Scène XII
LES MÊMES, CASSAGNE, accent du Midi
Cassagne, entrant, très aimable, il a une petite badine à la main, il descend à gauche à hauteur de la table.
Ah !… madame, je suis bien heureux de vous voir ! Comment va Duchotel ?
Léontine, à part
Ah ! ça, qu’est-ce que ça signifie ?
Cassagne
Il n’est pas là ?
Léontine, haut et dissimulant comme elle peut son trouble
Non ! non ! Il n’est pas là… Vous auriez peut-être désiré lui parler ?
Cassagne
Ah ! madame, il y a si longtemps que je ne l’ai vu.
Léontine, à part
Hein ? (Haut.) Ah ! vraiment, il y a… ?
Cassagne
Je voulais le consulter pour une chose personnelle, un conseil à lui demander… d’ailleurs, je peux vous confier ça ! (Léontine très nerveuse mais très contenue, l’invite à s’asseoir, ils s’asseyent, lui à gauche, elle à droite. — Cassagne pose son chapeau haut-de-forme sur la table à sa gauche, c’est-à-dire sur la partie de la table la plus éloignée du public.) Vous savez que je vis séparé de ma femme et que mon plus grand désir serait de divorcer.
Léontine, qui voudrait aborder la question qui l’intéresse
Oui, oui, en effet, mais…
Cassagne, lui coupant la parole
Il ne me manquait qu’un grief. Eh bien ! justement, je venais annoncer à ce brave Duchotel qu’enfin je le tenais, mon grief (Il pose sa canne sur la table à sa droite) et que ce soir, je me disposais à faire surprendre ma femme en flagrant délit d’adultère. (Très content.) Elle a un amant, madame, je le sais… Oui, oui, elle a un amant.
Léontine, qui pendant tout ce qui précède n’a pas écouté un mot de ce que lui dit Cassagne, occupée qu’elle est à monologuer intérieurement, avec les gestes d’une personne qui discute en elle-même — distraitement.
Ah ! tant mieux, tant mieux.
Cassagne, même jeu
C’est un certain monsieur Zizi.
Léontine, même jeu
Mes compliments… mes compliments… mais vous me disiez qu’il y avait longtemps que vous n’aviez pas vu M. Duchotel ?
Cassagne
Oh ! il y a belle lurette… au moins six mois !
Léontine
Six mois !
Cassagne
Vous lui direz que c’est un lâcheur !
Léontine
Cependant, vous avez dû le rencontrer, il me semble bien… à quelques chasses, je crois…
Cassagne
Àla chasse ! moi ? Mais je ne chasse pas !
Léontine
Vous ne chassez pas ?
Cassagne
Moi ? Mais je n’ai jamais chassé de ma vie !
Léontine
Il ne chasse pas !… (Un temps pendant lequel elle suffoque littéralement, puis tout à coup elle bondit en poussant une suite de cris rauques qui font sursauter Cassagne.) Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Cassagne, se dressant comme mû par un ressort
Hein !
Léontine, semblant s’adresser à Cassagne
Ah ! menteur ! Ah ! gredin ! Ah ! misérable !
Cassagne, ahuri
Mais, madame… (À part.) Ah ! mon Dieu, qu’est-ce qu’il lui prend ?
Léontine, marchant sur lui
Ah ! vous viendrez me dire maintenant que vous allez à la chasse !
Cassagne, la suivant
Moi, mais non, au contraire !
Léontine, ouvrant la porte du fond et parlant dans la direction où s’est opérée la sortie de son mari.
Ah ! vous viendrez me jouer la comédie ! me faire le bon apôtre !
Cassagne, même jeu
Moi !… (À part.) Ah ! mon Dieu ! mais elle est folle !
Léontine, redescendant sur lui, ce qui l’oblige à gagner la droite
Mais, Dieu merci ! Le masque est tombé et vous apparaissez avec toute la noirceur de votre âme !
Cassagne, se rapprochant de la table sur laquelle il pose les mains. — Il fait face à Léontine, essayant de l’amadouer.
Voyons, madame, voyons…
Léontine, prenant la canne que Cassagne a posée sur la table et en frappant fortement la table en même temps que les doigts de Cassagne.
Laissez-moi tranquille !…
Cassagne, reculant au fond et soufflant sur ses doigts
Oh !
Léontine, elle a conservé la badine avec laquelle elle gesticule, et gagne l’extrême gauche
Oh ! mais maintenant, je sais ce que je voulais savoir… Oh ! je m’en doutais, d’ailleurs !
Cassagne, à part, en se dirigeant vers elle au-dessus de la table
Ah ! que c’est triste d’avoir des crises comme ça… (Haut et suppliant.) Madame… !
Léontine, le menaçant avec la canne
Ah ! on me joue ! Ah ! on se moque de moi !… (Passant devant la table et gagnant la droite.) Eh bien ! on verra qui rira le dernier.
Cassagne, qui est près de la cheminée, voyant que Léontine a posé la canne sur la table. — À part.
Si je pouvais reprendre ma canne.
Léontine, plus calme
Non ! quand je pense que tout à l’heure je ne soupçonnais rien.
Cassagne, tout en s’approchant doucement, abondant dans son sens
Oui, madame, oui.
Léontine
J’étais calme… tranquille.
Cassagne
Oh ! mais, madame, c’est mon chapeau.
Cassagne, ahuri et avançant les mains vers Léontine
Ah !
Léontine, saisissant la canne et en frappant un fort coup sur la table
Ah ! ah ! ah ! j’étais bien folle !
Cassagne, qui a reçu le coup sur les doigts et a gagné le fond droite, au-dessus de la table
Ah ! bien, si elle croit que c’est passé…
Léontine, qui s’est levée et a gagné la gauche, en tenant la canne de Cassagne
Oh ! mais maintenant, à mon tour ! J’ai été trop bonne jusqu’à présent, mais vous la connaîtrez, monsieur, la peine du talion !
Cassagne, qui a ramassé son chapeau qu’il essaye de redresser
Oui ! madame, oui !
Léontine
Ah ! vous en prenez à votre aise !… Eh bien ! moi aussi !… Ah ! le ménage ne vous suffit plus ! Eh bien ! moi non plus… (Sonnant à gauche.) Et pour commencer, je vais écrire à Moricet.
Babet, entrant par le fond
Madame a sonné !
Léontine, à Babet qui entre
Préparez-moi mon sac de voyage… Je vais passer deux jours chez ma marraine, à la campagne, allez !
Babet
Bien, madame… (Étonnée, à Cassagne.) Qu’est-ce qu’elle a ?
Cassagne, à mi-voix à Babet, avec conviction
Ah ! Elle est bien malade !… elle est bien malade.
Léontine
Ah ! oui, je me vengerai !… C’est indigne ! c’est indigne ! c’est indigne ! (Dans sa colère, elle brise la badine de Cassagne, puis la jetant avec fureur.) Ah !
Cassagne
Oh ! mais, madame, c’est ma canne !… (En ramassant les morceaux.) Oh ! ma canne.
RIDEAU