux peu de raison! Je sais prendre parti sur cette préférence, Et ce n'est pas mon cœur maintenant qui balance: Il n'est point suspendu sans doute entre vous deux; Et rien n'est sitôt fait que le choix de nos vœux. Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte A prononcer en face un aveu de la sorte: Je trouve que ces mots, qui sont désobligeans, Ne se doivent point dire en présence des gens; Qu'un cœur de son penchant donne assez de lumière, Sans qu'on nous fasse aller jusqu'à rompre en visière, Et qu'il suffit enfin que de plus doux témoins[89] Instruisent un amant du malheur de ses soins.

ORONTE.

Non, non, un franc aveu n'a rien que j'appréhende; J'y consens pour ma part.

ALCESTE.

Et moi, je le demande; C'est son éclat surtout qu'ici j'ose exiger, Et je ne prétends point vous voir rien ménager. Conserver tout le monde est votre grande étude: Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude; Il faut vous expliquer nettement là-dessus, Ou bien pour un arrêt je prends votre refus; Je saurai, de ma part, expliquer ce silence, Et me tiendrai pour dit tout le mal que je pense.

ORONTE.

Je vous sais fort bon gré, monsieur, de ce courroux Et je lui dis ici même chose que vous.

CÉLIMÈNE.

Que vous me fatiguez avec un tel caprice! Ce que vous demandez a-t-il de la justice? Et ne vous dis-je pas quel motif me retient? J'en vais prendre pour juge Éliante qui vient.

[87] Pour: prétende à vous. C'est une licence plutôt qu'un archaïsme.

[88] Pour: vous que. La faute de français est évidente.

[89] Pour: témoignages. Expression impropre.

SCÈNE III.--ÉLIANTE, PHILINTE, CÉLIMÈNE, ORONTE, ALCESTE.

CÉLIMÈNE.

Je me vois, ma cousine, ici persécutée Par des gens dont l'humeur y paroît concertée[90]. Ils veulent l'un et l'autre, avec même chaleur, Que je prononce entre eux le choix que fait mon cœur, Et que, par un arrêt qu'en face il me faut rendre, Je défende à l'un d'eux tous les soins qu'il peut prendre. Dites-moi si jamais cela se fait ainsi.

ÉLIANTE.

N'allez point là-dessus me consulter ici; Peut-être y pourriez-vous être mal adressée, Et je suis pour les gens qui disent leur pensée.

ORONTE.

Madame, c'est en vain que vous vous défendez.

ALCESTE.

Tous vos détours ici seront mal secondés.

ORONTE.

Il faut, il faut parler, et lâcher la balance.

ALCESTE.

Il ne faut que poursuivre à garder le silence.

ORONTE.

Je ne veux qu'un seul mot pour finir nos débats.

ALCESTE.

Et moi, je vous entends si vous ne parlez pas.

[90] Pour: arrangée de concert.

SCÈNE IV.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ORONTE.

ACASTE, à Célimène.

Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire, Éclaircir avec vous une petite affaire.

CLITANDRE, à Oronte et à Alceste.

Fort à propos, messieurs, vous vous trouvez ici; Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi.

ARSINOÉ, à Célimène.

Madame, vous serez surprise de ma vue; Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue: Tous deux ils m'ont trouvée, et se sont plaints à moi D'un trait à qui mon cœur ne sauroit prêter foi. J'ai du fond de votre âme une trop haute estime Pour vous croire jamais capable d'un tel crime; Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts, Et, l'amitié passant sur de petits discords, J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie, Pour vous voir vous laver de cette calomnie.

ACASTE.

Oui, madame, voyons d'un esprit adouci Comment vous vous prendrez à soutenir ceci. Cette lettre, par vous, est écrite à Clitandre.

CLITANDRE.

Vous avez, pour Acaste, écrit ce billet tendre.

ACASTE, à Oronte et à Alceste.

Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurité, Et je ne doute pas que sa civilité A connoître sa main n'ait trop su vous instruire. Mais ceci vaut assez la peine de le lire:

«Vous êtes un étrange homme, de condamner mon enjouement, et de me reprocher que je n'ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n'y a rien de plus injuste; et, si vous ne venez bien vite me demander pardon de cette offense, je ne vous la pardonnerai de ma vie. Notre grand flandrin de vicomte...»

Il devroit être ici.

«... Notre grand flandrin de vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un homme qui ne sauroit me revenir; et, depuis que je l'ai vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le petit marquis...»

C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité.

«... Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne; et ce sont de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée. Pour l'homme aux rubans verts...»

A Alceste.

A vous le dé, monsieur.

«... Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru; mais il est cent momens où je le trouve le plus fâcheux du monde. Et pour l'homme à la veste...»

A Oronte.

Voici votre paquet.

«... Et pour l'homme à la veste, qui s'est jeté dans le bel esprit, et veut être auteur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine d'écouter ce qu'il dit, et sa prose me fatigue autant que ses vers. Mettez-vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez; que je vous trouve à dire[91] plus que je ne voudrois dans toutes les parties où l'on m'entraîne; et que c'est un merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu'on goûte, que la présence des gens qu'on aime.»

CLITANDRE.

Me voici maintenant, moi.

«Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, est le dernier des hommes pour qui j'aurois de l'amitié. Il est extravagant de se persuader qu'on l'aime; et vous l'êtes de croire qu'on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentimens contre les siens; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m'aider à porter le chagrin d'en être obsédée.»

D'un fort beau caractère on voit là le modèle, Madame; et vous savez comment cela s'appelle. Il suffit. Nous allons, l'un et l'autre, en tous lieux, Montrer de votre cœur le portrait glorieux.

ACASTE.

J'aurois de quoi vous dire, et belle est la matière; Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère; Et je vous ferai voir que les petits marquis Ont, pour se consoler, des cœurs de plus haut prix[92].

[91] Pour: que je trouve à vous désirer, regretter. Apocope archaïque, fréquente chez Montaigne.

[92] Allusion à Mademoiselle de Montpensier.

SCÈNE V.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ, ALCESTE, ORONTE, PHILINTE.

ORONTE.

Quoi! de cette façon je vois qu'on me déchire, Après tout ce qu'à moi je vous ai vu m'écrire! Et votre cœur, paré de beaux semblans d'amour, A tout le genre humain se promet tour à tour! Allez, j'étois trop dupe, et je vais ne plus l'être; Vous me faites un bien, me faisant vous connoître; J'y profite d'un cœur qu'ainsi vous me rendez, Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez.

A Alceste.

Monsieur, je ne fais plus d'obstacle à votre flamme Et vous pouvez conclure affaire avec madame.

SCÈNE VI.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ, ALCESTE, PHILINTE.

ARSINOÉ, à Célimène.

Certes, voilà le trait du monde le plus noir; Je ne m'en saurois taire, et me sens émouvoir. Voit-on des procédés qui soient pareils aux vôtres? Je ne prends point de part aux intérêts des autres;

Montrant Alceste.

Mais monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur, Un homme, comme lui, de mérite et d'honneur, Et qui vous chérissoit avec idolâtrie, Devoit-il...

ALCESTE.

Laissez-moi, madame, je vous prie, Vider mes intérêts moi-même là-dessus; Et ne vous chargez point de ces soins superflus. Mon cœur a beau vous voir prendre ici sa querelle, Il n'est point en état de payer ce grand zèle; Et ce n'est pas à vous que je pourrai songer, Si, par un autre choix, je cherche à me venger.

ARSINOÉ.

Eh! croyez-vous, monsieur, qu'on ait cette pensée, Et que de vous avoir on soit tant empressée? Je vous trouve un esprit bien plein de vanité, Si de cette créance il peut s'être flatté. Le rebut de madame est une marchandise Dont on auroit grand tort d'être si fort éprise. Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut. Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut. Vous ferez bien encor de soupirer pour elle, Et je brûle de voir une union si belle.

SCÈNE VII.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE.

ALCESTE, à Célimène.

Eh bien, je me suis tu, malgré ce que je voi, Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi. Ai-je pris sur moi-même un assez long empire? Et puis-je maintenant...

CÉLIMÈNE.

Oui, vous pouvez tout dire; Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez, Et de me reprocher tout ce que vous voudrez. J'ai tort, je le confesse, et mon âme confuse Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse; J'ai des autres ici méprisé le courroux; Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous. Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable; Je sais combien je dois vous paroître coupable, Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir, Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr. Faites-le, j'y consens.

ALCESTE.

Eh! le puis-je, traîtresse? Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse? Et, quoique avec ardeur je veuille vous haïr, Trouvé-je un cœur en moi tout prêt à m'obéir?

A Éliante et à Philinte.

Vous voyez ce que peut une indigne tendresse, Et je vous fais tous deux témoins de ma foiblesse. Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout, Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout, Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme, Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme.

A Célimène.

Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits; J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits, Et me les couvrirai du nom d'une foiblesse Où le vice du temps porte votre jeunesse, Pourvu que votre cœur veuille donner les mains Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains, Et que dans mon désert, où j'ai fait vœu de vivre, Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre. C'est par là seulement que, dans tous les esprits, Vous pouvez réparer le mal de vos écrits, Et qu'après cet éclat qu'un noble cœur abhorre, Il peut m'être permis de vous aimer encore.

CÉLIMÈNE.

Moi, renoncer au monde avant que de vieillir, Et dans votre désert aller m'ensevelir!

ALCESTE.

Et, s'il faut qu'à mes feux votre flamme réponde, Que vous doit importer tout le reste du monde? Vos désirs avec moi ne sont-ils pas contens?

CÉLIMÈNE.

La solitude effraye une âme de vingt ans. Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte, Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte. Si le don de ma main peut contenter vos vœux, Je pourrai me résoudre à serrer de tels nœuds; Et l'hymen...

ALCESTE.

Non. Mon cœur à présent vous déteste, Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste. Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux, Pour trouver tout en moi[93], comme moi tout en vous, Allez, je vous refuse: et ce sensible outrage De vos indignes fers pour jamais me dégage.

[93] Pour: résolue à trouver en moi. Ellipse et licence très-hardie et très-énergique.

SCÈNE VIII.--ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE.

ALCESTE, à Éliante.

Madame, cent vertus ornent votre beauté, Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité; De vous depuis longtemps je fais un cas extrême; Mais laissez-moi toujours vous estimer de même, Et souffrez que mon cœur, dans ses troubles divers, Ne se présente point à l'honneur de vos fers; Je me sens trop indigne, et commence à connoître Que le ciel pour ce nœud ne m'avoit point fait naître; Que ce seroit pour vous un hommage trop bas, Que le rebut d'un cœur qui ne vous valoit pas; Et qu'enfin...

ÉLIANTE.

Vous pouvez suivre cette pensée: Ma main de se donner n'est pas embarrassée; Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter, Qui, si je l'en priois, la pourroit accepter.

PHILINTE.

Ah! cet honneur, madame, est toute mon envie. Et j'y sacrifierois et mon sang et ma vie.

ALCESTE.

Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentemens, L'un pour l'autre à jamais garder ces sentiments! Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices, Et chercher sur la terre un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

PHILINTE.

Allons, madame, allons employer toute chose Pour rompre le dessein que son cœur se propose.

FIN DU MISANTHROPE.

QUATRIÈME ÉPOQUE

1666-1667

ŒUVRES ÉCRITES POUR LA COUR ET DIVERTISSEMENTS

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