‹ Mon curé chez les pauvresChapitre 12 sur 13 · XII

XII

MON CURÉ AU VATICAN

Le cardinal Volpini, secrétaire d’État, venait d’exposer au pape diverses questions d’ordre politique, diplomatique, financier... Il avait ouvert de nombreux dossiers gonflés de documents officiels: sur la table devant laquelle était assis le successeur de saint Pierre, des paperasses venues de tous les points du monde et que commentait de quelques mots son Éminence, mêlaient, dans un fatras bureaucratique, les prières, les vœux, les revendications, les plaintes, les peines et les joies des millions de fidèles qui composent l’univers catholique.

Le pape avait prononcé:

--J’étudierai tout cela... N’avez-vous rien de particulier à me dire?

Le cardinal hésita, puis:

--L’abbé Pellegrin est à Rome.

--Quoi, ce prêtre qui a tant fait parler de lui en France, qui se croyait un nouvel évangéliste et qui, s’obstinant dans ses erreurs, a troublé les âmes, ce prêtre qui nous a donné tant de soucis et qui aurait pu nous faire tant de mal, cet abbé Pellegrin est ici? Que veut-il? Songerait-il à venir créer quelque nouveau scandale sous nos yeux?

Le cardinal tira de son portefeuille une lettre qu’il présenta au Souverain Pontife et qui était ainsi conçue:

L’abbé Pellegrin, anciennement curé de Sableuse (France), décoré de la Croix de Guerre, au Pape, en son palais du Vatican, à Rome.

Saint-Père,

Je vous serais bien obligé de me recevoir un jour que vous ne serez pas trop occupé: j’ai des tas de choses à expliquer à Votre Sainteté.

Bien que je ne sois qu’un pauvre curé de campagne, je n’ai pas cru nécessaire de me faire pistonner pour être admis à votre rapport... On peut s’adresser directement à Dieu sans passer par la voie hiérarchique. J’ai pensé que son représentant sur la terre ne refuserait pas de m’écouter, d’autant plus qu’il s’agit de ma justification: j’ai été puni avec un sale motif, mais si j’ai fauté, c’est parce que je me suis comme qui dirait mis le doigt dans l’œil. Et ma conscience est nette comme un sou neuf.

J’ai besoin de me jeter à vos pieds, de vous dire ce que j’ai sur le cœur: vous êtes le Père et je suis un de vos plus malheureux enfants.

Attendant votre bonne réponse, je prie Votre Sainteté d’agréer les respects de votre bien dévoué en N.-S.

Abbé JEAN-JOSEPH PELLEGRIN.

P.-S.--Je ferai prendre la réponse demain chez votre concierge.

L’Éminence, avec un sourire, ajouta:

--Cette lettre, que j’ai montrée à un cardinal français, comporte des réflexions irrespectueuses et son style manque d’élégance...

Le pape questionna:

--Comment est-elle parvenue?

--D’une façon très irrégulière... Ce prêtre français aurait dû nous faire transmettre sa demande d’audience particulière, soit par la voie diplomatique, soit par l’intermédiaire d’un prélat accrédité auprès de Votre Sainteté. Il dédaigne les règles ou affecte de les ignorer. Et cette lettre étonnante, il l’a remise lui-même à un garde suisse de service à la Porte de bronze en disant: «Allez porter ça au pape et au trot... C’est urgent!» Ce propos m’a été rapporté par le suisse lui-même que j’ai fait rechercher et que j’ai questionné... La lettre de M. l’abbé Pellegrin, passant de main en main, a fini par m’atteindre... Je l’ai ouverte et, vu la personnalité du signataire, je me suis permis de vous en parler. Je croyais surtout amuser Votre Sainteté avec le post-scriptum: «Je ferai prendre la réponse demain chez votre concierge.» Ce bonhomme se fait d’étranges idées sur le Vatican...

--D’étranges idées, en effet, répéta le pape après un silence.

--Naturellement, reprit le cardinal, aucune suite ne sera donnée à cette lettre extravagante...

--Pourquoi?

--Saint-Père, l’abbé Pellegrin est un prêtre rebelle, condamné par son évêque, interdit.

--Il prétend avoir été injustement frappé.

--Qu’il s’adresse aux tribunaux ecclésiastiques et surtout qu’il reconnaisse ses fautes, qu’il abjure ses erreurs, qu’il se repente.

Le pape, qui paraissait préoccupé, relut l’étonnant message et répéta d’un air pensif:

--Il me dit que je suis le père et qu’il est le plus malheureux de mes enfants.

Le cardinal eut un geste agacé.

--Votre Sainteté ne peut s’occuper des cas particuliers. Elle veille aux intérêts généraux de l’Église...

Mais le pape, après un instant de réflexion:

--Je verrai ce pauvre homme.

--Saint-Père, vos journées sont très chargées.

--Je désire entendre l’abbé Pellegrin. Qu’il trouve une réponse favorable lorsqu’il se présentera, comme il dit, chez le concierge.

L’Éminence répondit d’un air pincé:

--Je lui ferai remettre, directement, mais ce sera contraire à toutes les règles, une lettre d’audience. Seulement, il ne pourra être reçu par Votre Sainteté avant une quinzaine de jours: de nombreuses audiences particulières ont déjà été promises.

--Puisque l’abbé Pellegrin doit venir aujourd’hui, je le recevrai aujourd’hui. Donnez des ordres pour qu’il soit conduit auprès de moi sans retard...

Le cardinal, qui désapprouvait visiblement cette entorse à l’étiquette de la cour pontificale, s’inclina sans répondre, reprit ses paperasses, esquissa une rapide génuflexion et se retira, non sans avoir entendu le pape murmurer:

--Même à cette Porte de bronze que, parfois, celui qui se présente, seul et malheureux, puisse vérifier la parole divine: «Frappez et on vous ouvrira...»

· · ·

Il était trois heures quand l’abbé Pellegrin se présenta au garde suisse qui veillait devant l’imposante Porte de bronze, à l’extrémité d’un haut et vaste portique.

«Voilà, se dit-il, un camarade qui m’a l’air bien nourri et bien fringué... Ce que c’est que d’avoir trouvé le filon au G. Q. G.! On ne porte même pas la tenue de campagne!...»

Il demanda au garde de l’air le plus naturel:

--Vous avez ma réponse?

L’homme s’effaça et presque aussitôt, derrière lui, surgit un ecclésiastique vêtu d’une soutane noire à liseré violet.

--M. Pellegrin? demanda ce personnage à mi-voix.

--Soi-même...

--Suivez-moi.

Le curé, que cette aventure n’étonnait pas le moins du monde, emboîta le pas à son guide. Celui-ci glissait silencieusement, tandis que l’abbé faisait résonner ses grosses semelles sur les dalles de marbre. Ils longèrent un grand vestibule, gravirent un escalier monumental, traversèrent la cour Saint-Damase, escaladèrent encore trois étages...

--Où me conduisez-vous, Monseigneur? demanda l’abbé.

--D’abord chez le cardinal secrétaire d’État.

--Compris... Seulement, si j’avais su, j’aurais mis ma soutane numéro un. Voyez, je suis fichu comme l’as de pique...

Le guide ne répondit pas. Il venait de pousser la porte vitrée de l’immense salle Clémentine, tout éclatante de dorures. Et l’abbé Pellegrin, écrasé par ce faste, s’exclama:

--Vrai, on n’a pas regardé à la dépense pour nous en mettre plein la vue!

Et voyant les nombreux gardes suisses qui étaient assis sur des banquettes de velours écarlate, il ajouta:

--Vous parlez d’un cantonnement!

Un peu essoufflé, il traversa d’innombrables salles où se groupaient des domestiques vêtus d’un habit rouge brodé aux armes pontificales, où flânaient des gendarmes à la tunique bleu ciel, aux aiguillettes blanches, où conversaient des gardes palatins au shako emplumé de rouge, aux épaulettes d’or, où paradaient, casqués d’argent et couverts de passementeries, les gardes-nobles.

L’ancien poilu songea: «C’est soie-soie comme uniforme et comme équipement... Mais qu’est-ce qu’ils doivent s’envoyer comme astiquage, les frères, quand l’adjudant annonce une revue de détail!»

Toutes les salles qu’il traversait ainsi étaient remplies d’ecclésiastiques de couleurs diverses, mais le violet dominait. «On voit bien, se dit l’abbé, que l’avancement est rapide dans les états-majors. Je dois me faire remarquer, moi qui n’ai pas de galons!»

Le fait est que l’abbé Pellegrin ne passait pas inaperçu. Et des sourires le suivaient... Les élégants monsignores se montraient du regard, avec surprise, ce prêtre vêtu d’une soutane élimée, chaussé de brodequins dont les clous crissaient sur les dalles, armé d’un riflard verdâtre qu’il portait sous le bras sans trop de souci des orbites voisines...

«Plus on va, se disait ce curé du Danube, et plus ça devient chic... Y en a-t-il des peintures! Je n’y connais rien, mais comme cadres, je ne pense pas qu’on puisse faire mieux... C’est tout doré... Ah! ce n’est pas l’or qui manque dans la maison! Les tapis non plus... Les premiers apôtres qui s’en allaient pieds nus sur les routes marcheraient là-dessus avec plaisir: ça les changerait.»

En effet, de salle en salle, le luxe s’accroissait, multipliait les marbres, les bronzes, les damas, les frises, les guirlandes, les lustres, les festons et les astragales... Et toujours des uniformes étincelants, des casques à panache, des épées qui battaient des mollets gainés de soie... Dans la salle du trône, le curé s’arrêta un instant pour contempler le fauteuil doré, couvert de velours pourpre sous un majestueux baldaquin. «Si le divin charpentier revenait, pensa-t-il, jamais il n’oserait s’asseoir sur ce fauteuil-là... Mais les fauteuils, ça n’a pas été fait pour lui. Il devait s’asseoir de temps en temps sur le bord des routes ou dans les auberges, avec ses apôtres.» Dans cette vaste salle à la splendeur éblouissante, un camérier de cape et d’épée reçut les deux ecclésiastiques avec une hautaine politesse. «Le frère, se dit l’abbé Pellegrin, m’a tout l’air de se prendre au sérieux avec son complet de roi de carreau... Il n’y a pas à dire, comme planton, ça fait plus riche qu’un bibi de deuxième classe!»

Le guide de l’abbé avait dit quelques mots à voix basse au sévère personnage qui s’inclina, puis poussa une porte donnant accès à une petite antichambre très sobrement meublée. Là, un camérier secret accueillit les visiteurs avec un sourire entendu.

--Son Éminence ne tardera pas, dit-il en français au curé de Sableuse. Elle vous verra avant l’audience...

--Ça va, répondit Pellegrin qui, le cœur battant, s’épongeait le front avec un vaste mouchoir à carreaux.

De longues minutes s’écoulèrent... Soudain, une porte s’ouvrit et une haute silhouette écarlate apparut. C’était le cardinal secrétaire d’État du Saint-Siège. Il répondit d’un geste à la révérence des deux prêtres et s’adressant au Français:

--Vous êtes l’abbé Pellegrin?

--Oui, Éminence.

--Sa Sainteté a daigné vous accorder l’audience particulière que vous avez sollicitée en termes d’ailleurs singuliers... Qu’avez-vous l’intention de lui dire?

L’abbé Pellegrin était si ému qu’il répondit d’une voix mal assurée:

--Je ne sais pas.

--Comment, vous ne savez pas? Vous n’avez pas pensé aux paroles que vous prononcerez quand vous vous trouverez en face du Saint-Père qui, dans sa bonté, consent à vous recevoir?

--Pas la peine, Éminence. Puisqu’il est bon et puisque je suis un de ses enfants, eh bien, je lui servirai ma petite affaire comme ça me viendra. Oh! bien sûr, je ne vais pas lui en faire tout un plat...

Le cardinal questionna:

--Mais quel est donc ce langage? J’ai été nonce à Paris pendant plusieurs années et je prétends connaître parfaitement le français. Or, vous usez d’expressions que je n’ai jamais entendues, même dans les milieux politiques, lesquels sont cependant bien mal fréquentés!

Le curé, confus, expliqua:

--Pardon, excuse, Éminence. Il m’arrive, en effet, de parler comme les poilus avec lesquels j’ai vécu pendant la guerre. Ça me revient et ça me sort sans même que je m’en aperçoive...

Le cardinal eut un geste de réprobation.

--Au moins, reprit-il, n’allez pas parler cet argot à Sa Sainteté: ce serait indécent.

--Je me méfierai.

--Vous ferez bien... Et n’oubliez pas les trois génuflexions devant Sa Sainteté ainsi que le baisement de la mule.

--Que votre Éminence ne s’en fasse pas... On sera poli!

--Et je vous conseille, non pas d’apporter au Saint-Père des explications probablement bien embrouillées sur votre conduite--nous la connaissons,--mais de lui exprimer le plus humblement possible votre repentir. Soumettez-vous, monsieur! Après, lorsque vous aurez fait amende honorable, nous verrons à régler votre situation.

Le camérier secret s’approcha du prêtre et lui fit signe de le suivre.

Un instant après, l’abbé Pellegrin pénétrait dans la modeste chambre où, seul, debout, tout blanc, le pape l’attendait. Et le bonhomme était si troublé que, ne pensant plus aux trois génuflexions, il marcha droit vers le Souverain Pontife, puis, s’arrêtant brusquement, joignit les talons et fit un magnifique salut militaire.

Le pape stupéfait, peut-être aussi vaguement inquiet, était resté immobile... D’ailleurs, le pauvre abbé, s’efforçant en vain de rassembler ses esprits, recula aussitôt jusqu’à la porte en murmurant, affolé:

--Au temps!

Et, longuement, il se prosterna...

Mais il n’eut pas le temps de recommencer deux fois comme le voulait l’étiquette. Déjà, le Saint-Père allait vers lui, l’aidait à se relever en disant avec un sourire indulgent:

--Mon fils, soyez le bienvenu...

Pellegrin insista:

--Et la mule? Ah! y a pas, il faut que je baise la mule... C’est la consigne!

Le pape, amusé, répondit en le conduisant à un fauteuil:

--Inutile... Votre présence ici me suffit, mon fils. Puisque vous venez, c’est donc que vous n’avez pas rompu avec nous, que vous êtes toujours un bon prêtre, soumis à la loi divine.

--La loi divine?... Justement, Saint-Père, c’est la question. Tout est là... Si j’ai gaffé, c’est parce que j’ai cru que Dieu exigeait de moi plus que je n’en faisais. Je me suis dit: «Mon vieux Pellegrin, tu n’en mets pas assez... Tu as le dos au feu et le ventre à table, tu fais ton petit boulot en douce et Dieu, qui s’est donné tant de mal puisqu’il est mort à la peine, exige que tu te grouilles un peu, que...» Oh! Saint-Père, voilà que j’oublie la promesse faite au cardinal... Je devais vous envoyer tout ça en termes choisis et, au lieu de les choisir, je les prends comme ils me viennent. L’habitude du populo, quoi! Son Éminence a raison. C’est indécent! Et Votre Sainteté va me prendre pour un malappris, moi qui ai tant besoin d’être écouté par vous avec bonté...

Le pape secoua doucement la tête et dit:

--Je n’attache aux formes aucune importance... La forme n’est rien, c’est l’esprit qui est tout. Je vous comprends ou je vous devine, ce qui est peut-être mieux.

--Ce qu’on a dû vous faire des ragots sur moi!

--On m’a dit, en effet, bien de choses, monsieur l’abbé Pellegrin. Mais peu importe. Ici, devant moi, rien ne compte que votre sincérité, votre foi, ce qui est vraiment vous-même... Mais il y a des faits et il faut, tout d’abord, les rappeler: vous avez quitté sans autorisation votre cure pour vous rendre à Paris où, pendant plusieurs mois, vous avez été, consciemment ou non, un agent de désordre... Vous avez prononcé des paroles de haine contre la Société, vous avez prêché la révolte. Et ce qui, à mes yeux, est plus grave, vous avez troublé les esprits. Des chrétiens, des fidèles ont cru en vous, car votre influence sur le peuple est grande, paraît-il, et ils vous ont suivi sur le chemin de l’erreur... Voilà les fautes qui vous sont reprochées. Les niez-vous?

Le curé de Sableuse répondit d’une voix tremblante:

--Il y a de l’injustice dans le monde et je suis ministre du Christ qui a combattu les mauvais riches et les pharisiens... C’est l’Évangile à la main que je suis allé à Paris et que j’ai parlé aux pauvres, aux sacrifiés, aux parias. Je me disais: «Jésus n’a jamais été qu’un pauvre bougre et voilà qu’on en a fait une espèce de parvenu. On l’a brouillé avec ses copains, les malheureux, les clochards, les purotins, quoi! Pas possible que le peuple reste en froid avec Celui qui l’a tant aimé. C’est un malentendu... Faut tâcher d’arranger ça! J’ai plaqué mon presbytère où j’étais cependant très bien, surtout au temps de Valérie, je me suis fait ouvrier, mais en restant prêtre malgré tout, et j’ai dit aux foules qui m’écoutaient: «Cette société où règne l’iniquité n’est pas chrétienne; par conséquent, la combattre, ce n’est pas combattre Dieu, le Dieu des plébéiens. L’Église et la Société, ça fait deux: Faudrait voir à ne pas mélanger les torchons et les serviettes!» Voilà ce que je me suis dit, Saint-Père, et voilà ce que j’ai fait... Après--oh! après--ça n’a pas collé comme je croyais. J’ai été entraîné, j’en ai perdu le nord, j’ai moins parlé du paradis d’en haut que du paradis d’en bas. L’Évangile, des fois, je l’ai gardé dans le fond de ma poche, avec mon mouchoir par dessus. Un beau jour, mes yeux se sont ouverts... J’ai compris qu’il était temps d’arrêter les frais. Et, ne sachant plus, trompé, bafoué, le cœur meurtri et le cafard dans le ciboulot, je me suis senti seul, terriblement seul... Personne pour me comprendre, pour me plaindre, pour me repêcher! Alors je suis venu, j’ai frappé à votre porte qui, encore qu’elle soit en bronze, s’est ouverte... Et me voici, Saint-Père, me voici, saignant et douloureux, mais moins coupable cependant que vaincu. Je n’étais sans doute pas assez costaud pour la mission que je voulais remplir, mais je crois encore qu’il y avait quelque chose à faire... Le monde n’a jamais attendu avec tant d’impatience le retour du Dieu juste qui, une fois de plus, chassera les marchands du temple, de tous les temples...

Le pape, qui avait écouté d’un air ému cette sorte de confession, dit avec douceur:

--Vous avez eu la fièvre... Et je vois que vous n’êtes pas encore complètement guéri.

--La fièvre? Mais je n’ai jamais eu besoin de me faire porter malade!

--C’est une fièvre morale... Elle agite certains esprits et souvent même les plus religieux. Au fond, je préfère encore cette exaltation à la foi qui se contente de peu, qui va son petit train sur une route bien unie, bien plate. Dieu n’aime pas les tièdes... Mais il faut prendre garde à cette fièvre: elle peut devenir dangereuse et faire des ravages. Les exemples sont nombreux. Vous-même...

Le Saint-Père avait posé sa main fine, qu’ornait le lourd anneau du Pêcheur, sur la bonne grosse patte du curé paysan et, à voix presque basse, il prononça:

--Croyez-vous que je ne souffre pas, moi aussi, en voyant les maux dont sont accablés tant de malheureux dans cette société de plus en plus cruelle? Encore n’avez-vous été révolté que par la dureté de cœur des mauvais riches... Hélas! de l’endroit où je suis placé, j’aperçois de plus grandes iniquités: vous vous apitoyez sur le sort du pauvre Lazare, mais, moi, j’entends la plainte des peuples. Vers le pauvre vieillard que je suis, monte une clameur douloureuse: des guerres se préparent, des révolutions s’organisent, les puissances d’argent, d’orgueil et de haine dominent le monde... Et il semble que l’Esprit du mal l’emporte. J’ai pensé, tout comme vous, à sortir de cette chambre où parfois j’étouffe, car c’est une prison, à aller, non pas seulement dans les faubourgs de Paris, mais dans les assemblées parlementaires, dans les conférences diplomatiques, dans les états-majors révolutionnaires, dans les palais royaux, dans les endroits mystérieux où se rencontrent et se concertent les grands financiers, ces monarques, ces tyrans nouveaux, et là, tout seul, avec l’Évangile, prendre la défense des victimes...

--Ah! Saint-Père, c’est ça qui aurait été épatant. Vous auriez été le vrai pape chrétien!

--Chrétien? Non...

--Cependant, le Christ...

--Le Christ n’a pas combattu les forces matérielles. Il a dit: «Mon royaume n’est pas de ce monde.» Il a dit aussi: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.» Vous êtes prêtre, vous êtes curé, vous avez commenté ces paroles dans la chaire de vérité...

--Oui, Saint-Père, mais si César est injuste?

--Il est César et dans l’ordre terrestre, nous devons respecter son autorité qui, même si elle n’est pas ce que nous souhaitons, émane de Dieu. Savons-nous d’ailleurs si nous ne devons pas être persécutés pour notre bien?

--Alors, cette société mauvaise...

--Acceptons-la comme une épreuve. Ne nous révoltons pas... Et restons chacun là où nous avons été placés, vous, curé dans votre village, moi pape de l’univers catholique, à Rome. Ah! je le sais bien, c’est dur, et il en coûte parfois de n’être pas héros et martyr. Mais ce sont là des destinées exceptionnelles et nous ne pouvons les choisir; ce serait trop beau et, peut-être, trop commode. Le devoir humblement accepté n’est d’ailleurs pas moins beau et il est souvent plus difficile... Gardez-vous contre les dangers de l’imagination et craignez l’orgueil.

--L’orgueil? Cela m’a déjà été dit... Pauvre type que je suis, aurais-je donc été orgueilleux?

--Oui, puisque vous vous êtes cru appelé à remplir une mission qui vous élevait au milieu de ceux qui n’ont pas la prétention d’être marqués par un signe divin. Le champ fertile est couvert d’épis modestes mais lourds de grains, tandis que l’ivraie monte et balance sa tête orgueilleuse dans le vent. Soyez un bon épi,--comme les autres!

L’abbé Pellegrin baissa le front et dit:

--Qu’est-ce que je prends!

Puis:

--Alors, Saint-Père, il faut donc laisser flotter les rubans? Il n’y a rien à faire? Et pourtant, en voyant ce qui se passe, j’ai le cœur gros... Il y a tant de malheureux!

Le pape s’était dressé et, lentement, répondit:

--Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.

--Tant de pauvres bougres ne sont pas capables de se défendre contre leurs persécuteurs!

--Heureux les débonnaires, car ils hériteront de la terre.

--Y en a-t-il des victimes de cette société qui broie les faibles, les timides, les poires, quoi!

--Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés.

--On cherche les bons, les généreux, ceux qui n’ont pas un cœur en ciment armé et il n’y en a pas des tas...

--Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.

--Partout des hypocrites, des dégoûtants, des sales types!

--Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.

--Des guerres, des révolutions, voilà le programme. Les puissants, les durs nous font marcher les uns contre les autres et, quand on croit que c’est fini, ça recommence.

--Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu.

--Les victimes sont innombrables. Qui s’en occupe, qui les protège?

--Heureux ceux qui sont persécutés pour la Justice, car le royaume des cieux est à eux.

Le curé s’était incliné et il se taisait... Mais, soudain, il s’exclama, douloureusement:

--Bien sûr, ça répond à tout... Mais on ne veut plus d’une religion qui garantit aux uns ce qu’ils possèdent et qui n’apporte rien à ceux qui doivent se mettre la ceinture. Les pauvres disent: «Cette religion-là, c’est un truc pour nous faire prendre patience, c’est un bobard!»

Le pape répondit:

--La foi est une consolation, un appui, une espérance...

--Ça ne leur suffit pas.

--Que veulent-ils de plus? Et dites-moi, mon fils, qu’est-ce qu’on a trouvé de mieux?

· · ·

L’abbé Pellegrin passa quelques mois à Rome dans une communauté religieuse française où chacun paraissait ignorer son histoire et où s’étaient réfugiés, dans le silence, d’autres inquiets, d’autres fiévreux.

«C’est comme qui dirait un dépôt d’éclopés, songeait-il. On n’y est pas mal, l’ordinaire est bon... Je préférerais cependant un peu moins de macaroni et un peu plus de pinard. Mais que la volonté de Dieu soit faite!»

Des lettres du docteur Profilex lui apprirent que Jeanne Réveil--et ce nom n’éveillait plus en lui que des souvenirs apaisés--avait été acquittée par le jury parisien après des débats tintamarresques. Les révolutionnaires de la rue de Belleville s’étaient décidés à fermer boutique et à s’éparpiller. M. Cousinet avait obtenu le divorce rêvé: las du Haut-Commissariat de l’Éducation physique et désireux de quitter Paris pour quelque temps, il venait de se faire nommer délégué adjoint à la Conférence de la paix où il se distinguait par sa compétence dans les questions économiques. Quant à Mme Cousinet, redevenue Lisette de Lizac, elle avait fait une rentrée sensationnelle au Casino dans une revue intitulée: _Après nous le grand soir!_ Le bon docteur s’était même cru obligé d’ajouter: «Notre ancienne châtelaine a été acclamée, disent les journaux, dans la scène des _Poils superflus_; elle a joué aussi un sketch patriotique intitulé l’_Étoile des Braves_ où le public pouvait admirer l’exacte reconstitution d’une remise de croix dans la cour d’honneur des Invalides, les invalides étant, pour la circonstance, remplacés par les _Cocktails girls_.

Le bon curé lut ces détails d’un regard distrait, leva les yeux au ciel et dit d’une voix douce:

--Qu’est-ce que ça peut bien nous foutre?

Puis, ayant allumé sa pipe, il reprit son bréviaire...