‹ Mon oncle et mon curé; Le voeu de NadiaChapitre 21 sur 32 · II

II

Le soleil allait se coucher: en ces jours, les plus longs de l'année, il ne disparaît de l'horizon que vers neuf heures et demie; ses derniers rayons d'or rouge, colorant les coupoles du palais, enfilaient une haute avenue et venaient illuminer le Samson colossal terrassant le lion, qui semble taillé dans un bloc d'or massif, au milieu d'une vaste pièce d'eau.

Tout à coup, un grondement sourd se fit entendre, et une énorme masse d'eau s'élança vers le ciel tout d'une poussée, jaillissant de la bouche du monstre, puis retomba en gerbe dans le bassin. Un bruit d'eaux courantes se répandit dans tout le parc, et l'orchestre militaire, placé devant le château, au milieu des parterres, fit entendre son premier accord solennel.

C'est une fête dont la répétition a blasé ceux qui en sont les témoins presque journaliers; mais Nadia n'était pas blasée. Tout en vivant au milieu d'un luxe tel que bien peu le connaissent, elle avait conservé une fraîcheur d'impressions rare parmi les jeunes filles de son âge et de sa condition. Assise sur une chaise, au milieu d'un groupe d'adorateurs, elle regardait se détacher sur la mer bleue, sur le ciel déjà gris perle, la colonne gigantesque d'écume et de poussière d'eau transparente que lançait le lion doré. Dans les jeux de la lumière et de l'ombre, elle trouvait un charme captivant, qui berçait la mélancolie de ses pensées secrètes.

Autour d'elle bruissait la vie mondaine: les belles promeneuses, aimables et coquettes, s'installaient pour jouir de la fraîcheur du soir, avec un bruit de soie froissée qui évoquait des idées de richesse et de bien-être; les éperons des officiers de la garde faisaient entendre un cliquetis sonore, et les dragonnes d'or filé retentissaient sur le métal du fourreau de leurs sabres. Le roulement continu des équipages, assourdi par une épaisse couche de sable, résonnait comme un tonnerre lointain; l'orchestre continuait l'ouverture d'_Euryanthe_, qui parle si bien des forêts et des solitudes, et sans entendre les propos futiles, qui s'échangeaient auprès d'elle, Nadia, les yeux perdus au ciel lointain, regardait s'allumer, dans l'azur clair encore, la première étoile.

Elle jouissait profondément de toutes ces choses exquises, fruits d'une civilisation brillante; le contraste d'un luxe artificiel avec la richesse impérissable de la nature, le froissement des étoffes soyeuses sous le murmure insensible des grands tilleuls, l'éclat du bronze doré sur la demi-teinte opaline de la mer qui formait le fond de ce magnifique tableau, doublaient la puissance de ses impressions. Mais, tout en éprouvant le bien-être de cette jouissance artistique, elle ne pouvait s'empêcher de se souvenir d'autres tableaux; ses lectures et la tendance générale de son esprit la portaient à songer à ceux qui travaillent obscurément pour produire l'or qui paye ces plaisirs et les matériaux qui les composent. Privée trop jeune de sa mère, qui eût su mettre plus de mesure dans ses enseignements, Nadia, élevée par une institutrice anglaise, stricte observatrice des lois du devoir et de la morale, avait pris d'elle un amour du peuple, une sympathie pour ses souffrances, qui, peu à peu exagérée par sa tendance naturellement enthousiaste, avait pris la force et l'empire d'une idée fixe.

Le bien qu'elle faisait autour d'elle ne lui suffisait pas: pendant les années de son adolescence, sa bourse, sans cesse remplie par son père, s'était sans cesse vidée dans des mains plus avides que méritantes. Quelques désillusions dans cette voie lui inspirèrent le désir d'attaquer le mal dans sa source, au lieu de chercher à l'amoindrir dans ses effets. Nadia fit alors comme la plupart des jeunes filles riches de son époque; elle eut à la campagne son école du dimanche, où les enfants des villages voisins furent attirés par la promesse de récompenses; elle fut au nombre des fondatrices d'une crèche, d'un orphelinat, d'une maison de refuge. Son nom figura sur toutes les listes de charité à côté de sommes considérables; mais, avant d'avoir dix-neuf ans, elle connaissait l'inanité de ces oeuvres, entreprises à grands frais par des femmes inexpérimentées, qui dépensent dix fois la somme nécessaire pour faire le bien et n'obtiennent qu'un résultat parfois nul, toujours médiocre, faute de savoir ou de vouloir écarter toute ostentation ruineuse et inutile.

--Et vous, princesse, en êtes-vous, du nouvel orphelinat? dit une voix près d'elle.

Elle était si loin de Péterhof et du parterre, qu'elle ne put s'empêcher de tressaillir.

--Pardon, répondit-elle en se remettant. Je pensais à autre chose. De quoi parliez-vous?

--Du nouvel orphelinat fondé par la comtesse Brazof; elle a acheté une maison au vieux Pétersbourg, pour y recevoir les filles d'ouvriers qui resteraient orphelines. Vous en êtes sans doute?

--Non, répondit Nadia.

--Pourquoi? s'il m'est permis toutefois, princesse, de vous adresser cette question, reprit le jeune aide de camp qui l'avait interrogée.

--Parce que toutes ces histoires-là finissent de même. Ou bien on n'a pas d'orphelines, je ne sais pas pourquoi; ou bien on n'a pas d'employés, parce qu'ils volent ou sont incapables; ou bien on n'a pas d'argent, parce que les personnes charitables se lassent d'en donner, voyant que cela n'avance à rien. Je ne suis pas pour les charités collectives.

Un murmure d'approbation s'éleva du sein du groupe. Nadia eût dit exactement le contraire, que l'approbation eut été la même. Il y avait là une demi-douzaine de jeunes officiers de la garde, un général-major de trente-deux ans et deux attachés au ministère des affaires étrangères, qui étaient absolument abrutis par l'adoration que leur inspirait la jeune princesse.

--Vous êtes si bonne, princesse! s'écria le général, vous faites plus de bien à vous seule...

--Chut! fit la jeune fille en portant son éventail à ses lèvres, respectez la musique!

La cour de Nadia tomba aussitôt dans un recueillement profond, et tout le monde s'appliqua à écouter avec l'attention la plus soutenue le pot pourri quelconque qu'exécutait l'orchestre militaire. Nadia échangea un coup d'oeil railleur avec son père, confident de toutes ses malices, et ils se sourirent à la dérobée, puis reprirent l'apparence du sang-froid.

Deux ou trois dames s'approchèrent et causèrent un instant avec Nadia. La comtesse Mazourine, sa tante, vint s'asseoir auprès d'elle comme elle faisait d'ordinaire. C'est une dame d'honneur de la défunte impératrice, une femme d'un grand coeur et d'un esprit fort sensé, qui remplaçait autant que possible près de sa nièce la mère morte trop tôt. La conversation continua par accès, au gré des caprices de la jeune fille, qui causait pendant les morceaux de musique qui ne lui plaisaient pas et qui ordonnait le silence pour les autres.

Les étoiles envahissaient rapidement le ciel toujours pâle, et la soirée s'avançait; dix heures venaient de sonner, Korzof s'approcha du groupe où trônait la jeune princesse.

--Enfin! dit Roubine, je pensais que vous nous feriez faux bond.

--Je vous cherche depuis une demi-heure. Vous avez changé le lieu de vos audiences, mademoiselle? Jadis, l'an dernier, veux-je dire, on vous trouvait plus près de l'orchestre.

--On est mieux ici, c'est presque une solitude, et plus je vis, plus j'aime la solitude, répondit Nadia.

--Elle ne sera jamais où l'on vous trouve! fit galamment l'aide de camp.

Nadia sourit d'un air dédaigneux et remercia d'un léger signe de tête. Korzof s'était assis en face d'elle; à la lueur de ces soirées de juin, il pouvait lire comme en plein jour sur le visage de la jeune fille.

--Quelles nouvelles? demanda-t-il à son plus proche voisin. Je suis depuis quatre mois sans communications avec le monde civilisé. Ces voyages en bateau à vapeur sont presque la prison, sous ce rapport-là.

--En prison, on fait passer au moins une lime pour scier vos barreaux, n'est-ce pas? fit Roubine, qui se sentait gai depuis l'arrivée du jeune homme dans leur cercle.

--Oui, il y a cela, reprit Korzof, et puis enfin, si l'on est condamné, c'est pour quelque chose, et cela vous occupe; tandis qu'à bord d'un navire...

--Il vous arrive donc de ne savoir à quoi penser? demanda Nadia en relevant la tête pour regarder son interlocuteur. Vous n'avez pas en vous, ni au dehors, de quoi vous occuper l'esprit?

--Je vous demande pardon, mademoiselle, j'ai l'esprit et le coeur pleins de choses graves; mais comme elles ne sont point encourageantes,--ni encouragées,--ajouta-t-il plus bas, ces pensées sont des compagnes sans gaieté. Dites-moi donc ce qu'on fait dans le monde; qui meurt, naît ou se marie?

--Peu de morts, et pas intéressantes, repartit le prince; pas de naissances, que je sache; mais des mariages,--tant qu'on en voudra. Olga Rézine épouse Bachmakof; Moraline épouse mademoiselle Kouref... attendez... Natacha Doubler épouse le vieux Serguinof...

--Mariage d'amour? demanda Korzof en souriant.

La voix de Nadia s'éleva un peu tremblante de colère ou d'émotion.

--Autant d'un côté que de l'autre, dit-elle.

La musique se taisait en ce moment; ils étaient loin des conversations bruyantes; le seul bruit qui accompagnât sa voix était celui des eaux jaillissantes, retombant en pluie dans les bassins.

--Natacha épouse un vieux mari parce qu'il lui apporte sa fortune, et Serguinof épouse la jeune fille parce qu'elle est belle, bien élevée, et qu'elle va lui faire un intérieur agréable pour ses vieux jours. C'est un mariage d'intérêt... les autres aussi. Ce sont des fortunes qui s'unissent, rien de plus. Est-ce que Olga ne devrait pas avoir honte, elle qui a un million de dot, d'épouser Bachmakof qui en a un et demi? N'y a-t-il donc plus, sur la terre, d'hommes jeunes et intelligents, de filles généreuses et désintéressées, pour que tout mariage soit un trafic ou un placement à de gros intérêts?

--Permettez, princesse, dit le général-major en se rengorgeant; la richesse serait-elle, dans vos idées, un obstacle aux sentiments?

--Ce n'est pas cela que je veux dire, fit Nadia avec quelque impatience, et vous le savez bien! Une fois que ces couples s'aiment ou croient s'aimer, ils se marient... Mon Dieu! c'est très-naturel, et ils font très-bien; ils n'ont d'ailleurs rien de mieux à faire! Mais que voulez-vous qu'ils deviennent ensuite? Quel avenir leur est réservé, à ces êtres qui n'ont rien à faire dans la vie que de s'amuser partout où l'on s'amuse et de s'ennuyer à la maison, quand ils sont seuls? Tant qu'ils sont jeunes, à force de se traîner réciproquement au bal, au théâtre, à l'étranger, à Karlsbad ou à Monaco, ils passent le temps tant bien que mal; puis, quand ils sont vieux, ils soignent leur goutte ou leur maladie de foie. Croyez-vous qu'ils s'aiment alors, quand ils sont lassés, écoeurés l'un de l'autre? croyez-vous qu'ils se souviennent de leur jeunesse, du temps où ils croyaient s'aimer?

Elle haussa les épaules avec dégoût.

--Nadia, lui dit sa tante avec douceur, tous les mariages ne sont pas tels que tu les dépeins!

--Vous avez raison, ma tante! Il y a les gens qui se séparent, parce que la vie en commun leur est intolérable, ou bien parce que... Mais j'oublie que je suis une demoiselle bien élevée, et que certains sujets de conversation me sont interdits.

--Nadia! fit doucement son père avec un accent de tendre reproche.

Elle allait parler, lorsque les cors anglais jouèrent une phrase mélodieuse qui la fit tressaillir.

--Écoutez! dit-elle.

On écouta. La phrase se déroula avec une grâce et une souplesse infinies, parcourant l'orchestre comme un ruban de lumière qui se glisserait à travers la trame instrumentale; puis elle se perdit, comme il arrive trop souvent, dans une explosion bruyante et banale. Nadia releva la tête, qu'elle tenait baissée pour mieux entendre, et ses yeux rencontrèrent le regard de Korzof.

--Quel serait donc votre idéal du mariage, princesse? dit-il doucement, mais d'une voix, nette.

La jeune fille le regarda avec une sorte de défi.

--Je voudrais, dit-elle avec plus de force qu'elle n'en apportait d'ordinaire à de simples conversations mondaines, je voudrais que chaque être humain eût un but dans la vie: que ce soit l'art, la poésie, la science, peu importe. Je voudrais qu'un homme ne se contentât pas de vivre heureux et de dépenser son argent, l'argent qui lui vient de la sueur de ses paysans ou du travail de ses pères, d'une façon quelconque, satisfait d'en donner une part à ceux qui n'ont rien. Je voudrais qu'il fît quelque chose, qu'il fût quelqu'un; je voudrais que ce fût aussi vrai pour les femmes que pour les hommes; celles-ci ne peuvent payer de leur personne, suivant les lois de notre société! Soit. Qu'au moins leur fortune soit pour elles un moyen de faire le bien, que toute héritière appelle à elle par le mariage un homme pauvre et intelligent... En agissant ainsi, elle rachètera son péché originel, sa fortune, qui la met d'avance au rang des inutiles!

Un choeur de réprobation s'éleva autour de Nadia.

--Oh! princesse! vous le dites, mais vous ne le feriez pas! s'écria l'un des attachés au ministère.

Nadia se leva et promena sur ceux qui l'entouraient un regard assuré.

--Moi? Vous ne me connaissez pas! Eh bien, je le jure en présence de vous tous, qui en êtes témoins, puisque le ciel a voulu me faire riche et de haute naissance, je n'épouserai qu'un homme sans fortune; mais, par son mérite et ses talents, il se sera fait une position honorable. Je le jure!

Elle étendit sa main droite vers le ciel et la mer, pour les prendre à témoin de son serment.

--Nadia! fit son père frappé au coeur.

--Je l'ai juré, mon père, répéta la jeune fille; mais vous savez bien que je ne contrecarrerai pas vos désirs; je saurais vivre et mourir près de vous, sans désirer d'autre bonheur.

La musique avait fini de jouer, la foule se dispersait, et le roulement des équipages avait recommencé. Les eaux cessèrent de se faire entendre, et le silence régna sous les grands arbres.

--Princesse, dit tout bas Korzof, j'aurais à vous parler; daignerez-vous m'accorder un moment d'entretien?

--Quand il vous plaira, fit Nadia, les yeux encore pleins d'une flamme hautaine.

Son cercle d'adorateurs l'escorta jusqu'à sa voiture, où elle monta avec sa tante, pendant que Roubine s'asseyait aux côtés de Korzof, qui lui avait proposé de l'accompagner. Les calèches s'éloignèrent, laissant les adorateurs un peu penauds.

--Quelle personne extraordinaire! s'écria le général, quand elle eut disparu.

--Vous savez, général, repartit l'aide de camp, ce sont des paradoxes: il ne faut pas y faire attention!