L'EXEMPT.
Je vous promets de ne le point quitter que je ne l'aie mis en lieu de sûreté.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani.
Adieu. Voilà le seul honnête homme que j'aie trouvé en cette ville.
SBRIGANI.
Ne perdez point de temps. Je vous aime tant, que je voudrois que vous fussiez déjà bien loin. (Seul.) Que le ciel te conduise! Par ma foi, voilà une grande dupe! Mais voici...
SCÈNE VIII.--ORONTE, SBRIGANI.
SBRIGANI, feignant de ne point voir Oronte.
Ah! quelle étrange aventure! quelle fâcheuse nouvelle pour un père! Pauvre Oronte! que je te plains! Que diras-tu? et de quelle façon pourras-tu supporter cette douleur mortelle?
ORONTE.
Qu'est-ce? Quel malheur me présages-tu?
SBRIGANI.
Ah! monsieur! ce perfide de Limosin, ce traître de monsieur de Pourceaugnac vous enlève votre fille!
ORONTE.
Il m'enlève ma fille!
SBRIGANI.
Oui. Elle en est devenue si folle, qu'elle vous quitte pour le suivre; et l'on dit qu'il a un caractère[123] pour se faire aimer de toutes les femmes.
ORONTE.
Allons, vite à la justice! des archers après eux!
[123] Pour: talisman. Mot archaïque.
SCÈNE IX.--ORONTE, ÉRASTE, JULIE, SBRIGANI.
ÉRASTE, à Julie.
Allons, vous viendrez malgré vous, et je veux vous remettre entre les mains de votre père. Tenez, monsieur, voilà votre fille que j'ai tirée de force d'entre les mains de l'homme avec qui elle s'enfuyoit; non pas pour l'amour d'elle, mais pour votre seule considération. Car, après l'action qu'elle a faite, je dois la mépriser, et me guérir absolument de l'amour que j'avois pour elle.
ORONTE.
Ah! infâme que tu es!
ÉRASTE, à Julie.
Comment! me traiter de la sorte après toutes les marques d'amitié que je vous ai données! Je ne vous blâme point de vous être soumise aux volontés de monsieur votre père, il est sage et judicieux dans les choses qu'il fait; et je ne me plains point de lui de m'avoir rejeté pour un autre. S'il a manqué à la parole qu'il m'avoit donnée, il a ses raisons pour cela. On lui a fait croire que cet autre est plus riche que moi de quatre ou cinq mille écus, et quatre ou cinq mille écus est un denier considérable, et qui vaut bien la peine qu'un homme manque à sa parole; mais oublier en un moment toute l'ardeur que je vous avois montrée! vous laisser d'abord enflammer d'amour pour un nouveau venu, et le suivre honteusement sans le consentement de monsieur votre père, après les crimes qu'on lui impute! c'est une chose condamnée de tout le monde, et dont mon cœur ne peut vous faire d'assez sanglans reproches.
JULIE.
Eh bien, oui. J'ai conçu de l'amour pour lui, et je l'ai voulu suivre, puisque mon père me l'avoit choisi pour époux. Quoi que vous me disiez, c'est un fort honnête homme; et tous les crimes dont on l'accuse sont faussetés épouvantables.
ORONTE.
Taisez-vous; vous êtes une impertinente, et je sais mieux que vous ce qui en est.
JULIE.
Ce sont sans doute des pièces qu'on lui fait, et c'est peut-être lui (montrant Éraste) qui a trouvé cet artifice pour vous en dégoûter.
ÉRASTE.
Moi! je serois capable de cela?
JULIE.
Oui, vous.
ORONTE.
Taisez-vous, vous dis-je; vous êtes une sotte!
ÉRASTE.
Non, non; ne vous imaginez pas que j'aie aucune envie de détourner ce mariage, et que ce soit ma passion qui m'ait forcé à courir après vous. Je vous l'ai déjà dit, ce n'est que la seule considération que j'ai pour monsieur votre père; et je n'ai pu souffrir qu'un honnête homme comme lui fût exposé à la honte de tous les bruits qui pourroient suivre une action comme la vôtre.
ORONTE.
Je vous suis, seigneur Éraste, infiniment obligé.
ÉRASTE.
Adieu, monsieur. J'avois toutes les ardeurs du monde d'entrer dans votre alliance: j'ai fait tout ce que j'ai pu pour obtenir un tel honneur; mais j'ai été malheureux, et vous ne m'avez pas jugé digne de cette grâce. Cela n'empêchera pas que je ne conserve pour vous les sentimens d'estime et de vénération où votre personne m'oblige; et, si je n'ai pu être votre gendre, au moins serai-je éternellement votre serviteur.
ORONTE.
Arrêtez, seigneur Éraste; votre procédé me touche l'âme, et je vous donne ma fille en mariage.
JULIE.
Je ne veux point d'autre mari que monsieur de Pourceaugnac.
ORONTE.
Et je veux, moi, tout à l'heure, que tu prennes le seigneur Éraste. Çà, la main!
JULIE.
Non, je n'en ferai rien.
ORONTE.
Je te donnerai sur les oreilles!
ÉRASTE.
Non, non, monsieur; ne lui faites point de violence, je vous en prie.
ORONTE.
C'est à elle à m'obéir, et je sais me montrer le maître.
ÉRASTE.
Ne voyez-vous pas l'amour qu'elle a pour cet homme-là? et voulez-vous que je possède un corps dont un autre possédera le cœur?
ORONTE.
C'est un sortilége qu'il lui a donné, et vous verrez qu'elle changera de sentiment avant qu'il soit peu. Donnez-moi votre main. Allons!
JULIE.
Je ne...
ORONTE.
Ah! que de bruit! Ça, votre main, vous dis-je! Ah! ah! ah!
ÉRASTE, à Julie.
Ne croyez pas que ce soit pour l'amour de vous que je vous donne la main; ce n'est que monsieur votre père dont je suis amoureux, et c'est lui que j'épouse.
ORONTE.
Je vous suis beaucoup obligé; et j'augmente de dix mille écus le mariage de ma fille. Allons, qu'on fasse venir le notaire pour dresser le contrat.
ÉRASTE.
En attendant qu'il vienne, nous pouvons jouir du divertissement de la saison, et faire entrer les masques que le bruit des noces de monsieur de Pourceaugnac a attirés ici de tous les endroits de la ville.
SCÈNE X.--TROUPE DE MASQUES, DANSANS ET CHANTANS.
UN MASQUE, en Égyptienne.
Sortez, sortez de ces lieux, Soucis, Chagrins et Tristesse; Venez, venez, Ris et Jeux, Plaisirs, Amours et Tendresse; Ne songeons qu'à nous réjouir: La grande affaire est le plaisir.
CHŒUR DE MASQUES CHANTANS.
Ne songeons qu'à nous réjouir: La grande affaire est le plaisir.