‹ Monrose ou le Libertin par fatalitéChapitre 42 sur 154 · II · 03

II · 03

Monrose continue : « Certain jour M. l’abbé (se méprenant apparemment lorsqu’il en fut à suscrire sa correspondance du matin) eut l’étourderie de m’adresser un billet écrit pour l’une de ses commettantes. J’y découvris toute la trame du complot de me tirer, comme on l’articulait, une plume de l’aile. L’insolent billet finissait par ces mots familiers : « Si tu peux lui persuader que tu l’adores, et que jamais qui que ce soit ne t’a… (je vais changer un mot par décence) servie comme lui, tu peux compter que j’accrocherai pour toi le solitaire, et, Dieu aidant, peut-être jusqu’à son dernier écu. Joue bien ton rôle ; je réponds du mien. Adieu, friponne. »

« Outré de me voir ainsi traduit en ridicule, et devinant que le perfide écrivain ne se montrerait plus chez moi, puisqu’il ne pouvait ignorer longtemps sa bévue, je me mets à le chercher de tout mon pouvoir. Le troisième jour enfin je le rencontre sortant de chez Nicolet, son théâtre de prédilection, où d’ailleurs il savait qu’on ne me voyait presque jamais. Le drôle, à ma vue, qui le foudroie, veut se jeter dans un café ; je le préviens, l’atteins, et comme je n’ai ni l’envie, ni le loisir de m’expliquer, je lui détache, de ma canne, une douzaine de coups bien assénés. Cent témoins de cette expédition ne font qu’en rire ; plus d’une voix murmure : « C’est Saint-Lubin : on fait bien ; il doit l’avoir mérité ! » Je remonte sans obstacle dans mon fiacre.

« Cependant ma vivacité me fait, auprès de certain monde, une détestable réputation. Madame de Folaise, chez qui, toujours de plus en plus économe de ma personne, je me maintenais d’ailleurs assez bien, me consigne à sa porte, et me réduit à n’y plus mettre que des cartes. Madame Popinel (veuve dès le temps où j’étais en voyage à la chaussée d’Antin, et chez qui certaines circonstances m’avaient forcé de paraître), criait publiquement tollé contre moi, prenait fait et cause pour l’estimé Saint-Lubin, et bénissait tout haut le ciel de ce que mon affreux caractère s’était assez à temps démasqué pour qu’elle ne fît pas la sottise de me livrer sa main et sa fortune…

« — Jour de Dieu ! interrompis-je, vous, chez madame Popinel ! et cette vieille folle rêvant encore mariage ! Vous aviez donc perdu l’esprit ? — Moi ? point du tout : je n’étais pour rien dans les chimères de madame de Folaise et de son amie ; mais voici ce qui m’était arrivé. »

Page 1