Tome 1 · 14
Je t’en ai prévenu, cher Lecteur, je ſuis une endiablée coquine, dans l’acception gaie de ce mot : car d’ailleurs, mon cœur eſt honnête ; la ſuite de cette hiſtoire le prouvera : je me pique de quelques bonnes qualités, de beaucoup d’uſage du monde & perſonne mieux que moi, quand je veux ne ſait ſauver les apparences ; mais, je te le répete de bonne heure afin, qu’en fait de fouterie rien de ma part ne puiſſe t’étonner ; je ſuis, ſur cet article, la plus déterminée créature que ce ſiècle ait peut-être jamais produite. Le germe de cette paſſion, de ce vice, de ce crime (s’il plaiſait à tes préjugés de nommer ainſi la manie qui me caractériſe) ce germe était apparemment chez moi de naiſſance, car à peine commençais-je à me connaître que, comme tu ſais, j’étais déſordonnée dans mes deſirs ? Eh bien, à peine commençais-je à jouir, que j’étais également déſordonnée dans mes caprices.
Je défie une beauté bien ſentimentale, éperdument amoureuſe, qui a longtems combattu, qui cède enfin & favoriſe l’objet de ſon amour, je la défie d’avoir plus de plaiſir que je venais d’en goûter dans la ſeconde accolade de mon charmant jeune homme. Eh bien, malgré cela… (ſois indulgent, cher Lecteur, & ne me jette pas des pierres pour la rouerie dont je vais te faire confidence.) Eh bien, à peine hors de ſes bras j’enviais le bonheur de Félicité qui me paraiſſait encore mieux partagée.
Depuis que j’étais oiſive, je me délectais à contempler les joies de l’autre couple. C’était un vrai démon que ce Blondin, pour la beſogne qui l’occupait. Quatre fois, preſque ſans intervalle, il avait prouvé ſon ardeur à l’heureuſe Soubrette, & de rechef il s’y diſpoſait encore…
Quel contretems ! quel trouble fête, grands Dieux ! notre porte s’ouvre ! non, cette indiſcrete porte de communication qui, le matin, m’avait permis de voir de ſi ſurprenantes choſes chez Maman ; nous avions eu ſoin d’emporter la clef de celle-là, mais la porte du corridor principal, commun à tout le dortoir ; la réelle entrée, en un mot, ſans verroux, ſelon l’étiquette des Couvens, & dont il fallait que le Diable eût donné une ſeconde clef à ma Mère, quand la ſeule que nous ſavions était néceſſairement entre les mains de la Supérieure. En un mot, c’était ma Mère qui ſurvenait. Son apparition était pour nous un coup de foudre.
Nous étions, Félicité & moi, parfaitement nues (on s’en ſouvient ?) Nos cheveux épars étaient dans le plus grand déſordre ; ces Meſſieurs auſſi décoëffés que nous, n’avaient que leurs chemiſes & des pantalons de ſoie colans à la peau, vêtemens d’ailleurs fort inutiles, car Felicité giſſante, comme on ſait, ſur ſon matelas fort près de la porte, venait tout juſtement de ſe planter pour la cinquième fois ce dont je me laſſe de répéter ſans ceſſe le nom. Il y était, & cet aſſemblage fut le premier objet qui frappa les yeux de ma curieuſe Mère. Quant à moi, j’étais ſur le point d’être tout auſſi ſcandaleuſe à voir, car, après quelques moment de repos, mon petit Fouteur redevenait ſuperbe : or, comme je ne pouvais m’arrêter à l’idée de troc qui m’avait un moment paſſé par l’eſprit ; toutes réflexions faites, j’allais employer encore ce qui ſe trouvait dans ma main.
L’Acteur de Félicité, fort maître de lui-même apparemment, ne jugeant point à propos de déconner, il ſe contenta de dire aſſez ſechement : « Quelle eſt donc cette femme — Dieux ! (m’écriai-je) c’eſt Maman ! » Pour-lors ils ſe déſunirent.
Je m’étais dépêchée de tirer les rideaux pour dérober, s’il était poſſible, aux regards d’une mère, ma nudité, celle de mon jeune champion, & les diſpoſitions ſans équivoque où l’on nous ſurprenait. Maman, ſoit émotion violente, ſoit peur ou manège, ſe montre ſoudain ſans voix & ſans forces. Elle va tomber ſur le plus voiſin des ſièges & paraît s’évanouir. A l’inſtant le naturel l’emportant ſur ma honte & ma frayeur, je vole, nue comme je ſuis, au ſecours de maman. Félicité prend, à la hâte, une chemiſe. Quant à moi, deux ſoins très-importans me faiſaient oublier mon incongruité. L’un, de rappeller maman à la vie ; l’autre, d’empêcher qu’elle ne rentrât ſur le champ chez elle & ne pût s’habiller pour donner enſuite l’alerte.
Maman reprend bientôt, ou feint d’avoir repris l’uſage de ſes ſens. Alors elle ſe défend de mes bras qui l’enlacent ; elle me repouſſe, & ſe tournant contre le doſſier du ſiège, le viſage caché dans ſes bras étroitement ferrés en croix, elle paraît navrée de douleur. Déjà nos jeunes gens avaient repris leurs habits, &, comme ils étaient à même de me remplacer pour veiller ſur la porte (qu’il s’agiſſait de ne point laiſſer repaſſer à ma mère dans un premier mouvement) je pus à mon tour me vêtir. Mais, quelle devait être l’iſſue de cette étrange ſcène !
Que ſignifiait, en premier lieu, l’immobilité de ma mère, & ſon propre embarras dans une circonſtance ſi favorable à l’exploſion du reſſentiment ! ou plutôt, remontons à ſa première idée, & voyons ſi, dans tout ceci, ſa conduite était bien naturelle.
Il s’était fait du bruit chez nous, elle l’avait entendu, c’était notre faute de nous être auſſi peu gênés les uns & les autres, que ſi nous avions été ſeuls au monde. Mais qu’avait pu ſe figurer ma Mère ? Rien autre choſe que quelque manège coupable. Pourquoi donc paraître ? Etait-ce pour prévenir un déſordre quelconque ? Elle devait bien penſer qu’il n’en était plus tems. Etait-ce pour prendre à partie les acteurs de ce qui pouvait ſe paſſer chez nous ? Dans ce cas, ſe montrer elle-même, & ſur-tout ſeule, n’était pas encore ce qui convenait, il eût été plus régulier, plus sûr, d’aller trouver la Supérieure, & de nous attaquer, avec elle, en force… Mais peut être auſſi craignait-elle le ſcandale & mon déshonneur ? — D’accord.
Voici maintenant un autre calcul. Ma Mère était cette même femme qui, le matin, s’était ſi bien monté la tête, &c. N’était-il donc pas auſſi très-vraiſemblable que vivement émouſtillée par l’idée de quelque ſcène de libertinage, elle n’avait pas été fâchée de nous y ſurprendre, ſe propoſant d’ailleurs de faire, ſi le cas le requérait, grand bruit, pour la forme ? Au ſurplus, elle devait être fort loin de l’idée que nous fuſſions en affaire réglée, chacune avec un homme, & tout au plus ſoupçonnait-elle quelqu’eſcarmouche de tribaderie. C’était l’outrance du combat qui la pétrifiait.
Si nous avions notre embarras & ma Mère le ſien, ces Meſſieurs avaient également le leur. S’en aller comme ils étaient venus, rien de plus faiſable : mais descendre dans le jardin, ce n’était pas le tout ; pour qu’ils ſortiſſent du Couvent, le Chevalier leur était néceſſaire ; lui ſeul pouvait les faire repaſſer par certain endroit dont j’aurai lieu de parler enſuite, & qui avait favoriſé leur venue. Ils n’avaient pas grand’choſe à redouter pour leur propre compte, mais, à quoi ne demeurions nous pas expoſées après leur retraite ! Ce point ſeul les allarmait : de ſon côté, ma Mère attendait qu’enfin ces gens-là ſe retiraſſent ; ſa patience n’avait pas d’autre ſens : cependant ils reſtaient là ! — Cet imbroglio durait déjà depuis près d’un quart-d’heure, quand enfin le deſiré Chevalier parut.