‹ Monsieur chasse !Chapitre 17 sur 46 · Scène IV

Scène IV

MADAME LATOUR, LÉONTINE, MORICET

Madame Latour, fermant la porte

Enfin ! il est parti ! (Tout en courant à la porte de droite, deuxième plan.) J’ai cru qu’il ne s’en irait pas ! (Ouvrant à Moricet et à Léontine.) Vous pouvez venir.

Moricet, entrant avec Léontine

Ce n’est pas dommage !

Madame Latour, au-dessus de la table

Vous n’avez plus besoin de moi, monsieur Moricet ?

Moricet

Non ! merci, comtesse.

Madame Latour, près de la porte de sortie

Allons ! bien bonne nuit, monsieur, madame.

Moricet

C’est ça ! vous aussi.

Madame Latour

Oh ! moi.

Moricet, aussitôt M Latour sortie.
À Léontine avec amour

Léontine !

Madame Latour, reparaissant comme un diable qui sort d’une boîte, ce qui arrête l’élan de Moricet et de Léontine

Dans le cas où vous auriez à m’appeler, la sonnette, là, va à ma loge.

Moricet

Oui. Eh ! bien, faites comme la sonnette ! allez-y aussi. (Il va fermer la porte à clé, puis vivement à Léontine.) Léontine !…

Léontine

Moricet ?

Moricet, étreignant Léontine dans ses bras, dans la position de la gravure connue

Enfin ! seuls !…

Léontine

Ah ! Moricet, est-ce moi ! est-ce bien moi qui suis là dans vos bras ?

Moricet, lui tenant les deux mains

Léontine ! je n’ose y croire moi-même, j’ai besoin de vous regarder, j’ai besoin de vous serrer contre moi. (Il la serre.) J’ai besoin de vous…

Léontine, mettant la main sur la bouche de Moricet pour l’empêcher de l’embrasser.

Non !

Moricet, interloqué

Oui !… pour me dire que c’est vous ! vous que j’ai désirée tant de jours !…

Léontine, abandonnant les bras de Moricet

Tant de jours ?

Moricet

Et tant de nuits donc !

Léontine

Ah ! Moricet, dites-moi que ce n’est pas une grande folie que je fais là.

Moricet

Une folie ! mais en quoi ? en quoi ?

Léontine

Mais en tout ! en tout ! en tout ! (S’asseyant sur le canapé.) Pensez qu’à l’heure présente, je suis encore une femme honnête et que demain…

Moricet, avec une conviction superbe

Mais vous le serez encore, demain !

Léontine

Ah ! vous trouvez, vous ?

Moricet, bien sincère

Dame ! à moins que vous n’alliez le raconter à tout le monde.

Léontine, vivement, avec un sentiment de terreur instinctive

Oh ! non.

Moricet, avec une chaleur pleine de conviction

Eh bien, alors ?… Mais qu’est-ce que c’est donc, je vous en prie, que l’honnêteté des femmes ? c’est l’opinion publique. Eh ! bien, nous n’avons qu’à ne pas la mettre au courant de nos petites affaires, l’opinion publique !

Léontine

Oh ! en voilà une morale !

Moricet, avec véhémence

Comment ! est-ce que vous allez me dire que cette honnêteté-là n’est pas une convention sociale ! En quoi donc n’êtes-vous plus une femme honnête parce que vous vous donnez à celui que vous aimez, si ce n’est parce que la société vous a dit : « Vous n’aimerez pas d’autre homme que votre mari, l’amant légal que je vous concède ! » C’est elle qui a institué ce… fonctionnaire, « le mari ». (S’asseyant près d’elle sur le canapé et lui prenant les mains.) Mais la vérité, Léontine, la loi naturelle, c’est nous ! le mariage n’est-il pas l’union de deux cœurs qui s’aiment ? Eh bien, alors, le vrai mari, c’est l’amant ; l’époux n’est que le mari que la société vous donne, tandis que l’amant, c’est le mari que le cœur choisit !

Léontine, résumant

Un mari en second.

Moricet

C’est ça, un lieutenant. (Se levant, et au public tout en gagnant la gauche.) Ce sont toujours eux qui font la besogne. (Revenant à Léontine.) D’ailleurs à quoi bon discuter, argumenter, nous nous aimons, n’est-ce pas ? (Il prend la main de Léontine qui se lève et l’entraîne doucement à gauche.) Eh bien ! que nous importe le reste !… Avez-vous donc oublié la lettre que vous m’avez écrite tantôt dans un élan généreux ?

Léontine, passant à gauche (n 1)

Mais non… Je rageais…

Moricet, sans se déconcerter

Eh ! bien dans un élan de rage généreuse… Ah ! cette lettre qui m’a ouvert le paradis ! cette lettre…

Léontine

Vous l’avez ?

Moricet

Comment, si je l’ai ? Je la garde sur mon cœur.

Léontine, avec un air de doute plein de coquetterie.

Oh ! je voudrais bien la voir ?

Moricet

La voilà !

Léontine, rougissant et baissant la tête pour contenir son rire

Oh ! (Après un temps.) Son cœur !

Moricet, après un temps, avec conviction

Le cœur est partout ! (Avec lyrisme.) Oui, la voilà, cette lettre, telle que vous l’avez écrite.

Léontine

Naturellement.

Moricet

Dans cette langue émue, grande et simple à la fois, celle qui vient de là.

Léontine, entre ses dents

Comme la lettre.

Moricet, lisant

« Mon ami. » (Ému, il embrasse la lettre.) « Mon ami, je n’ai qu’une parole, à l’heure qu’il est, il n’y a plus d’obstacle entre nous. » (Parlé.) Comme c’est concis et éloquent ! (Lyrique en écoutant le ronronnement de ses paroles.) L’éloquence de la concision… et la concision…

Léontine, sur le même ton

… De l’éloquence.

Moricet, interloqué

Oui. (Lisant.) « Libre de moi-même : c’est à vous que je m’engage. » (Parlé.) Voilà ce que vous avez écrit.

Léontine

Oh ! oui, mais après qu’est-ce que j’ai ajouté ?

Moricet

Oh ! après… après… c’est sans importance.

Léontine, lisant par-dessus son épaule

« Dites-vous bien que je n’agis de la sorte que parce qu’ « il » l’a bien voulu. » (Insistant.) Que parce qu’ « il »… !

Moricet

Oui, ça, c’est la petite concession à l’amour-propre féminin.

Léontine, un peu railleuse

Ah ? vous croyez, vous !

Moricet, remettant la lettre dans la poche de côté de son pantalon

Et c’est après m’avoir écrit cela que vous voudriez revenir en arrière ?… non, il est trop tard ! (Avec emportement.) Léontine, est-ce que tout autour de nous ne nous invite pas à l’amour ?… (De sa main droite il lui a pris la taille et la faisant pivoter doucement autour de lui, il gagne avec elle le fond de la scène. — Tous deux ont le dos tourné au spectateur.) Sentez ces parfums qui vous engourdissent dans une langueur de volupté.

Léontine

Tiens ! c’est vrai, ça sent bon.

Moricet, la tenant toujours par la taille et la faisant de nouveau pivoter doucement de façon à être face au spectateur ; Léontine 1 près de la table, Moricet 2

Voyez cette petite table à deux couverts où nous attend le souper inséparable des tendres entrevues.

Léontine, battant des mains comme une enfant

Oh ! des perdreaux, des écrevisses… mon mari qui adore ça !

Moricet

Oui ? eh bien ! il n’en aura pas ! (Il la fait passer de son bras droit dans son bras gauche, de façon à prendre le n 1. — Avec lyrisme.) Regardez cette lumière discrète. Que de mystère et de promesses dans cette demi-clarté que nous ferons plus faible encore, juste assez pour nous aimer et pas assez pour nous voir !

Léontine, effarouchée

Que faites-vous ?

Moricet, bien plat, de façon à faire opposition avec le lyrisme de ses paroles précédentes

Je mets la mèche à la hauteur de la situation. (À travers le vitrage de la fenêtre, on voit un clair de lune superbe. — Redevenant lyrique.) Et tenez, la lune elle-même se met de la partie ! La lune, cette confidente des amoureux !

Léontine, allant à la fenêtre

Oh ! le beau clair de lune !

Moricet, avec une envolée de plus en plus lyrique

Oui, regardez-le, l’astre de la nuit !

Léontine

Oh ! mais vous avez un balcon.

Moricet, emporté par le mouvement, sur le même ton de lyrisme

Un balcon qui fait le tour de la maison !… (La prenant dans ses bras.) Nous voilà comme Roméo et Juliette, la scène du balcon.

Léontine, moqueuse

Seulement, vue de l’intérieur.

Moricet

C’est Roméo et Juliette pendant l’hiver. (La tirant doucement vers le lit.) Et là, voilà le…

Léontine, reculant à la vue du lit

Oh !

Moricet

Quoi ?

Léontine, se jetant tout honteuse sur le canapé

Oh ! non pas ça… pas ça !

Moricet, descendant un peu vers elle, très nature

Comment, mais c’est le…

Léontine

Oui, oui, oh ! non ! pas ça, pas ça !

Moricet

Hein ? Eh bien ! non là pas ça… là ! pas ça ! (À part, gagnant la gauche.) C’est comme en chirurgie, il ne faut pas étaler les instruments d’avance ! (Haut.) Allons, voyons, Léontine.

Léontine, avec honte, la figure dans ses mains

Oh ! Moricet !

Moricet

Que vois-je ? vous tremblez, vous pleurez !…

Léontine, éclatant en sanglots

Ah ! Moricet… (Se levant.) Il me semble que je me remarie.

Moricet, au comble de l’ahurissement

Hein !

Léontine, toujours réfugiée dans ses bras

Lui aussi, le soir de son mariage, il était là, seul, près de moi !…

Moricet, la tenant toujours, très ennuyé

Ah ! là…

Léontine, même jeu

Et il me tenait des propos d’amour comme vous… (Brusquement repoussant Moricet et se dégageant de ses bras.) Et puis tout à coup… le lit ! comme là et alors, dans un élan passionné…

Moricet, révolté

Non, assez ! assez !… (Gagnant la gauche.) Oh ! lui, mon ami ! c’est dégoûtant !

Léontine, avec des larmes dans la voix

Oh ! que n’est-il resté ce qu’il était ! Je ne serais pas là en ce moment.

Moricet, perdant patience et allant à elle

Ah ! je vous en prie, Léontine, ne parlons pas tout le temps de votre mari… ou si vous l’avez tellement à l’esprit, du moins que ce soit pour le voir tel qu’il est aujourd’hui.

Léontine, passant à gauche

Oh ! ne me parlez pas de ça !

Moricet

Au contraire, je veux vous en parler ! parce qu’après tout sa conduite est indigne ! Mais vous ne pensez donc pas que peut-être en ce moment, il est en train de faire à une autre tous les serments qu’il ne vous a pas tenus.

Léontine, se montant à cette pensée

C’est vrai, le misérable.

Moricet

Et vous auriez des scrupules ? Ah ! non !

Léontine, avec rage

Non, pas de scrupules.

Moricet

Ah ! il a une maîtresse !

Léontine, lui passant les bras autour du cou

Eh bien ! moi j’ai un amant !

Moricet

Voilà !… Et tenez ! il l’embrasse l’infidèle. (Il embrasse Léontine.) Il la serre dans ses bras…

Léontine, se pelotonnant rageusement contre lui

Serrez ! Serrez.

Moricet, la serrant

Oui… Il la réembrasse.

Léontine

Oh ! (À Moricet avec rage lui faisant signe de l’embrasser.) Allez ! Allez !

Moricet

Oui. (Il l’embrasse.) Si ce n’est pas indigne !

tous les deux, avec une indignation l’une sincère, l’autre simulée

Oh !

Moricet, brusquement

Et tenez !… Voilà que c’est elle, à présent, elle qui lui rend ses baisers.

Léontine

Non ?

Moricet

Si !

Léontine, au comble de l’exaspération

Ah ! elle l’embrasse… Eh ! bien, tiens ! tiens ! tiens !

Moricet, avec transport

Ah ! Léontine ! toute ma vie pour ce moment d’ivresse !

Léontine, n’en pouvant plus, tombant assise près de la table

Ah !… J’ai soif !

Moricet, arpentant la scène vers la droite, touché aux larmes qu’elle puisse avoir soif

Elle a soif ! Elle a soif ! (Revenant à Léontine aussitôt.) Qu’est-ce que vous voulez boire ?

Léontine, prenant sur la table un verre qu’elle lui tend

N’importe quoi, du champagne !

Moricet, courant affolé à la table pour y chercher du champagne

Bon ! du champagne ! où est-il le champagne ! Allons bon, la mère Latour a oublié le champagne… (Il traverse la scène à pas de géant et va sonner à la cheminée.) À quoi pense-t-elle ?

Léontine

Ah ! vous n’avez pas soif, vous ?

Moricet, avec passion, revenant à elle toujours à pas de géant et la prenant dans ses bras. — Il est juste au-dessus du siège où est assise Léontine et tout contre elle, sa figure contre la sienne dans la position d’un amoureux qui murmure des mots d’amour à l’oreille de sa belle

Moi, non, je n’ai soif que de toi… Je n’ai soif que de ton amour. (Déclamant.)

Grisé de ton sourire, ivre de ta beauté,
Mon amour infini me mine et me dévore.

Léontine, les yeux mi-clos et lui prenant la tête de son bras gauche de façon à lui encadrer le visage

Ah ! c’est ça, des vers ! parle, ô mon poète !

Moricet, même jeu

Sous ton regard de feu je sens, tant je t’adore
Tout mon corps frissonner d’ardente volupté !

Léontine, grisée par le charme de ses vers

Va ! après, après !…

Moricet, l’air piteux

Je n’ai fait que ces quatre-là.

Léontine, avec enthousiasme

Ah ! quand tu me parles en vers, je sens que je ne peux pas te résister.

Moricet, tombant à ses genoux

Elle ne peut pas… elle ne peut pas me résister !

Moricet

Qui est là ?

Voix de Madame Latour

C’est moi, comtesse Latour.

Moricet, rassuré, à Léontine

Ah ! c’est la concierge, c’est Latour. (Il relève la mèche de la lampe et va ouvrir.) Entrez !

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