‹ Mon curé chez les pauvresChapitre 6 sur 13 · VI

VI

UNE SORTIE DE L’ABBÉ PELLEGRIN

--Ce n’est vraiment pas la peine, disait Mme Cousinet à son mari, d’avoir dépensé tant d’argent pour te faire élire et d’être ensuite passé de l’opposition dans la majorité pour décrocher finalement un sous-sous-secrétariat. Haut commissaire de l’éducation physique, cela te fait une belle jambe! Et à moi donc! J’espérais que tu obtiendrais une compensation: mon engagement à la Comédie-Française. Ce vieil idiot de président du Conseil ne veut rien savoir, sous prétexte que cela ferait scandale. Quel scandale? Ce qui est scandaleux, c’est que moi, Lisette de Lizac, je ne puisse entrer dans un théâtre subventionné parce que je suis ta femme... Ah! si j’étais ta maîtresse!

--Tu me l’as déjà dit, répliqua M. Cousinet, songeur.

--Sais-tu ce que je vais faire? Non? Eh bien, je suis fermement décidée à rentrer au Casino de Paris...

--Tu es folle, ma chérie!

--Mme Cousinet, épouse légitime du haut-commissaire de l’éducation physique, sur la scène du Casino! Qu’en penses-tu? Et je te prie de croire qu’on verra qu’elle est bien faite. Après tout, l’éducation physique, ça consiste à cultiver ses formes. Je te garantis que les miennes feront honneur à ton haut-commissariat!

--Je t’en prie...

--Il n’y a que moi, ici, pour prouver que l’éducation physique officielle n’est pas une blague... Je ne parle pas de toi: à force d’assister à des banquets sportifs, tu prends du ventre, tu t’alourdis, tu perds ce qui te restait de souffle, tu te décolles complètement. Et ta troupe de crabes ne vaut pas mieux. Tu n’as pas, dans toute ton administration, un seul homme présentable. Tous des astèques ou des pots à tabac!

--Je ne pouvais cependant pas prendre Georges Carpentier comme chef de cabinet!

--Pourquoi pas?... Enfin, ça aussi, ç’a été une déception pour moi.

M. Cousinet leva les bras au ciel et s’exclama:

--Veux-tu donc que je m’entoure de jolis garçons bien musclés avec lesquels je ne pourrai rien faire de bon?

Mme Cousinet lui lança un regard bizarre, puis, avec un sourire dédaigneux:

--Imbécile! dit-elle...

Elle soupira et reprit:

--Tu ne t’occupes pas de moi, tu ne cherches en rien à me faire plaisir. Je suis sacrifiée. Tiens, c’est comme ma décoration... Tu me l’as cependant promise, la croix de la Légion d’honneur!

--Ma chérie...

--Si j’étais ta chérie, tu m’aurais fait décorer le jour même où tu as été nommé haut-commissaire. C’était là ton premier devoir de mari et de bon Français!

--Comment, de bon Français?

--Mais oui. As-tu déjà oublié la guerre, toi aussi? Souviens-toi que j’ai été infirmière... Que dis-je, infirmière-major!

--Au casino de Deauville!

--C’était un hôpital très chic... Rien que des femmes du monde et des artistes. Ah! il y en avait des marquises, des comtesses, des ambassadrices, des personnes tout à fait bien! Et quelle tripotée de vedettes!... C’était épatant: tout Paris était là. Eh bien, il n’y a pas une des poules du monde qui n’ait reçu la Légion d’honneur. Les artistes, on leur a collé la médaille de la reconnaissance... Pourquoi pas la croix? Je prétends l’avoir méritée...

--Tu as soigné des blessés?

--Oui, des aviateurs. Ah! j’avais une salle superbe: des as partout.

M. Cousinet fit la grimace et dit:

--Je ne sais pas, mais j’aurais préféré que tu me dises: «Je soignais des territoriaux typhoïdiques.» Ces jeunes aviateurs...

--Tu ne vas pas être jaloux de ces héros? Ah! certes, il y en avait de gentils...

--Enfin, les soins, les vrais, ce n’est pas les ambassadrices et les vedettes qui les leur donnaient?

--Nous leur apportions ce dont ils avaient le plus besoin, la présence de femmes gaies, élégantes et, j’ose le dire, jolies. Tu ne crois pas que c’est du dévouement et que, même en tenant compte de la satisfaction du devoir accompli, cela mérite bien la Légion d’honneur? Enfin, quoi, je veux être décorée comme la marquise de Saint-Bégonia, comme la comtesse de Sombreval, comme la femme du sénateur Beaupoil, comme toutes ces dames qui en ont fait bien moins que moi... Je suis même furieuse d’avoir tant attendu!

--Écoute, ma chérie...

--Tu m’agaces avec ta «chérie»! Tu ne fais rien pour moi, rien...

M. Cousinet se tut. Il ne pouvait pas tout dire... Par exemple, que ses amis lui avaient conseillé de divorcer au plus tôt et par n’importe quel moyen: «Votre femme, affirmaient-ils, est un obstacle à votre carrière d’homme d’État. Certes, elle est charmante, mais enfin c’est une ancienne artiste de music-hall. Notre république est essentiellement bourgeoise, tout au moins en apparence... Elle tient au décorum extérieur. Vous êtes appelé au plus brillant avenir politique, mais il vous faut, avant tout, vous séparer de Lisette de Lizac... C’est dur, c’est cruel, mais c’est indispensable.»

Le haut-commissaire à l’éducation physique était devenu très ambitieux. L’ambition est un sentiment passionné qui, souvent, prend toute la place dans le cœur humain; l’amour même est expulsé.

Tel Napoléon, M. Cousinet avait résolu de répudier sa Joséphine: tout au moins, il songeait à divorcer... Mais Lisette n’était pas de ces femmes résignées qui se laissent immoler sur l’autel des intérêts supérieurs de l’État, à plus forte raison sur celui des intérêts particuliers d’un mari même «appelé au plus bel avenir»; ce bel avenir, elle prétendait en être, estimant qu’en sa qualité d’artiste célèbre, elle était tout indiquée pour devenir aussi une grande vedette sur la scène politique. Au surplus, les comédiennes, chanteuses et danseuses n’étaient-elles pas, en vertu d’une tradition remontant à l’ancien régime, associées à la fortune de la plupart des hommes qui gouvernent la France?

Mme Cousinet n’en put donc croire ses oreilles, le jour où son mari lui déclara dans un brusque accès de courage:

--Ma petite Lili, je vais peut-être te faire beaucoup de peine, mais il faut que je te parle franchement: écoute, nous devons nous séparer.

A ces mots, prononcés d’une voix mal assurée, Mme Cousinet sursauta, comme si elle eût posé le pied sur une pile électrique.

--Qu’est-ce que tu dis? se récria-t-elle... Nous séparer?

--Oui, mon chou, nous allons divorcer.

--En voilà une idée!... Ce n’est pas possible, tu es piqué!

--Pas du tout, je suis plein de bon sens. Il faut que nous divorcions...

--Et pourquoi? As-tu quelque chose à me reprocher? Je ne te fais pas cocu, je n’y pense même pas: cependant, ce ne sont pas les occasions qui me manquent... Alors, qu’est-ce qu’il y a?

Embarrassé, M. Cousinet bredouilla:

--C’est dans ton intérêt. Étant ma femme, tu ne peux rentrer au théâtre comme tu en meurs d’envie. Mme Cousinet gêne Lisette de Lizac...

--Pas le moins du monde.

--Si, si, et la preuve, c’est que ton engagement à la Comédie-Française serait chose faite si, précisément, tu n’étais pas la femme d’un homme politique en vue. Cesse d’être ma femme et deviens ma maîtresse: alors, tout s’arrangera admirablement. Comprends-tu, ma chérie?

Mais Lisette de Lizac, furieuse, répliqua:

--Tu veux me plaquer, voilà ce que je comprends. Et moi, je ne veux pas que tu me plaques... Comme tu vois, c’est très simple et tu dois le comprendre aussi.

Elle s’exclama, indignée:

--Me plaquer, moi, Lisette de Lizac! Ce serait un comble... Personne ne m’a jamais plaquée, mon cher, jamais! On ne fait pas ça à une femme comme moi...

--Mais puisque je te dis que tu seras ma maîtresse...

--Ta maîtresse? Tu ne t’es pas regardé, mon pauvre ami... Avec une tête comme la tienne, tu aurais la prétention de devenir mon amant? Mais tu n’es sortable qu’en mari...

Puis:

--Aurais-tu l’envie d’en épouser une autre? Quelque ridicule bourgeoise, sans doute, pareille à ces créatures mal fagotées qu’on voit au bras de tes amis de la politique!... Tu as la plus jolie femme du ministère et tu parles de divorcer?

M. Cousinet soupira et dit:

--Je ne songe à épouser personne... Ma vie sera entièrement consacrée à la France et à la République! Tout le monde me prédit un avenir splendide. Seulement...

--Je devine: seulement, il y a une paille, et cette paille, c’est moi. Imbécile! Mais, au contraire, c’est moi qui te ferai arriver... Déjà, je t’ai élevé au-dessus de ton milieu vulgaire en faisant de toi le mari d’une grande artiste! Je t’ai dessalé, mon petit... Va, tu peux devenir ministre, président du Conseil, qu’est-ce que je sais? je marquerai toujours mieux que toi, espèce d’idiot! A l’Élysée? Mais j’y serais épatante! J’ai joué au Casino de Paris des rôles de reine et même d’impératrice... C’est autre chose, je pense, qu’une panne de présidente de la République!

La discussion en resta là. Mais M. Cousinet ne renonça pas à son projet: «Puisque, se dit-il, l’énergie ne donne rien, employons la ruse... Lisette ne m’aime pas, c’est évident, et seul l’intérêt l’attache à moi. Si elle s’éprenait d’un homme riche qui lui rende la pareille, peut-être souhaiterait-elle ce divorce dont elle ne veut pas entendre parler en ce moment. Lisette doit bien me tromper de temps en temps... Tâchons que ce soit dans mon intérêt!»

Quelques jours après, le haut-commissaire dit à sa femme:

--Nous dînons demain chez Lazare Maxy, le banquier, dans son hôtel de l’avenue des Champs-Élysées.

Mme Cousinet parut hésiter, puis:

--Je n’irai pas, dit-elle.

--Pourquoi?

--Parce que.

--Mais encore...

--Tu veux savoir?

--Sans doute... Ce Lazare Maxy est un homme charmant. Et puis, c’est un de nos principaux financiers qui joue un rôle politique considérable: un peu bizarre, cependant, car enfin, avec tous ses millions, il passe pour un esprit très avancé. On dit même qu’il donne de l’argent aux journaux révolutionnaires... Mais je ne pense pas que ce soit pour cela que tu refuses à aller chez lui.

--Non, c’est tout simplement parce que Lazare Maxy a été autrefois mon amant. Là, te voilà renseigné!

--Ah! fit M. Cousinet avec un beau calme.

--Et s’il ne m’a pas épousée, c’est parce qu’il n’a pas pu.

--Vraiment?

--Voui, mon petit. Il était déjà marié... Nous nous sommes d’ailleurs séparés gentiment. Depuis, il a perdu sa femme. Mais c’était trop tard. Entre temps, j’étais devenue Mme Cousinet. Je te raconte tout ça pour t’expliquer... Il est impossible, c’est évident, que j’aille dîner chez lui. Et ce que j’en fais là, c’est pour toi.

Le haut-commissaire réfléchit un instant, puis:

--Je te remercie de ta franchise, mais, en vérité, je ne vois pas les choses comme toi. J’estime que nous pouvons parfaitement aller dîner chez Lazare Maxy. C’est un homme du monde, un Parisien, il a du tact. Et puis, tout ça, c’est du passé. De plus, c’est le haut-commissaire du gouvernement et sa femme qu’il invite, ce n’est pas M. et Mme Cousinet. A plus forte raison, n’est-ce pas Lisette de Lizac.

--Tu y tiens?

--Beaucoup.

--Tu ne crains pas son regard, son sourire peut-être...

--Je ne crains rien pour moi, ni même pour toi. La situation est d’ailleurs banale... Est-ce que, chaque soir, il n’y a pas à Paris mille dîners où ont lieu des rencontres de ce genre et même de plus étonnantes?

--Très bien. Je n’insiste pas... Nous irons dîner chez Maxy.

Le banquier reçut, en effet, le couple Cousinet avec un tact irréprochable. Il plaça Lisette de Lizac à sa droite, tandis que le haut-commissaire, assis en face, se voyait encadré par Lyonel Béchard, le tribun socialiste, et Mme Sergine Pincebœuf, vieille dame à tête de douairière du répertoire, qui publiait des romans à la fois anarchistes et obscènes. Autour de la longue table ornée de fleurs rouges et d’argenteries fastueuses, alternaient des financiers au visage maigre et tourmenté, des révolutionnaires gras et roses, des femmes du monde décolletées avec une audace presque effrayante et des intellectuelles révoltées vêtues comme des petites pensionnaires.

--Je suis heureux, dit Lazare Maxy à M. Cousinet, de vous voir chez moi, ainsi que votre charmante femme... Je constate que vous ne craignez pas de vous compromettre. Cependant, vous êtes, ce soir, chez celui qu’on a appelé le banquier de la Sociale!

--Je respecte toutes les convictions sincères, répliqua M. Cousinet... Et les vôtres le sont sans aucun doute, car quel intérêt avez-vous à préparer une révolution dont vous seriez, vous, grand banquier, une des premières victimes?

Maxy lança un regard narquois à M. Cousinet et dit:

--Bah! Nous verrons cela au grand soir...

--Vous y croyez, à ce grand soir?

--Je fais, en tout cas, comme s’il était probable ou simplement possible.

Le banquier se reprit et ajouta:

--Je crois que notre société est au bout de son rouleau et qu’il faut, dès maintenant, préparer la suite. Alors, je me tourne vers ceux qui organisent l’avenir et je les aide. Cela me paraît raisonnable et prudent...

Lyonel Béchard lança de sa voix de tribun:

--M. Maxy sera notre ministre des Finances, le moment venu. Bien loin de le pendre, nous l’emploierons. Car la société future aura surtout besoin de financiers, d’économistes... Voyez en Russie: les communistes rouvrent les banques et favorisent la reprise des affaires.

--Je ne suis candidat à rien, fit modestement Lazare... Mais il est vrai que la révolution devra tenir compte de certaines réalités: les Soviets ont fini par s’en rendre compte et il était grand temps. Je suis même en train de m’occuper d’eux, sur leur demande. Je mets sur pied un projet de réorganisation financière de la Russie...

--Très intéressant! fit le tribun socialiste. Je serais heureux d’en causer avec vous, car j’ai des idées...

M. Cousinet en avait aussi. La politique n’était pour lui qu’un puissant moyen d’étendre le cercle de ses affaires... Il se mit à parler avec Lyonel Béchard des «possibilités économiques de la Russie nouvelle».

Maxy s’était penché vers sa voisine Lisette de Lizac et sur le ton le plus banal, sans paraître songer le moins du monde au passé, il prononça:

--Nous ne vous verrons donc plus au théâtre, chère madame?

Mme Cousinet répondit, très digne:

--Cher monsieur, je me consacre tout entière à mes devoirs d’épouse. Lisette de Lizac n’est plus.

Elle chercha dans le regard du banquier un regard, un regret, mais ne l’y trouva pas: le masque de Lazare restait impassible. Avec une moue de dépit, elle ajouta:

--D’ailleurs, Lisette de Lizac est bien oubliée!

Puis, voulant rattacher quand même quelques fils, elle demanda:

--A propos, où est Raymond? Il était charmant, ce petit!

--Nous le verrons ce soir... Il doit venir avec un de ses amis. Et même, il m’a promis d’amener un type extraordinaire, un phénomène sans pareil. Devinez.

--Je ne sais pas, moi...

--Un homme dont tout le monde parle à Paris.

Et le banquier, s’adressant à ses invités:

--Je vous réserve une surprise... Tout à l’heure, ici-même, grande attraction: j’espère pouvoir vous montrer l’abbé Pellegrin en personne.

M. Cousinet se récria:

--Par exemple! Mais je ne connais que lui: c’est mon curé, à Sableuse!

Lyonel Béchard, déjà hostile, proféra:

--Cet abbé Pellegrin est un malin ou un fou; en tout cas, c’est un danger public!

Mme Sergine Pincebœuf, agitant son face-à-main, minauda:

--Je suis curieuse de voir ce personnage extravagant... Mais est-il vrai qu’il possède un fluide irrésistible? Je ne demande qu’à en faire l’expérience.

Lazare Maxy crut devoir expliquer:

--Mon fils, qui va peut-être un peu loin, mais il est très jeune, fréquente les gens du parti de la Révolution humanitaire... Des exaltés, des fumistes, avec quelques sincères peut-être. Ces gens-là ne sont pas dangereux. Ils n’ont aucune notion des conditions de la lutte et des réalités économiques. Ce sont des poètes, des poètes qui tiennent boutique cependant, une petite boutique. Leur idéologie ne pouvait que séduire et attirer cet abbé Pellegrin qui est un sentimental, un rêveur, un naïf. Un prêtre révolutionnaire devait, logiquement, rejoindre ces gens-là: leurs évangiles se ressemblent. Et comme mon fils est aussi un emballé, il n’a pas tardé à se lier avec ce camarade en soutane... Croyez-vous que c’est drôle?

Lyonel Béchard bougonna:

--Moins drôle que vous ne croyez, mon cher, et même je trouve que l’abbé Pellegrin devient redoutable. Il est très populaire, songez-y; il peut exercer une action puissante sur la foule qui aime les types pittoresques, un peu vulgaires et qui disent des vérités rudes aux riches et aux dirigeants. Je ne crois pas du tout que ce curé du Danube soit capable de précipiter les événements et provoquer la révolution... Il n’est pas de taille, mais son influence risque de raviver la sentimentalité religieuse dans les masses. Il fait, en somme, ce que l’Église aurait dû faire pour garder ou pour restaurer sa puissance: il va au peuple et lui tient des discours pareils à ceux du Christ... Vous voyez, cela prend toujours. Seulement, je crains que l’Église, qui réprouve en ce moment l’abbé Pellegrin, ne regagne finalement, grâce à lui, ce qu’elle a perdu d’autorité et de prestige dans les faubourgs.

--Bah! fit un convive, le peuple a horreur des curés!...

--Ne vous y fiez pas... Je le connais, moi, le peuple, et j’ai remarqué que pour le séduire, il suffisait d’adopter ses façons, de parler comme lui et surtout quand on est général, grand seigneur ou même curé. Le général psychologue qui, la pipe au bec, joue au bon type sans façons et le marquis roublard qui parle argot dans les réunions publiques deviennent aisément sympathiques. Le curé qui dit «Merde!»--pardon, Mesdames,--devait plaire aussi, surtout s’il le dit à ceux que déteste Populo.

Le tribun alluma un havane, puis il reprit, convaincu:

--Vous verrez que ce Pellegrin finira par faire des miracles... Car les miracles, c’est une question d’atmosphère, de chaleur communicative, d’emballement général: ce thaumaturge fera marcher des paralytiques, c’est la tradition. Ils le suivront, les foules aussi. Et qui sait où il les conduira!

--Non, fit Maxy, à Paris, de nos jours, ces choses-là sont impossibles.

--Je crois, répliqua Béchard, qu’elles sont plus possibles à Paris que partout ailleurs. Remarquez, nous-mêmes qui sommes des manières de prêtres, car le socialisme est une religion, nous en promettons, des miracles... Et c’est pour cela qu’on nous suit. Il faut des miracles pour le peuple!

Une jolie femme aux épaules ruisselantes de perles s’écria:

--Avec tout ça, il n’arrive pas, votre phénomène de curé! Et cependant, nous avons bien envie de rire un peu...

Les invités passèrent au salon pour prendre le café. Des groupes sympathiques s’étaient à peine formés que le jeune Raymond Maxy apparut...

--Eh bien? lui demanda son père, j’imagine que tu vas nous présenter ton bonhomme. Nous l’attendons tous avec impatience...

--J’ai eu toutes les peines du monde à l’amener jusqu’ici... Il prétend n’être pas venu à Paris pour aller dans le monde et j’ai eu beaucoup de mal à lui faire admettre que, chez nous, ce n’était pas le monde, mais un milieu où règnent des idées tout au moins voisines des siennes. Enfin, notre amie Jeanne Réveil ayant insisté, il s’est décidé à me suivre...

--Enfin! où est-il?

--Chez le concierge.

--Comment cela?

--Le concierge est, paraît-il, un de ses anciens camarades du front... L’ayant reconnu, il lui a sauté au cou, puis est entré dans la loge. Impossible de l’en faire sortir... Il est en train d’y boire du vin et prétend s’y trouver beaucoup mieux que partout ailleurs.

--Je le reconnais bien là, fit M. Cousinet avec une moue méprisante. Quel type populacier!

Les invités, désappointés, protestaient... Ils voulaient voir le fameux curé de Sableuse et, pour un peu, l’eussent réclamé sur l’air des Lampions. Lazare Maxy, un peu nerveux, articula:

--Je n’admets pas que mon concierge me fasse concurrence... Je vais lui téléphoner pour le rappeler à l’ordre.

Mme Cousinet, qui ne tenait pas autrement à revoir l’abbé Pellegrin, observait le fils du banquier... Il lui parut fort séduisant avec son visage pâle et passionné, ses lèvres rouges et ses yeux langoureux: elle retrouvait le Maxy qu’elle avait connu autrefois, mais celui-ci était plus fin et il avait trente ans de moins.

«Il est charmant, ce petit, se dit-elle... Tout à fait son père, mais en beaucoup mieux.»

Elle s’approcha de lui et dit avec un sourire un peu rosse:

--C’est très bien, à votre âge, de sortir encore avec un abbé... Tous mes compliments.

Raymond s’écria:

--Lisette de Lizac!...

--Vous me connaissez donc?

--Mais je vous ai vue autrefois... Voyons, quand vous étiez avec papa!

--Chut!...

--Pourquoi?

--Voici mon mari, M. Cousinet... Venez que je vous présente à M. le Haut-Commissaire à l’éducation physique. Je suis persuadée que vous lui plairez beaucoup... aussi.

Le mari de Lisette et le fils du banquier révolutionnaire échangèrent quelques propos courtois, mais, soudain, les portes s’ouvrirent à deux battants et un laquais en culotte annonça d’une voix retentissante, d’ailleurs teintée d’ironie:

--Monsieur l’abbé Pellegrin!

L’apparition du célèbre curé produisit un effet extraordinaire sur les invités, lesquels poussèrent ce «ah!» qui, au théâtre, salue les entrées sensationnelles. Et Lisette de Lizac qui, cette fois, était mêlée au public, songea, non sans quelque amertume: «Autrefois, c’était moi qui soulevais ce mouvement de curiosité et cette rumeur dans la salle.»

Lazare Maxy se précipitait, la main tendue:

--Comme c’est gentil d’être venu, Monsieur l’abbé!

Ébloui par les lumières, intimidé par cette galerie d’hommes en smoking et de femmes pour la plupart décolletées, le prêtre répondit d’une voix d’abord mal assurée:

--Oui, me voici... Mais, pour un peu, je ne serais pas venu. C’est que ce n’est pas mon genre de fréquenter les salons. Et puis, j’étais avec un copain... un chic type que j’ai connu dans les tranchées, votre concierge, quoi!

Puis, tranquillement, en appuyant sur les mots:

--Vous devriez bien le faire monter... Il prendrait quelque chose avec nous!

--Non, monsieur l’abbé, cela le gênerait, ce brave homme... Au fait, vous n’avez ici que des amis et nous sommes tous très heureux de vous voir.

L’abbé Pellegrin s’étant avancé jusqu’au milieu du salon, et, promenant son regard sur le cercle aussitôt formé autour de lui:

--Des amis? C’est bien possible. En tout cas, il y a des têtes que je reconnais. Voilà M. Cousinet, mon député, et même mon paroissien. Et j’aperçois Mme Cousinet... Comme on se retrouve!

Le haut-commissaire et sa femme serrèrent la main au curé qui, d’un air soudain préoccupé, le front plissé, prononça:

--Vous me faites penser à Sableuse. Je n’en suis parti que depuis trois semaines et il me semble qu’il y a si longtemps! Sableuse, comme c’est loin!...

Mais reprenant aussitôt son expression joviale, il tira de la poche de sa soutane une vieille pipe en disant:

--Vous permettez?... Je ne sors jamais sans elle et il faut lui être indulgents, comme à moi!

Posément, il bourra sa bouffarde qu’il alluma avec un briquet à mèche d’amadou. Les sourires de certains invités ne lui échappèrent pas et c’est avec une bonne humeur, peut-être quelque peu affectée, qu’il déclara:

--Oui, oui, je comprends, je suis chargé de vous faire amuser un brin... Au fait, pourquoi pas? Et n’en ai-je pas l’habitude? Impossible de montrer mon nez quelque part sans que chacun dise: «C’est un type... On va rigoler!» Je ne suis peut-être pas venu à Paris pour distraire les populations, mais enfin, si je peux chasser leur cafard pour quelques instants, je ne demande pas mieux. La gaieté est aussi une vertu chrétienne...

Et l’abbé Pellegrin soupira profondément.

Lyonel Béchard, qui l’observait avec curiosité, intervint:

--Monsieur le curé...

--Je ne suis plus curé.

--Enfin, monsieur l’abbé, je tiens à vous dire que je suis avec un vif intérêt votre action dans les milieux populaires et rien ne me paraît plus sérieux, ni même plus grave. Vous croyez que vous n’êtes plus curé? Je prétends que vous l’êtes plus que jamais et de la plus grande paroisse de France.

Une ombre passa dans le regard du prêtre qui murmura:

--Drôle de curé! Drôle de paroisse!

--Vos sermons obtiennent un succès inouï... Je me suis laissé dire qu’à la réunion du Vaux-Hall, plus de dix mille personnes vous avaient acclamé.

L’abbé eut un geste comme agacé, las peut-être...

--Et à la salle Baudin, dans le faubourg Saint-Antoine, vous avez enthousiasmé un auditoire d’ouvriers cependant peu favorables, d’ordinaire, à ceux qui portent votre costume... C’est un vrai tour de force et je m’y connais.

--Vous êtes de la partie? Vous prêchez, vous aussi?

Un peu vexé, le tribun répliqua:

--Vous ne savez donc pas qui je suis? Béchard, Lyonel Béchard...

--Ah! c’est vous?...

L’abbé Pellegrin resta un instant silencieux. Puis, avec un rire où il y avait du dédain et du sarcasme:

--L’as de la tribune! Le célèbre avocat! Le grand orateur qui se penche sur la misère du peuple... C’est gentil, ça! Mais ne vous penchez pas trop, vous pourriez tomber et vous casser quelque chose.

Un tel manque de respect stupéfia Béchard qui se tourna vers ses voisins comme pour les prendre à témoins de cette intolérable insolence. Mais ils paraissaient plutôt disposés à faire du succès à cette boutade du «phénomène» et l’«as de la tribune» prit le parti de sourire avec indulgence en disant:

--Je n’ai pas découvert la misère du peuple il y a trois semaines ou trois mois et je ne lui apporte pas des consolations mais des remèdes...

Pellegrin riposta d’une voix plus grave:

--Consoler, c’est parfois guérir.

Et comme un cérémonieux maître d’hôtel lui présentait un plateau chargé de coupes où moussait de l’extra-dry, il s’exclama:

--Non, mon vieux, je ne suis pas venu à Paname pour boire du champagne, même avec le camarade Lyonel Béchard... J’ai d’ailleurs déjà pris un verre de vin chez mon copain, le concierge, et il n’en faut pas plus pour mon bec.

--Au fait, demanda un invité, pourquoi donc êtes-vous venu à Paris?

--Pourquoi? Ah! ce n’est pas ici que je peux expliquer ça.

--Nous serions cependant très heureux de savoir ce qui a pu décider l’abbé Pellegrin à se transformer en... en...

--En agitateur révolutionnaire? Vous pouvez le dire, allez-y. Eh bien, vous ne tarderez peut-être pas à être renseigné.

Un invité prononça, ironique:

--M. l’abbé veut nous faire peur... Mais il aura beau faire, avec lui, nous sommes bien tranquilles. Entre nous, personne n’y croit, à cette révolution... Tenez, ils sont ici, les terribles organisateurs du grand soir et vous y êtes vous-même, Monsieur l’aumônier de la Sociale. Eh bien! voyons, pouvons-nous nous regarder sans rire? Le grand soir? Allons donc... Je dirais plutôt «Charmante soirée!» et vous avez grand tort, camarade curé, de ne pas sabler avec nous le champagne de notre ami Lazare Maxy, car enfin, nous y voyons clair, et nous savons bien que tout cela finira pour vous, comme pour tant d’autres, par un mandat de député. Un curé à l’extrême gauche, pourquoi pas? Et j’ajouterai même que rien ne serait plus rassurant pour ceux qui ne tiennent pas à ce que les choses aillent trop loin. La meilleure façon d’empêcher le peuple de commettre d’irréparables bêtises, ça consiste, non pas à lui tenir tête, mais au contraire à se mettre à sa tête. Vieille tactique et qui a toujours réussi. L’Église a sans doute fini par s’en apercevoir et elle a fort bien choisi l’homme qui doit assurer le succès de la manœuvre. L’abbé, vous nous jouez très bien ce petit jeu-là, mais il ne faut pas nous en conter.

Tout cela avait été dit sur un ton plaisant et il y eut des rires approbateurs. Mais Pellegrin s’était dressé, avec une poussée de sang au visage, et c’est d’une voix indignée qu’il protesta:

--Non mais, vous attigez... Moi député? Député comme Lyonel Béchard, député comme Cousinet? Vous ne m’avez pas regardé!...

Mme Sergine Pincebœuf, derrière son face-à-main, murmura:

--Ah! enfin! Je l’aime mieux comme ça!

--Alors, continuait le curé, vous croyez que c’est une combine? J’aurais quitté mon village, ma maison, mon église pour venir jouer je ne sais quelle farce à Paris? S’il en était ainsi, ah! je ne m’en ferais peut-être pas comme je m’en fais et je rigolerais d’un meilleur cœur. Mais vous me croyez aussi malin que vous, moi qui ne suis qu’un pauvre bonhomme tout simple et tout bête... Non, non, nous ne sommes pas de la même paroisse. Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi? Tout m’étonne ici, votre luxe, vos têtes, vos discours, mais ce qui m’épate le plus, c’est de m’y voir. Vrai, qu’est-ce que je fais ici, chez un financier qui donne un peu de sa galette à la Révolution comme on jette un os à un chien menaçant pour l’arrêter et avoir le temps de se barrer? Je devais y rencontrer des messieurs et dames qui aiment bien le peuple, mais à distance, parce que, malgré tout, il se tient assez mal, emploie des mots un peu crus et sent parfois le culot de pipe... Comme bibi, quoi! Et c’est à moi qu’on vient reprocher de la faire au chiqué? Permettez-moi de vous dire, avec beaucoup de respect et de considération, que vous avez un culot pas ordinaire!

--Très drôle! fit Sergine Pincebœuf.

Des invités, des invitées paraissaient s’amuser beaucoup aussi.

--Il est impayable! fit un poète bolchevik qui publiait des vers incendiaires dans des revues à tirage très limité imprimées sur papier de luxe.

--Très curieux, affirmait une vieille dame à cabochons, fort répandue dans les milieux artistiques et littéraires où s’ébattent des petits jeunes gens épris de toutes les anarchies, à commencer par l’anarchie sexuelle.

--C’est un naïf! décréta un personnage à profil levantin, sorte de marchand de tapis ou de perles qui passait pour être en France le répartiteur des fonds secrets de la propagande communiste.

--Un maboul! affirma le rédacteur en chef de la Cité future, grand journal révolutionnaire commandité par un consortium de banquiers cosmopolites et rédigé par une brillante pléiade de pamphlétaires venus d’incertaines Polognes, de douteuses Lithuanies et d’inquiétantes Silésies...

Mais Lazare Maxy commençait à trouver moins comiques les boutades de l’abbé Pellegrin. Il craignait que quelque invité ne prît la mouche et, dans cette réunion un peu mêlée, qui sait les proportions que pouvait prendre un incident?... Au surplus, ce curé manquait par trop de tenue et d’éducation: se conduire ainsi dans un salon où il était invité, où il avait pour premier devoir de ménager son hôte! Sans doute, c’était une attitude, un genre, une manière d’exhibition, mais, vraiment, la mesure était dépassée et il fallait, sans tarder, calmer le bonhomme ou le décider, avec art, à prendre la porte... «Mon fils, se dit le banquier, est le montreur de ce phénomène... Il va sauver la situation. Mais où est donc Raymond?»

Raymond avait disparu. Comme le financier parcourait les salons en s’informant auprès des domestiques, il rencontra M. Cousinet qui lui dit:

--Entre nous, je vous avouerai que j’aime autant ne pas entendre ce diable de curé. C’est bien assez de l’avoir supporté dans mon département! A Paris, je préfère autre chose.

--Excusez-moi, cher Monsieur Cousinet, si j’avais su...

--Je dois d’ailleurs prendre congé. J’ai à présider demain matin un concours athlétique à l’école de Joinville. Ah! ce n’est pas une sinécure d’être haut-commissaire de l’éducation physique: des banquets presque tous les soirs et il faut, le lendemain, se lever de bonne heure. N’importe, il s’agit des intérêts supérieurs du pays. Mais je cherche ma femme. Vous ne l’avez pas aperçue?...

--Moi, je cherche mon fils. Si je la rencontre, je vous la ramène, cher Monsieur Cousinet. Comptez sur moi.

Et songeant à Lisette de Lizac, Lazare dut s’empresser de quitter son successeur pour cacher une incompressible envie de rire.

Comme il passait devant un petit salon oriental riche en divans profonds comme des tombeaux, il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.

--C’est étrange, se dit le banquier. Ce salon est plongé dans l’obscurité et cependant, il y a du monde!

Une voix de femme, un peu essoufflée, murmurait:

--N’ayez donc pas peur, mon petit... Je ne vous mangerai pas! Dire que je vous ai connu avec des culottes courtes! C’est amusant!

Lazare souleva une portière de tapisserie, tourna le commutateur... et put ainsi surprendre, en pleine lumière, son fils et Mme Cousinet qui, très rapprochés l’un de l’autre, occupaient un divan surchargé de coussins en désordre. L’ancienne divette du Casino de Paris repoussa aussitôt le jeune Samuel qui, ahuri, ne put que s’écrier:

--Papa!...

Lazare Maxy, dont le masque de mage phénicien était resté impassible, prononça, simplement:

--Chère madame, je vous demande pardon, mais votre mari vous réclame...

--Il est assommant, fit Mme Cousinet en se redressant et en poussant un gros soupir... Les maris ont toujours besoin de leur femme quand leur femme n’a pas besoin d’eux. J’étais en train de discuter politique avec votre fils. Il en a des idées, ce jeune homme! Il veut tout mettre sens dessus dessous, tout saccager. Mais ce n’est que de la théorie: dans la pratique, il ne casse rien.

Le banquier répondit en s’inclinant:

--Je crains que M. Cousinet ne s’impatiente et ne se dirige de ce côté.

Lisette de Lizac lui lança un regard furieux et s’esquiva.

--Mon garçon, dit Lazare à son fils, tu pourrais choisir un autre moment, un autre endroit et même une autre femme. Je n’insiste pas: ma dignité paternelle me l’interdit et ton respect filial aurait dû mieux t’inspirer.

--Mme Cousinet ne m’a dit que du bien de toi, fit le jeune Raymond... Si tu avais pu nous entendre!

--Il me suffit de vous avoir vus. Et moi qui, par égard pour cet excellent M. Cousinet, avais affecté de rester neutre devant sa femme!

--Elle n’est pas restée neutre devant moi. C’est elle qui m’a entraîné... Et je t’assure, papa, je résistais!

--L’histoire de Joseph n’est pas de celles qui font le plus d’honneur à notre race, et un jeune homme prudent ne se met pas dans son cas. Au surplus, laissons cela... Je te cherche partout depuis dix minutes.

--Pourquoi donc?

--Il s’agit de ton curé... Ce bonhomme ne tient compte de rien, ni de personne et il se répand en propos qui manquent de plus en plus de modération. Peut-être a-t-il bu trop de vin chez le concierge... Enfin, il faut nous en débarrasser. Tu nous l’as amené: remmène-le!

Mais l’écho de vociférations, de clameurs parvint aux oreilles des deux Maxy:

--Que se passe-t-il? fit Lazare étonné... Est-ce qu’on manifesterait sous mes fenêtres? Je consens à verser quelque argent à ces braves révolutionnaires, mais j’entends qu’ils ne viennent pas faire du potin dans ma rue...

Mais, en retournant vers le grand salon, il fut bientôt édifié sur l’origine de ce vacarme: c’était chez lui que des voix furieuses, mêlées d’éclats de rires, criaient:

--En voilà assez!

--Il est fou!

--A la porte!

Des femmes s’en mêlaient:

--Il nous insulte!

--C’est un scandale!

--Sortez-le!

Lazare Maxy, que suivait son fils, put assister à la fin de cette scène inouïe... Tenant tête à un groupe compact d’invités et d’invitées parmi lesquels Lyonel Béchard menait grand bruit avec force gestes, l’abbé Pellegrin, à la fois jovial et véhément, lançait ces invectives hachées de protestations, de sarcasmes, de menaces, de huées:

--Les fumistes, c’est vous, tas de pharisiens, tas de fricoteurs qui vous servez du peuple pour faire votre pelote. L’agiter avant de s’en servir, voilà le système et ça donne des résultats. On devient député, sénateur, ministre, parfois même président de la République! On gueule contre les bourgeois, mais on fait des affaires... Lequel d’entre vous, dites, a risqué quelque chose pour le populo? Quand est-ce que vous avez souffert, quand est-ce que vous avez trinqué, si ce n’est avec du champagne chez les banquiers auxquels vous avez promis votre protection pour le jour où, des fois, on ne sait jamais, il y aurait du vilain. Tenez, vous me dégoûtez tous... Je me demandais tout à l’heure pourquoi j’étais ici? C’est bien simple, je suis venu vous dire ce que je pense de vous. J’en avais gros sur la patate, il fallait que ça sorte. Maintenant que ça y est, je me sens mieux... Sur ce, messieurs et dames, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

Et l’abbé Pellegrin, tranquillement, se dirigea vers la porte, tandis que Lyonel Béchard, affectant de dédaigner un tel adversaire, proclamait:

--Nous aurions tort, chers amis, de nous fâcher. Nous venons de voir et d’entendre ce comique de sacristie dans son répertoire. Mais son genre est un peu gros...

Un jeune anarchiste littéraire, qui avait les cheveux ondulés et les hanches ondulantes, susurra en pirouettant sur ses hauts talons:

--Je dirai à Raymond qu’il a des amis exagérément vulgaires... Les abbés, je ne les aime que lorsqu’ils sont galants et poudrés, comme au XVIIIe siècle.

Une dame décolletée jusqu’au nombril et jusqu’aux lombes déclara:

--J’ai dîné l’autre soir avec le nonce... Quelle différence!

Lazare Maxy se prodiguait en excuses. Il était désolé... Mais pouvait-on supposer qu’un ecclésiastique se montrerait privé à ce point de la plus élémentaire éducation? Mieux valait d’ailleurs n’y plus penser. N’était-ce pas le moment d’improviser une petite sauterie?

--C’est cela, fit le directeur de la Cité Future, dansons... Dansons sur le volcan allumé par ce bonhomme ridicule: au moins, comme cela, nous n’aurons pas froid aux pieds!

Pendant ce temps, l’abbé Pellegrin, à qui les domestiques de l’antichambre avaient rendu avec un clin d’œil approbateur son chapeau et son parapluie, descendait le bel escalier de marbre et d’onyx... «En ai-je eu une idée, se disait-il avec confusion, de m’amener dans ce palace à rastas de la Sociale!... Et qu’avais-je besoin de faire tant de pétard au milieu de gens qui me prennent évidemment pour un illuminé? Mon vieux Pellegrin, tu n’es pas fait pour les salons, même révolutionnaires. Reste donc avec tes pareils, les pauvres types, les bons bougres, ceux que le Christ aimait entre tous parce qu’ils avaient le cœur simple et ne faisaient pas de chichis.»

En repassant devant la loge, il aperçut le concierge et lui dit:

--J’aurais bien dû ne pas monter... Qu’est-ce que je suis allé faire chez ces gens-là?

Son ancien camarade du front lui répondit:

--Il n’y en a pas un là-dedans qui ait fait la guerre. Dans cette boîte, il n’y a que les domestiques qui aient marché. Aussi j’ai été étonné de te voir ici. Mais quoi, les curés, ça aime les riches...

--Pas tous, vieux frère.

L’air de la nuit rafraîchit le front brûlant de l’abbé Pellegrin qui se mit à descendre lentement les Champs-Élysées. Les rares passants se retournaient avec surprise sur ce prêtre noctambule qui semblait flâner dans l’avenue déserte.

--Eh! psst...

L’abbé, qui venait de traverser le rond-point, distingua, dans l’ombre projetée par les arbres, une silhouette féminine, et il pressa le pas... Mais bientôt une autre Madeleine errante lui lança son appel:

--Eh! psst!... Viens t’asseoir par ici, mon petit curé, personne ne nous verra... On sera bien tranquille sur un banc, tous les deux!

Un sentiment de douloureuse pitié envahit le brave Pellegrin qui songea: «Les pauvres femmes! Des victimes, elles aussi, de cette Société où il n’y a ni justice, ni bonté, ni charité... Est-il possible que, pour vivre, des malheureuses soient obligées de s’offrir ainsi au premier venu? Elles ont une âme immortelle, cependant, et même un ange gardien. A propos, cet ange gardien doit se sentir parfois un peu gêné quand il prend place, lui aussi, sur le banc...»

Comme il s’était arrêté pour réfléchir, une femme s’approcha et lui dit, carrément:

--Allons, viens donc, lui dit-elle... On sait bien que les curés sont des hommes comme les autres.

L’abbé, tout ému, répondit:

--Ma pauvre fille, vous me faites de la peine. Quelle existence est la vôtre! Comme vous devez souffrir!

--En hiver, oui, c’est dur. Mais ne t’en fais pas pour moi. Je ne demande pas la charité. Viens, je te dis, et tu verras...

--Non, mais, des fois! Vous en avez des idées!... Arrière, malheureuse!

--Comment, tu fais le dégoûté, espèce de ratichon?

--Le dégoûté? Non pas... Le péché ne me dégoûte pas, il m’attriste, surtout quand il a pour excuse la misère. Notre-Seigneur lui-même n’a pas été dégoûté par Madeleine...

--Je ne m’appelle pas Madeleine, mais Georgette. Et puis, je ne suis pas dans la misère. Je gagne ma vie, moi, et honnêtement, j’ose le dire. Il y a dix ans que je fais les Champs-Élysées et je n’ai jamais eu d’histoires. Alors, je te prie de me respecter. D’autant plus que je sais maintenant pourquoi tu te balades à cette heure-ci dans l’avenue... Pas la peine, tu n’y trouveras pas d’enfants de chœur!

--Je cherche à vous arracher, vous et vos pareilles, à votre esclavage. J’apporte à toutes les victimes la bonne parole attendue...

--Ça va! J’ai autre chose à faire qu’à écouter tes boniments de piqué!

Et la prostituée, avec un rire méprisant, rentra dans l’ombre.

L’abbé Pellegrin s’éloigna, non sans ressentir une impression d’amertume et de tristesse... Décidément, son apostolat rencontrait des becs de gaz. Et, tout en marchant, il songea: «Les Madeleines d’aujourd’hui n’essuieraient pas avec leurs cheveux les pieds divins de Notre Seigneur... D’autant plus qu’elles ont les tifs coupés!»

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