‹ Monsieur chasse !Chapitre 14 sur 46 · Scène PREMIÈRE

Scène PREMIÈRE

MADAME LATOUR, DUCHOTEL

Madame Latour, un vaporisateur à la main, vaporisant les rideaux de la fenêtre

Là ! assez pour les rideaux ! (Allant au canapé.) au canapé maintenant ! Hum ! le canapé… c’est généralement le terrain où s’engage l’action… très important !… De la première escarmouche dépend presque toujours la victoire… double ration au canapé. (Elle vaporise consciencieusement le canapé.) Ah ! dame ! je vaporise stratégiquement. (Allant au lit dont la couverture est faite.) Ainsi, là, tenez ! j’en mets… par acquit de conscience, parce qu’à vrai dire, quand on est arrivé à cette phase… Enfin, quand ce ne serait que des libations d’actions de grâces ! (Elle vaporise le lit légèrement, puis redescendant à droite.) Allons, j’espère que M. Moricet, notre nouveau locataire, sera content. (Montrant le vaporisateur qui est presque vide.) Je viens de lui vaporiser là pour seize francs d’impérial russe. (Tout en se dirigeant vers le piano.) Eh bien, j’aime les hommes comme ça, moi ; les hommes qui, en amour, ne regardent pas à la dépense ! (Se vaporisant.) D’ailleurs, il y a-t-il rien d’assez cher pour une femme aimée ? Ah ! nous sommes un bien heureux sexe… (Elle va poser le vaporisateur sur le piano et gagne lentement la droite tout en parlant.) Ah ! que n’ai-je eu, moi, comtesse de Latour du Nord, quand j’étais encore du noble faubourg Saint-Germain, des faiblesses pour un homme comme celui-là au lieu d’aimer un numéro de cirque… (Elle s’assied sur le canapé.) Mon mari ne m’aurait pas pincée et je ne serais pas concierge à l’heure qu’il est. (S’étendant sur le canapé.) Ah ! c’est loin tout ça !… heureux temps ! Ces parfums m’engourdissent… Je me sens tout alanguie !… à quoi bon ?… Encore si le proverbe était vrai ! « Il n’est pas de si grande dame que le muletier ne trouve son heure », dit-on ! Ah ! ouat, il n’est jamais là le muletier ?

Voix de Duchotel, à l’extérieur

Madame Latour !

Madame Latour, se redressant sur son séant

C’est le muletier ?

Duchotel, entrant, tenue du premier acte, son fusil dans son étui sur l’épaule gauche

Madame Latour, vous êtes là ?

Madame Latour

Monsieur Zizi !

Duchotel, sur le pas de la porte gauche, pan coupé

Voilà un quart d’heure que je vous cherche… Cristi que ça infecte ici… est-ce qu’il y a un chat ?

Madame Latour, remontant vers Duchotel

Un chat ! c’est de l’Impérial russe…

Duchotel

Pffu ! il y a de quoi tomber à la renverse. Dites donc ! voilà dix minutes que je sonne à la porte en face, chez M Cassagne ; elle n’est pas chez elle ?

Madame Latour, d’un air désolé

Non, monsieur.

Duchotel

Comme c’est agréable, je l’ai attendue à la Maison d’or avec un dîner pour deux… et j’ai dû le manger tout seul… Elle n’a donc pas reçu ma dépêche ?

Madame Latour

Si, monsieur. M Cassagne m’a dit : « Mon oncle Zizi… »

Duchotel

Voilà ! c’est moi !…

Madame Latour

… Mon oncle Zizi arrive aujourd’hui de sa province ; il descend chez moi ainsi qu’à l’ordinaire ; vous lui direz que si j’avais reçu sa dépêche plus tôt, je lui aurais consacré ma soirée, malheureusement j’en ai disposé ; vous lui remettrez ma clé et le prierez de m’attendre.

Duchotel

Comme si elle n’aurait pas mieux fait de rester chez elle.

Madame Latour, remettant la clé

Voilà la commission faite. (Redescendant devant le canapé.) Et à part ça, monsieur Zizi, qu’est-ce qu’on dit de neuf à Lons-le-Saulnier ?

Duchotel, ahuri, s’arrêtant au moment où il se disposait à s’en aller

Ce que l’on dit de neuf à Lons-le-Saulnier ?

Madame Latour

Oui !

Duchotel

Est-ce que je sais, moi !

Madame Latour

Comment ? Je croyais que M Cassagne m’avait dit que si vous descendiez quelquefois chez elle… c’est que vous aviez votre habitation à Lons-le-Saulnier.

Duchotel, redescendant devant la table numéro 1

Hein ! ah ! moi ? Ah ! parfaitement ! non, j’avais compris… tiens, parbleu si, j’habite Lons-le-Saulnier.

Madame Latour (2)

Vous devez bien vous y ennuyer ?

Duchotel

Mais non… le jardin public… la musique militaire…

Madame Latour

Et puis enfin, vous venez à Paris… (Brusquement.) Pourquoi apportez-vous toujours votre fusil quand vous venez à Paris ?

Duchotel, avec aplomb

Ça !… c’est pas un fusil, c’est un nécessaire de toilette, c’est comme ça qu’on les fait à Lons-le-Saulnier. (Passant à droite.) Mais dites donc, comtesse, elle est bien installée la cocotte qui habite ici…

Madame Latour (1)

La cocotte… Qui ça ?… M Urbaine des Voitures. Mais elle n’habite plus ici… monsieur Zizi… Nous lui avons donné congé.

Duchotel

Vraiment ?

Madame Latour

Oh ! monsieur, nous ne pouvions pas garder une locataire comme ça… elle déconsidérait la maison ! Une demoiselle, qui prenait des collégiens au sevrage !… Ça me fait penser qu’il faut que j’aille réclamer une des clés d’ici à son petit dernier !… Une femme, monsieur, qui n’attendait même pas qu’ils fussent bacheliers pour leur inculquer les principes de la licence !… palsembleu… quand j’avais à lui tirer le cordon, à celle-là (Se frappant la poitrine d’un geste noble) mon sang de patricienne se révoltait !…

Duchotel

Vous êtes farouche, comtesse !

Madame Latour

Pour les cocottes, oui ! Je flétris les amours vénales. Je n’ai de respect, moi, que pour les écarts des femmes honnêtes. Heureusement, depuis le départ de cette demoiselle, je puis dire hautement que la maison est irréprochable ; tous gens mariés !… et même quelques-uns ensemble.

Duchotel

Parfait, eau, gaz et gens mariés à tous les étages. Alors ici, les nouveaux locataires, ils sont mariés ?

Madame Latour

Lui, non, mais elle certainement, si j’en juge par le mystère et les égards dont il l’entoure.

Duchotel

Ah ! le sacripant… et qu’est-ce qu’il est, lui ?

Madame Latour

Médecin.

Duchotel

Ah ! c’est un médecin qui se paie une femme mariée… voyez-vous ça… Et dire que pendant ce temps-là le mari dort sur les deux oreilles. Quelle moule !… Allons, au revoir, comtesse, je vais voir si M Cassagne n’est pas rentrée.

Madame Latour, qui est remontée à gauche vers la porte d’entrée

C’est ça, monsieur Zizi ! (Elle entr’ouvre la porte, puis brusquement.) Non, attendez, on monte. (Regardant dehors.) Ah ! mon Dieu !… ce sont les locataires d’ici, ils vont m’attraper pour vous avoir laissé entrer.

Duchotel

Eh bien, laissez-moi partir.

Madame Latour, l’arrêtant

Non… vous vous rencontreriez. (Le prenant par le bras et le conduisant à la porte de droite, premier plan, qu’elle ouvre.) Tenez, entrez là !… Je dirai que vous êtes un parent à moi, que je vous ai fait venir pour faire l’appartement à fond.

Duchotel

Comment ! mais…

Madame Latour

Et attendez que je vienne vous délivrer.

Duchotel

Cristi ! ça sent le camphre là-dedans !

Madame Latour

Eh bien ! ça conserve… Entrez. (Elle ferme la porte, voyant entrer Moricet et Léontine.) Ouf ! il était temps.

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