L'APOTHICAIRE.
Voilà le fin, cela; le fin de la médecine.
SCÈNE IX.--ÉRASTE, PREMIER MÉDECIN, UN APOTHICAIRE.
ÉRASTE, au médecin.
C'est moi, monsieur, qui vous ai envoyé parler, ces jours passés, pour un parent un peu troublé d'esprit, que je veux vous donner chez vous, afin de le guérir avec plus de commodité, et qu'il soit vu de moins de monde.
PREMIER MÉDECIN.
Oui, monsieur; j'ai déjà disposé tout, et promets d'en avoir tous les soins imaginables.
ÉRASTE.
Le voici.
PREMIER MÉDECIN.
La conjoncture est tout à fait heureuse, et j'ai ici un ancien de mes amis, avec lequel je serai bien aise de consulter sa maladie.
SCÈNE X.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, ÉRASTE, PREMIER MÉDECIN, UN APOTHICAIRE.
ÉRASTE, à monsieur de Pourceaugnac.
Une petite affaire m'est survenue, qui m'oblige à vous quitter, (montrant le médecin) mais voilà une personne entre les mains de qui je vous laisse, qui aura soin pour moi de vous traiter du mieux qu'il lui sera possible.
PREMIER MÉDECIN.
Le devoir de ma profession m'y oblige, et c'est assez que vous me chargiez de ce soin.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.
C'est son maître d'hôtel, et il faut que ce soit un homme de qualité.
PREMIER MÉDECIN, à Éraste.
Oui, je vous assure que je traiterai monsieur méthodiquement, et dans toutes les régularités de notre art.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Mon Dieu! il ne me faut point tant de cérémonies, et je ne viens pas ici pour incommoder.
PREMIER MÉDECIN.
Un tel emploi ne me donne que de la joie.
ÉRASTE, au médecin.
Voilà toujours six pistoles d'avance, en attendant ce que j'ai promis.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Non, s'il vous plaît; je n'entends pas que vous fassiez de dépense, et que vous envoyiez rien acheter pour moi.
ÉRASTE.
Mon Dieu! laissez faire, ce n'est pas pour ce que vous pensez.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je vous demande de ne me traiter qu'en ami.
ÉRASTE.
C'est ce que je veux faire. (Bas au médecin.) Je vous recommande surtout de ne le point laisser sortir de vos mains; car, parfois, il veut s'échapper.
PREMIER MÉDECIN.
Ne vous mettez pas en peine.
ÉRASTE, à monsieur de Pourceaugnac.
Je vous prie de m'excuser de l'incivilité que je commets.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Vous vous moquez; et c'est trop de grâce que vous me faites.
SCÈNE XI.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, PREMIER MÉDECIN, SECOND MÉDECIN, UN APOTHICAIRE.
PREMIER MÉDECIN.
Ce m'est beaucoup d'honneur, monsieur, d'être choisi pour vous rendre service.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je suis votre serviteur.
PREMIER MÉDECIN.
Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je vais consulter la manière dont nous vous traiterons.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Il ne faut point tant de façons, vous dis-je; et je suis homme à me contenter de l'ordinaire.
PREMIER MÉDECIN.
Allons, des siéges.
Des laquais entrent et donnent des siéges.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.
Voilà, pour un jeune homme, des domestiques bien lugubres.
PREMIER MÉDECIN.
Allons, monsieur; prenez votre place, monsieur.
Les deux médecins font asseoir monsieur de Pourceaugnac entre eux deux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, s'asseyant.
Votre très-humble valet. (Les deux médecins lui prennent chacun une main pour lui tâter le pouls.) Que veut dire cela?
PREMIER MÉDECIN.
Mangez-vous bien, monsieur?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui, et bois encore mieux.
PREMIER MÉDECIN.
Tant pis. Cette grande appétition du froid et de l'humide est une indication de la chaleur et sécheresse qui est au dedans. Dormez-vous fort?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui, quand j'ai bien soupé.
PREMIER MÉDECIN.
Faites-vous des songes?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Quelquefois.
PREMIER MÉDECIN.
De quelle nature sont-ils?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
De la nature des songes. Quelle diable de conversation est-ce là?
PREMIER MÉDECIN.
Vos déjections, comment sont-elles?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ma foi, je ne comprends rien à toutes ces questions; et je veux plutôt boire un coup.
PREMIER MÉDECIN.
Un peu de patience: nous allons raisonner sur votre affaire devant vous, et nous le ferons en françois, pour être plus intelligibles.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Quel grand raisonnement faut-il pour manger un morceau?
PREMIER MÉDECIN.
Comme ainsi soit qu'on ne puisse guérir une maladie qu'on ne la connoisse parfaitement, et qu'on ne la puisse parfaitement connoître sans en bien établir l'idée particulière et la véritable espèce, par ses signes diagnostiques et prognostiques; vous me permettrez, monsieur notre ancien, d'entrer en considération de la maladie dont il s'agit, avant que de toucher à la thérapeutique et aux remèdes qu'il nous conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle. Je dis donc, monsieur, avec votre permission, que notre malade ici présent est malheureusement attaqué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien mélancolie hypocondriaque; espèce de folie très-fâcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape comme vous, consommé dans notre art; vous, dis-je, qui avez blanchi, comme on dit, sous le harnois, et auquel il en a tant passé par les mains, de toutes les façons. Je l'appelle mélancolie hypocondriaque, pour la distinguer des deux autres; car le célèbre Galien établit doctement, à son ordinaire, trois espèces de cette maladie, que nous nommons mélancolie, ainsi appelée, non-seulement par les Latins, mais encore par les Grecs; ce qui est bien à remarquer pour notre affaire: la première, qui vient du propre vice du cerveau; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire; la troisième, appelée hypocondriaque, qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du bas-ventre et de la région inférieure, mais particulièrement de la rate, dont la chaleur et l'inflammation porte au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines épaisses et crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté princesse, et fait la maladie dont, par notre raisonnement, il est manifestement atteint et convaincu. Qu'ainsi ne soit: pour diagnostique incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez, cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance, signes pathognomoniques et individuels de cette maladie, si bien marquée chez le divin vieillard Hippocrate; cette physionomie, ces yeux rouges et hagards, cette grande barbe, cette habitude du corps, menue, grêle, noire et velue; lesquels signes le dénotent très-affecté de cette maladie, procédante du vice des hypocondres; laquelle maladie, par laps de temps, naturalisée, envieillie, habituée, et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourroit bien dégénérer ou en manie, ou en phthisie, ou en apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur. Tout ceci supposé, puisqu'une maladie bien connue est à demi guérie, car ignoti nulla est curatio morbi[75], il ne vous sera pas difficile de convenir des remèdes que nous devons faire à monsieur. Premièrement, pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps, je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé libéralement; c'est-à-dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses: en premier lieu, de la basilique, puis de la céphalique, et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir; et, en même temps, de le purger, désopiler et évacuer par purgatifs propres et convenables, c'est-à-dire par cholagogues, mélanogogues, et cætera; et, comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur crasse et féculente ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, il est à propos ensuite qu'il prenne un bain d'eau pure et nette, avec force petit-lait clair, pour purifier, par l'eau, la féculence de l'humeur crasse, et éclaircir, par le lait clair, la noirceur de cette vapeur; mais, avant toute chose, je trouve qu'il est bon de le réjouir par agréables conversations, chants et instrumens de musique; à quoi il n'y a pas d'inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvemens, disposition[76] et agilité puissent exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis, qui occasionne l'épaisseur de son sang, d'où procède la maladie. Voilà les remèdes que j'imagine, auxquels pourront être ajoutés beaucoup d'autres meilleurs par monsieur notre maître et ancien, suivant l'expérience, jugement, lumière et suffisance qu'il s'est acquis dans notre art. Dixi.
SECOND MÉDECIN.
A Dieu ne plaise, monsieur, qu'il me tombe en pensée d'ajouter rien à ce que vous venez de dire! Vous avez si bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de monsieur; le raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau, qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou et mélancolique hypocondriaque; et, quand il ne le seroit pas, il faudroit qu'il le devînt, pour la beauté des choses que vous avez dites, et la justesse du raisonnement que vous avez fait. Oui, monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement, graphicè depinxisti, tout ce qui appartient à cette maladie. Il ne se peut rien de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu, pensé, imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit pour la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie; et il ne me reste rien ici, que de féliciter monsieur d'être tombé entre vos mains, et de lui dire qu'il est trop heureux d'être fou, pour éprouver l'efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés. Je les approuve tous, manibus et pedibus descendo in tuam sententiam[77]. Tout ce que j'y voudrois, c'est de faire les saignées et les purgations en nombre impair, numero deus impare gaudet[78]; de prendre le lait clair avant le bain; de lui composer un fronteau où il entre du sel, le sel est symbole de la sagesse; de faire blanchir les murailles de sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits, album est disgregativum visus[79]; et de lui donner tout à l'heure un petit lavement, pour servir de prélude et d'introduction à ces judicieux remèdes, dont, s'il a à guérir, il doit recevoir du soulagement. Fasse le ciel que ces remèdes, monsieur, qui sont les vôtres, réussissent au malade, selon notre intention!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est-ce que nous jouons ici une comédie?
PREMIER MÉDECIN.
Non, monsieur, nous ne jouons point.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Qu'est-ce que tout ceci? et que voulez-vous dire, avec votre galimatias et vos sottises?
PREMIER MÉDECIN.
Bon! dire des injures! Voilà un diagnostique qui nous manquoit pour la confirmation de son mal; et ceci pourroit bien tourner en manie.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.
Avec qui m'a-t-on mis ici?
Il crache deux ou trois fois.
PREMIER MÉDECIN.
Autre diagnostique: la sputation fréquente.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Laissons cela, et sortons d'ici.
PREMIER MÉDECIN.
Autre encore: l'inquiétude de changer de place.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Qu'est-ce donc que toute cette affaire? et que me voulez-vous?
PREMIER MÉDECIN.
Vous guérir, selon l'ordre qui nous a été donné.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Me guérir?
PREMIER MÉDECIN.
Oui.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Parbleu! je ne suis pas malade.
PREMIER MÉDECIN.
Mauvais signe, lorsqu'un malade ne sent pas son mal.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je vous dis que je me porte bien.
PREMIER MÉDECIN.
Nous savons mieux que vous comment vous vous portez; et nous sommes médecins qui voyons clair dans votre constitution.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Si vous êtes médecins, je n'ai que faire de vous; et je me moque de la médecine.
PREMIER MÉDECIN.
Hom! hom! voici un homme plus fou que nous ne pensons.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Mon père et ma mère n'ont jamais voulu de remèdes, et ils sont morts tous deux sans l'assistance des médecins.
PREMIER MÉDECIN.
Je ne m'étonne pas s'ils ont engendré un fils qui est insensé. (Au second médecin.) Allons, procédons à la curation; et, par la douceur exhilarante de l'harmonie, adoucissons, lénifions et accoisons[80] l'aigreur de ses esprits, que je vois prêts à s'enflammer.
[75] Point de cure d'une maladie inconnue.
[76] Pour: faculté d'être dispos. Expression détournée de son sens naturel.
[77] Pour: se ranger de l'avis de quelqu'un. Littéralement, aller des pieds et des mains du côté de l'avis de quelqu'un; comme les sénateurs romains, qui se rangeaient, en applaudissant, à côté de leur collègue dont ils adoptaient l'opinion.
[78] La divinité se plaît au nombre impair.
[79] Le blanc désagrège la vue, c'est-à-dire nuit à la vue. Axiome scolastique.
[80] Pour: apaisons. Du latin, quiescere acquiescere. Les Anglais ont gardé to quiet, mot qui se prononce coyiet.
SCÈNE XII.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Que diable est-ce là? Les gens de ce pays-ci sont-ils insensés? Je n'ai jamais rien vu de tel, et je n'y comprends rien du tout.
SCÈNE XIII.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, DEUX MÉDECINS GROTESQUES[81].
Ils s'asseyent d'abord tous trois; les médecins se lèvent à différentes reprises pour saluer monsieur de Pourceaugnac, qui se lève autant de fois pour les saluer.
LES DEUX MÉDECINS.
Buon dì, buon dì, buon dì, Non vi lasciate uccidere Dal dolor malinconico, Noi vi faremo ridere Còl nostro canto armonico; Sol' per guarirvi Siamo venuti qui, Buon dì, buon dì, buon dì.
PREMIER MÉDECIN.
Altro non è la pazzia Che malinconia. Il malato Non è disperato, Se vol pigliar un poco d'allegria, Altro non è la pazzia Che malinconia.
SECOND MÉDECIN.
Sù, cantate, ballate, ridete; E, se far meglio volete, Quando sentite il deliro vicino, Pigliate del vino, E qualche volta un poco di tabac. Allegramente, monsu Pourceaugnac[82].
[81] Les couplets italiens qui suivent furent, dit-on, écrits par Lulli, qui en fit la musique, et qui jouait le rôle d'un des deux médecins. Il s'est désigné, dans le livre du ballet, sous le nom de signor Chiacchiarone (le seigneur hâbleur)
[82] «Bonjour, bonjour, bonjour. Ne vous laissez pas tuer par la douleur mélancolique. Nous vous ferons rire avec notre chant harmonique. Nous ne sommes venus ici que pour vous guérir. Bonjour, bonjour, bonjour.
«La folie n'est autre chose que la mélancolie. Le malade n'est pas désespéré, s'il veut prendre un peu de plaisir. La folie n'est autre chose que la mélancolie.
«Or sus, courage! Chantez, dansez, riez; et, si vous voulez mieux faire, quand vous sentirez la folie approcher, prenez du vin et quelquefois un peu de tabac. Allons, gai, monsieur de Pourceaugnac!»
SCÈNE XIV.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, DEUX MÉDECINS GROTESQUES, MATASSINS[83].
ENTRÉE DE BALLET.
Danse des matassins autour de M. de Pourceaugnac.
[83] Voyez plus haut la note première, p. 234.
SCÈNE XV[84].--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, UN APOTHICAIRE, tenant une seringue.