III
JEANNE RÉVEIL
Le retentissement de ce procès et des incidents qui l’avaient marqué fut très grand dans toute la France et même à l’étranger. Partout reproduite, avec ses arguments enflammés et sa verve populaire, la défense de l’abbé Pellegrin trouva un écho profond dans la sensibilité de la foule, tant il est vrai que ne va au cœur que ce qui vient du cœur.
Le condamné espérait que, las du curé de Sableuse et de ses aventures, le public se tournerait vers quelque nouvelle vedette de l’actualité. «Je ne souhaite la mort de personne, disait-il, mais si un assassin à la hauteur prenait ma place dans les journaux, ce serait pain bénit et j’en remercierais le bon Dieu!» Hélas! la rubrique criminelle chômait. La politique même ne donnait rien et les conférences diplomatiques qui se suivaient et se ressemblaient, obtenaient moins de succès, avec toute leur éloquence officielle, que les propos du naïf et véhément évangéliste de Sableuse.
Des dons de plus en plus nombreux et généreux parvenaient au presbytère. Certaines lettres étaient accompagnées de sommes souvent très importantes... Des personnes riches, souvent anonymes, confiaient ainsi à l’ami des misérables le soin de faire le bien à leur place. Elles croyaient sans doute que, passant en ses mains, ce tribut justifierait doublement le privilège de leur fortune.
--Ce n’est pas de refus, disait l’abbé, et vous parlez d’une quête! Dire qu’à la grand’messe, je n’ai jamais récolté plus de 9 fr. 50, y compris les cent sous de Mme Cousinet! Les vaches sont grasses... Remercions la Providence!
Bientôt le bruit se répandit parmi les chemineaux, les miséreux, les parias des villes et des campagnes que le bon curé prodiguait, à tous venants, de larges aumônes. Et par groupes, puis par bandes, puis par troupeaux, ils se dirigèrent vers la Terre promise où il suffisait de tendre la main pour obtenir, non seulement le nécessaire, mais encore le superflu. Le long des routes se traînaient des vieux et des vieilles abandonnés de tous, des loqueteux, des béquillards, des mendigots, des vaincus de tous genres. Ils envahirent Sableuse en dépit de l’ironique et cruelle défense affichée aux entrées du village: «Défense de mendier sous peine d’amende.»
Bientôt débordé, l’abbé Pellegrin se récriait:
--Allons, bon, me voilà maintenant commandant d’un dépôt d’éclopés!
Le maire et ses administrés étaient furieux. Les pauvres du pays protestaient... «Ces gens qui ne sont pas de la paroisse viennent prendre notre part. A la porte, les étrangers!» M. et Mme Cousinet, qui s’étaient installés pour quelques jours à Sableuse, se plaignaient de ce malodorant et affligeant raz-de-marée qui se permettait de monter parfois jusqu’à leur château féodal.
--Cela devient indécent! disait le haut-commissaire... Ce n’est vraiment pas la peine d’avoir voté tant de réformes sociales pour avoir ainsi la vue et l’odorat offensés par cette foule d’indésirables. Décidément, ce satané curé ne nous attire que des embêtements!
L’abbé Pellegrin avait logé dans son presbytère les plus vieux, les plus misérables de ces réfugiés... Valérie, indignée au spectacle de la salle à manger, du petit salon transformés en dortoirs d’hospice, se répandait en lamentations indignées:
--Si c’est Dieu permis de se laisser infester ainsi pour un tas de pouilleux!... Monsieur le curé, ce n’est pas possible, vous avez perdu la raison. Dire que nous étions si tranquilles autrefois! Tout cela nous est arrivé depuis qu’on parle de nous dans les journaux.
--C’est vrai, acquiesçait l’abbé, mais il faut accepter ce que Dieu nous envoie, surtout quand c’est de la souffrance à soulager. Ne vous en faites pas pour votre parquet et pour vos meubles... C’est l’âme qu’il s’agit de cirer et d’astiquer. Et, pour la faire briller, il ne faut pas avoir peur d’en mettre, ma bonne Valérie!
Toute cette agitation déplaisait aussi à Mgr Sibuë.
--L’abbé Pellegrin fait l’ange, disait-il, un ange qui n’a d’ailleurs rien de séraphique. Mais qui fait l’ange, fait la bête.
Mme Cousinet, présidente de l’Œuvre des Enfants de la Pucelle, multipliait les démarches à l’évêché pour obtenir le déplacement définitif du gênant curé.
--Avec son armée de mendigots, disait-elle, il rend le pays inhabitable aux honnêtes gens... Et penser qu’il a eu le toupet de nous faire demander si nous consentirions à héberger un certain nombre de ses protégés dans les communs de notre château! Pourquoi pas dans notre galerie historique, dans notre salon, dans ma chambre? Vous verrez, Monseigneur, qu’il en enverra à l’évêché!
--Par exemple! se récria Monseigneur... Des vagabonds chez moi? On n’a pas idée de ça! Je n’ai déjà pas trop de place pour mes bureaux, mes archives, mes collections... Vous avez raison, ma chère présidente, il faut en finir avec cet excentrique. Je ne puis le renvoyer à la maison de retraite de Ligneul-les-Pins: l’abbé Perdrix le trouve insupportable et n’en veut plus. Songez donc, il chantait la Madelon à nos vieux prêtres et ceux-ci--pardonnons à leur âge--reprenaient le refrain en chœur. C’est effrayant!
Un soir, comme le curé de Sableuse, après avoir célébré le Salut, rentrait au presbytère, il fut abordé, sur la route obscure, par une femme dans laquelle il reconnut aussitôt l’étrange créature qui, sur la place du Palais de justice, à Merville, lui avait exprimé son enthousiasme d’une façon si extraordinaire. Derrière elle se tenait, silencieux, un homme enveloppé dans un large caban.
--Monsieur le curé, dit l’inconnue, je voudrais...
--Tiens, vous ne m’appelez donc pas «camarade», aujourd’hui? interrompit l’abbé Pellegrin avec un rire cordial.
--Cela dépend de vous.
--Comment cela?
--Oui, nous vous expliquerons cela, mon compagnon et moi. Pouvez-vous nous recevoir chez vous?
--Chez moi, je reçois tout le monde. La maison du curé doit être aussi la maison du bon Dieu... Suivez-moi... La kasbah est à deux pas d’ici. Seulement, il y a du monde.
--Nous le savons. Nous pouvons d’ailleurs parler devant des parias de la Société: nous en avons l’habitude.
Mais Valérie venait d’expulser, à coups de balai, les hôtes par trop encombrants du presbytère. Et c’est dans la pièce qui avait eu, jadis, la prétention d’être une manière de salon, que le prêtre reçut ses visiteurs. A la lueur d’une vieille lampe à la mèche grésillante, il put mieux voir l’inconnue, ces cheveux rebelles, ces yeux brûlants de fièvre, cette bouche un peu grande qui barrait de rouge un visage pâle et caractéristique. Dans l’ombre, s’effaçait l’homme dont le curé distingua cependant le front chauve et la face osseuse.
La femme n’attendit pas les questions de l’abbé Pellegrin. Elle commença par se nommer.
--Je suis, dit-elle, Jeanne Réveil.
--Jeanne Réveil? Je connais ça... On parle de vous dans les journaux qu’on m’envoie et sur lesquels je jette parfois un œil quand je n’ai rien de mieux à faire.
--Oui, mon nom est connu, mais beaucoup moins que le vôtre. Quant à mon compagnon, il s’appelle Pierre Rouge... Il est, comme moi, comme vous, l’ami, le défenseur des malheureux, des vaincus, des victimes. C’est pourquoi nous avons décidé de venir vous voir: nous sommes faits pour nous comprendre, nous aider, nous associer.
--Nous associer? Pour quoi faire?
--Notre devoir, tout notre devoir.
--Chacun a le sien... Et le mien, ma petite dame, ne doit pas ressembler au vôtre. Moi, mon truc, ça consiste à baptiser, à confesser, à marier, à enterrer, à distribuer le bon Dieu, à prier, à consoler, à sauver les âmes qui barbotent dans la gadouille. Enfin, quoi, je fais mon métier de curé. Même si vous étiez bonne sœur, je n’aurais pas grand’chose à faire avec vous!
--Si. Écoutez-moi...
Et Jeanne Réveil, dardant sur l’abbé Pellegrin son regard chargé d’un étrange fluide, ajouta de sa voix grave, aux sonorités musicales:
--Votre métier de curé? En effet, c’est un métier... Mais vous avez une mission à remplir, une mission de vrai prêtre, animé du véritable esprit de Jésus et de son évangile...
--Vous êtes comme Grosjean qui voulait en remontrer à son curé. Continue, tu m’intéresses.
--Ne plaisantez pas. Ce que je suis venue vous dire est très sérieux... Vous avez beau parler comme les poilus revenant du front. Au front, vous n’y êtes jamais allé!
--Hein? Quoi?... Je ne suis pas allé au front, moi, Pellegrin, brancardier régimentaire, deux fois blessé? Non, mais, vous abîmez, la petite mère!
--Je parle du vrai front, celui où l’on combat pour de bon la misère, l’injustice, la servitude!... Oui, je sais, vous faites le bien, vous distribuez des aumônes, vous ouvrez votre maison aux pauvres... Ce n’est rien, cela.
--Rien? Ah! ça, dites donc!
--Rien, car ce n’est que de la charité. La charité, c’est une embuscade. Monsieur le curé, vous êtes un embusqué!
--Ah! bon Dieu, c’est trop fort!
A moitié suffoqué, l’abbé Pellegrin se dressa, fit quelques pas de long en large en aspirant bruyamment des bouffées d’air, reprit place enfin devant Jeanne Réveil et, pour mieux maîtriser son indignation, sa colère, tira de sa poche une vieille pipe noirâtre qu’il bourra en grommelant:
--Bien sûr, ça me sera compté là-haut pour mes péchés!
--La charité, reprit Jeanne Réveil, n’est qu’une tricherie avec la justice.
--C’est une des trois vertus théologales. Le Christ...
--Le Christ, relisez son histoire, n’a jamais dit aux privilégiés qu’ils se rachetaient devant la justice divine en payant une espèce de tribut aux pauvres. Ce serait trop commode... Non, Jésus était l’ennemi des riches, il était révolutionnaire! Je vois en lui le premier socialiste et même le plus militant, car il a donné sa vie pour ses idées après les avoir semées dans un sol où, malgré tout, malgré l’Église même, elles ont germé... Aujourd’hui, la moisson est mûre. Mais on manque de bons moissonneurs.
--L’Église...
--Vous l’avez dit vous-même aux juges bourgeois. Je me souviens de vos paroles: «L’Église est devenue comme qui dirait une administration au cœur sec: il lui faudrait des apôtres, des martyrs et elle a des fonctionnaires qui font tranquillement leur petit boulot...» Avez-vous donc changé d’avis?
L’abbé Pellegrin, que le regard ardent, la voix pressante de Jeanne Réveil troublaient, répondit:
--Moi, au moins, je fais ce que je peux...
--Que faites-vous? Des simulacres, vous aussi... Vous distribuez les miettes de votre table ou de celle des riches qui s’épargnent un souci ou un remords en se déchargeant sur vous de ce qu’ils appellent leurs bonnes œuvres. Et vous croyez que cela suffit? Tenez, au riche hypocrite qui jette une aumône à la misère dans l’espoir qu’ainsi amadouée elle ne songera pas à se révolter, je préfère le cynique qui jouit de sa fortune sans se soucier des malheureux qu’elle éclabousse ou qu’elle écrase: au moins, celui-ci ne triche pas, et il est, sans le savoir, un des meilleurs propagandistes des idées révolutionnaires. Les mauvais riches sont, pour nous, les meilleurs; ils travaillent pour nous et vous, vous l’ami des pauvres, vous le Saint-Vincent de Paul moderne, vous qui croyez servir le Dieu des humbles, des pauvres, des misérables, vous êtes avec les pharisiens et les princes des prêtres et vous servez le Veau d’or!...
Jeanne Réveil avait dit tout cela dans un élan, d’une voix frémissante, en approchant son visage pâle et passionné de la bonne grosse face écarlate du curé.
--Le veau d’or? s’exclama celui-ci. Vous voulez dire la vache enragée. Je donne tout ce que j’ai... Si je vous disais que, parfois, je n’ai pas même de quoi acheter un paquet de gris.
--Vous ne donnez rien.
--Ah! ça, vous m’en bouchez une surface!
--Rien, vous dis-je, parce que vous ne vous donnez pas vous-même.
--Moi-même? Qu’est-ce que vous voulez en faire?
--Vous disposez d’une force immense, irrésistible, avec laquelle vous pourriez faire triompher la cause de la justice... Vous devez en user et c’est pour cela que je suis venue vous voir.
--Une force immense, irrésistible? Vous blaguez... Je ne suis qu’un pauvre diable dont on a beaucoup parlé parce qu’on le trouvait rigolo... Et encore ce n’est pas l’avis de tout le monde! Demandez plutôt à M. Cousinet.
--Votre popularité est extraordinaire. Je le sais, moi qui sais ce qu’on dit et ce qu’on pense dans les faubourgs. Il est même prodigieux qu’un prêtre ait pu pareillement enthousiasmer les masses où, cependant, la foi n’est plus qu’un feu qui s’éteint... Je suis certaine que vous pouvez créer un mouvement formidable qui balaierait tout.
--Tout quoi?
--Tout ce qu’a maudit, justement, ce Jésus que vous adorez, la richesse mauvaise, l’exploitation de l’homme, l’esclavage de la femme, les vices triomphants, la Société, enfin, où règne l’injustice! Ne serait-ce pas là agir en vrai disciple de celui que vous prétendez servir?
--Vous me prenez donc pour un révolutionnaire?
--Je pense que vous devez combattre l’iniquité comme l’a fait votre Maître. Ou alors vous n’êtes pas le chrétien que je crois et, l’évangile du citoyen Jésus, vous le lisez sans le comprendre, la lettre l’emportant, pour vous comme pour les autres, sur l’esprit!
--Dites donc, ma petite dame, il me semble que vous êtes en train de me charrier... Pas chrétien, moi? Vous en avez une santé! C’est plutôt à moi de vous demander: êtes-vous chrétienne?
Jeanne Réveil fronça les sourcils et, après quelques instants de réflexion, se tourna vers son compagnon taciturne en demandant:
--Chrétiens? N’est-ce pas, Pierre, que nous le sommes?
L’homme répondit:
--Certes.
--Vous adorez Jésus? reprit l’abbé.
--Nous l’aimons, dit l’homme.
--Vous avez la foi?
--Nous l’avons.
--Vous pratiquez la religion?
--Dans ce qu’elle a de plus grand, de noble, de généreux.
--Jésus est pour vous le Messie?
--Le Messie de l’égalité et de la fraternité, oui.
Et Jeanne Réveil, intervenant dans ce dialogue:
--Il nous appartient comme à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté. Et nous, au moins, pour le suivre, nous avons tout abandonné, comme ses apôtres. Ainsi, moi qui vous parle, j’ai renoncé à une situation brillante, aux plaisirs que m’offrait l’existence, pour mieux remplir la mission à laquelle je me suis vouée. Je ne me suis pas contentée de distribuer des aumônes et de bonnes paroles, j’ai donné ma vie.
--Moi aussi, fit l’abbé, mais je n’en fais pas tout un plat.
--Je ne me suis pas contentée d’ouvrir ma maison--qui était grande et belle--à quelques échantillons de l’immense misère, je l’ai quittée pour aller vers mes frères malheureux, partager leur sort, leurs souffrances et leurs espoirs. Voilà ce que j’ai fait et je n’ai fait que ce que je devais. Je ferai d’ailleurs plus encore, le moment venu. Mais pour cela, j’ai besoin de vous... Et c’est pourquoi je suis venue vous chercher.
--Me chercher? Alors, vous croyez que je vais tout plaquer ainsi pour aller je ne sais où avec je ne sais qui?
--Je ne le crois pas, j’en suis sûre.
La main fine de Jeanne Réveil se posa sur celle du prêtre qui n’osa, ne put la retirer.
--Je suis sûre que vous viendrez avec moi, avec nous, insista l’étrange femme, parce que votre foi vous y poussera, irrésistiblement. Vous ne vous arrêterez pas sur le chemin où vous vous êtes engagé et où nous vous attendons pour marcher ensemble vers le but. Si vous refusiez, vous vous trahiriez vous-même et bientôt vous vous mépriseriez comme je vous mépriserais. C’est l’un ou l’autre, ou continuer et parfaire victorieusement, magnifiquement, ce que vous avez commencé ou être rejeté dans le néant où vous ne pourrez même plus jouer le rôle facile et dérisoire du bon curé de village. Vos pauvres, vos mendiants, vos résignés, il vous faudra les rendre à leur misère... Car vous pensez bien que vous allez être brisé, définitivement, par ceux qui ne veulent pas qu’un prêtre serve un autre Dieu que celui des puissants et des riches. Ainsi finira l’abbé Pellegrin qui aurait pu sauver ses frères et qui les a abandonnés, par lâcheté!
--N’en jetez plus! fit l’ancien brancardier en baissant les yeux sous le regard dominateur de Jeanne Réveil.
--Votre devoir est tout tracé... Allons, venez.
--Où cela?
--A Paris... On vous y attend.
--Eh bien, et ma paroisse, mon église, mon patronage?
--Qu’importe? Tout cela vous sera enlevé d’ici peu.
--Et ma bonne?
La révolutionnaire haussa les épaules en répliquant:
--Le Christ n’avait pas de bonne... Ses apôtres non plus.
--D’ailleurs, Valérie ne me laisserait pas partir.
--Ah! tenez, vous me faites pitié. Vous n’êtes pas un serviteur du Dieu des victimes et des opprimés, vous êtes tout bonnement un membre du clergé, un fonctionnaire de l’administration ecclésiastique, comme les autres!
Et Jeanne Réveil, s’étant levée, fit comprendre, par un signe, à son compagnon, que le moment était venu de se retirer.
Elle ne sortit pas... Elle attendait, hautaine, impérieuse, la réponse de l’abbé qui, le visage congestionné, tirait précipitamment des bouffées de sa pipe. Mais, bientôt, il retrouva sa bonne humeur et c’est avec un sourire conciliant qu’il répliqua:
--Vous m’avez bien envoyé ça, la petite dame, et bien sûr que vous n’avez pas votre langue dans votre sac à main. Seulement, vous aurez beau dire, j’ai tout de même aspergé les pauvres bougres du pays et pas seulement avec de l’eau bénite: j’ai fait tomber sur eux plus de 80.000 balles, sans compter les 5.000 du critique d’art, et ce n’est pas fini. C’est bien quelque chose, et du solide, je pense.
--Ce n’est rien, fit Jeanne Réveil avec une moue méprisante. Une goutte d’eau dans la mer... Des millions même ne compteraient guère plus, car ce serait toujours de la charité. Et la charité n’est qu’un leurre... La misère, monsieur le curé, est un mal profond, organique, tenace: cela ne se soigne pas avec de la tisane et des émollients. Il faut une opération... Nous la ferons, mes amis et moi, sans vous, puisque vous avez peur.
--Peur, moi?
--Oui, peur de vos ennemis, peur de vos amis, peur de votre bonne! Allons, au revoir... Car je reviendrai.
--Pas la peine, murmura l’abbé, comme à regret.
--Si, je reviendrai... A bientôt.
Le curé de Sableuse eût voulu chasser jusqu’au souvenir de cette visite singulière, mais il n’y parvint pas. En vain se disait-il: «Drôle de paroissienne et drôles de boniments! Comme si j’étais fait, moi, un pauvre curé de campagne, pour aller à Paris remuer les foules! Sans doute, la Société et l’Évangile, ça fait deux... Les pharisiens et les mauvais riches continuent à tenir le bon bout. Mais il faut sans doute que les choses soient ainsi, puisque Dieu, qui est venu faire un petit tour ici-bas, il y a près de deux mille ans, n’y a rien changé. Ça ne fait rien, le numéro n’est pas ordinaire. Quelle platine et quel tempérament! Elle a tout de sainte Thérèse, cette poule-là, sauf la foi chrétienne, j’en ai peur. Et cependant, elle parle de l’évangile avec une de ces chaleurs... Ça vaut peut-être mieux que de réciter des litanies en pensant à autre chose. Ah! voilà un genre d’apôtre qui ferait bien dans le tableau pour ravigoter le zèle des catholiques qui se laissent glisser dans la dévotion tiède et facile... Au fait, n’en suis-je pas là, moi aussi? J’ai l’air de marcher à fond et, somme toute, je me tiens assez peinard. Quinze jours de prison avec sursis, ça ne suffit pas à faire un martyr dans le genre de saint Laurent ou de saint Sébastien, et il est probable que si Jésus n’avait eu, dans son escouade, que des combattants comme moi, les faux dieux seraient encore un peu là.»
D’accord avec le maire et les habitants, M. Cousinet, haut commissaire du gouvernement à l’éducation physique, avait mis le préfet du département en demeure de débarrasser le village des vagabonds chaque jour plus nombreux qui s’y étaient installés.
Un beau matin, les gendarmes étaient arrivés à Sableuse et avaient raflé toute cette «racaille»... En vain, l’abbé Pellegrin s’était interposé. Ses protestations et sa personne furent écartées assez brutalement.
--La mendicité est interdite! lui dit le maréchal des logis chargé de conduire la colonne des indésirables jusqu’aux limites du département.
--Demander un secours à son semblable, répondit le prêtre, c’est un droit naturel... Dieu lui-même, sur les routes, demandait du pain et un gîte.
--Vous direz tout ça dans votre sermon, dimanche prochain, monsieur le curé, mais en attendant, j’obéis aux ordres.
Valérie approuvait le gendarme.
--Ah! oui, dit-elle, un bon coup de balai!... Débarrassez-nous de ces fainéants!
Le docteur Profilex, quoique vieux républicain et philanthrope, approuvait aussi cette expulsion en masse.
--Mon pauvre ami, dit-il au saint Vincent de Paul incompris, vous vous y prenez mal... Pour éteindre le paupérisme, comme disait Badinguet, il ne suffit pas de faire des collectes et d’en distribuer le produit aux malheureux. Votre charité chrétienne est une balançoire... De profondes réformes sociales, voilà ce qui peut chasser le spectre de la misère... Seulement, le mot et la chose effrayent l’Église qui préfère prêcher la résignation: vous-même, citoyen curé, vous croyez que tout s’arrangera là-haut, et, en attendant, vous distribuez des bols de soupe, des tablettes de chocolat et des images de sainteté. Allons, laissez donc faire ces braves gendarmes... Ils défendent l’ordre, eux aussi, et, par surcroît, l’hygiène, car, entre nous, votre cour des miracles aurait fini par nous attirer la peste!
Les journaux avaient raconté longuement, en l’agrémentant de détails imaginaires, cette scène pittoresque et navrante qui mettait fin à l’entreprise charitable du curé de Sableuse. Et la popularité de celui-ci s’en accrut encore. Une manœuvre semblait avoir été combinée par les feuilles les plus avancées pour transformer, aux yeux de leurs lecteurs, l’abbé Pellegrin en une manière de «prêtre rouge» qui s’inspirait de l’Évangile même pour déclarer la guerre à une société hostile «aux petits et aux humbles». Renonçant à leur anticléricalisme traditionnel, ces admirateurs systématiques du «Saint» de Sableuse le dépeignaient comme un continuateur du révolutionnaire Jésus.
Jeanne Réveil revint, seule cette fois, au presbytère.
--Vous voyez, dit-elle au curé qui l’avait reçue malgré l’opposition de Valérie, il n’y a rien à tenter dans le milieu où vous vivez. Même cette charité impuissante à résoudre le grand problème, on vous empêche de la faire. Elle paraît subversive, et cependant! Mais après avoir brisé vos efforts, on vous brisera vous-même. Et vous direz une fois de plus: Amen...
--Oui, que la volonté de Dieu soit faite, soupira l’abbé Pellegrin.
--C’est facile. D’ailleurs, cette volonté, est-elle vraiment celle que vous croyez?
--On le verra bien. Faut pas s’en faire...
Mais le pauvre homme se montrait de plus en plus troublé... D’inquiétantes rumeurs lui parvenaient de l’évêché. Son déplacement, exigé par Mme Cousinet, ne pouvait tarder. Il n’était plus question d’une retraite temporaire dans quelque asile pour ecclésiastiques fatigués ou mis en disgrâce. Mgr Sibuë se proposait d’éloigner définitivement du diocèse ce gêneur, ce fauteur de désordres et de scandales: n’était-il pas, en Italie, des couvents mystérieux, des in pace où finissaient, bientôt oubliés, les prêtres et les moines qui, pour des motifs divers, avaient fait trop de bruit dans le siècle? L’abbé Lanthier était allé a Sableuse pour dire au curé d’un air doucereux:
--Monseigneur ne veut pas sévir... Il fait la part de votre tempérament et reconnaît même que vous avez commis non pas des fautes mais des imprudences. Il y a eu cette guerre qui a troublé tant d’esprits!
--C’est ça, Sa Grandeur me prend pour un dingo!
--Non, pour un excellent homme qui ne résiste pas assez à certaines impulsions généreuses sans doute, mais dangereuses aussi. Et voyez, on abuse de vous, de votre manque d’expérience, de circonspection, de...
--Dites que je suis une gourde, quoi!
--Mon cher curé, Monseigneur ne veut que votre bien. Il pense à vous faire faire un beau voyage... Cela vous reposerait, vous changerait les idées. Vous ne connaissez pas l’Italie?
--J’ai failli y aller pendant la guerre, mais mon régiment a été expédié à Verdun. C’était moins rigolo.
--Vous iriez cette fois dans ce beau pays et dans des conditions très agréables. Vous seriez reçu d’une façon parfaite... Monseigneur vous recommanderait à Rome où l’on s’occuperait de vous, soyez tranquille. Voyons, cela ne vous dit rien?
--Ma foi, non.
--Pourquoi?
--Je n’aime pas assez le macaroni pour en manger tous les jours jusqu’à la fin de mon existence.
Et, sans vouloir en entendre davantage, le curé de Sableuse alluma sa pipe dont il se mit à tirer, silencieusement, d’énormes bouffées.
Deux jours après, il recevait l’ordre de se rendre à l’évêché. Mais Mgr Sibuë ne le reçut pas lui-même. C’est encore l’abbé Lanthier qui lui fit part des décisions prises.
--Monseigneur va confier, provisoirement, votre cure à un desservant des environs. Quant à vous, Sa Grandeur vous prouve ses sentiments de paternelle affection en vous rapprochant d’elle: vous serez attaché au chanoine Delagrange qui s’occupe de l’organisation des pèlerinages...
--Ça y est, me voilà de l’état-major!
--Êtes-vous content?
--Je n’ai rien d’un scribouillard. Je ne me vois pas bien dans un burlingue... Et je comprends qu’on veut me mettre à l’arrière. Il y en a qui aiment ça, rapport au confort et à l’avancement. Mais moi je préfère rester avec les camarades, à l’avant. C’est la place d’un prêtre qui a été poilu... Collez-moi plutôt comme vicaire où vous voudrez...
--Monseigneur en a ainsi décidé et il veut être obéi.
· · ·
Jeanne Réveil reparut une fois encore au presbytère de Sableuse.
--J’ai annoncé, dit-elle au curé, votre prochaine arrivée à Paris. Nos frères vous attendent...
--Ils m’attendent? Mais je ne leur ai pas promis ma visite.
--Vous viendrez. Il le faut...
Elle sentait que la résistance du prêtre faiblissait: elle le devinait inquiet, hésitant, troublé d’ailleurs par sa présence, par sa voix, par son regard...
--Vos amis, prononça-t-il, ne tarderaient sans doute pas à comprendre qu’entre eux et moi, il y a tout un réseau de barbelés. Je suis chrétien, catholique avant tout... Et qu’est-ce que vous en faites, de la religion, dans votre système? Vous ne supposez cependant pas que je vais laisser la mienne à la consigne, en débarquant à Paris? Non, mais!...
--Il dépend de vous, au contraire, de ramener le peuple à la foi chrétienne. Elle meurt d’avoir été mise au service des riches et des puissants... Le jour où un apôtre apportera de nouveau l’Évangile égalitaire aux esclaves, la doctrine du Christ retrouvera sans doute des millions d’adeptes convaincus.
--Je ne suis qu’un pauvre paysan.
--Vous êtes l’abbé Pellegrin et vous pouvez tout, si vous voulez.
--Dire que j’étais si tranquille autrefois!
--C’est fini. Vous êtes engagé, il faut combattre, il faut souffrir, mais la victoire est au bout, la victoire de cette humanité pour laquelle votre Dieu, lui, n’a pas hésité à donner sa vie.
Et, se rapprochant, la poitrine haletante, les mains tendues dans un geste de prière et de caresse, elle ajouta, à mi-voix:
--Je serai là pour vous aider... C’est moi qui serai votre servante!
--Ma servante? fit l’abbé en reculant. C’est très gentil, mais vous n’avez pas l’âge canonique!
Elle eut un regard singulier, où se mêlaient de l’ironie et de l’exaltation, et tendant au prêtre un numéro de l’Humanitaire, elle prononça:
--Vous y trouverez mon adresse... Allons, à bientôt, camarade!