Scène IX
LES MÊMES, moins MADAME LATOUR
Moricet, fermant la porte brusquement sur madame Latour et répétant comme elle
« Merci bien », hou ! vieille commère, va ! (À Léontine.) Léontine ! voyons, ce n’est pas sérieux ?
Léontine, son manteau sur ses épaules, d’un air de défi
Oui ? Ah ! bien vous allez voir, si ça n’est pas sérieux.
Moricet, navré, ne sachant à quel saint se vouer et essayant de la retenir
Ah ! là, mon Dieu, mais qu’est-ce qui vous prend ? comment, je vous quitte tranquille…
Léontine, les bras croisés et tapotant nerveusement du pied droit comme une personne qui a hâte de s’en aller
Oui.
Moricet
Calme.
Léontine, même jeu
Oui !
Moricet
Parfaitement disposée.
Léontine, même jeu
Oui… (se reprenant, en protestant, de toute sa dignité de femme.) Non !
Moricet
Je vais chercher le tire-bouchon… et quand je reviens crac ! changement complet, vous trépignez, vous voulez vous en aller.
Léontine, même jeu
Certainement !
Moricet
Mais quelle bonne raison pouvez-vous donner ?
Léontine
Je n’ai pas de raison à donner ! je veux m’en aller, ça suffit ! je suis libre, je suppose.
Moricet, l’arrêtant aussitôt et la faisant redescendre devant le canapé
Mais, certainement non, vous n’êtes pas libre, j’ai votre parole… et la parole c’est sacré… c’est…
Léontine
Oh ! c’est ça qui m’est égal.
Moricet, qui a deviné son intention, remonte vivement au-dessus du canapé par la gauche de façon à barrer le passage à Léontine et la fait redescendre.
D’ailleurs vous m’avez donné une mission à remplir, celle de vous venger, j’accomplirai mon ministère jusqu’au bout.
Léontine
Eh ! il n’y a pas de ministère qui tienne !
Moricet
Dans le gouvernement c’est possible, mais ici ce n’est pas la même chose.
Léontine
Eh bien ! vous allez voir comme vous allez me venger.
Moricet, qui a couru aussitôt pour se trouver sur son passage entre le piano et la table, et un peu au-dessus
Léontine, voyons, Léontine… mais c’est de la cruauté, mais je vous aime, moi !
Léontine, avec un ricanement
Ha !
Moricet
Ah ! oui, je vous aime ! (Déclamant comme suprême ressource.)
Grisé de ton sourire, ivre de ta beauté.
Léontine
Non, mon ami, non ! c’est inutile.
Moricet, décontenancé
Ah ?
Léontine
Oui, il y en a quatre comme ça, je les connais.
Moricet, descendant entre le piano et la table et gagnant la droite, à la suite de Léontine
Ah ! cruelle ! et vous disiez que vous ne pouviez pas me résister quand je vous parlais en vers.
Léontine
Oui ! Eh bien ! maintenant, je peux, là ! je peux et la preuve…
Moricet, se retournant aussitôt, la rattrapant par le poignet droit avec sa main gauche, et la faisant pirouetter de façon à l’envoyer tomber violemment sur le canapé, — avec énergie.
Léontine ! vous allez rester là.
Léontine, est tombée assise sur le canapé
De la violence !
Moricet, avec résolution
Eh ! bien, oui, de la violence, puisqu’il faut en employer !
Léontine, exaspérée, donnant une tape de la main à son chapeau comme pour l’enfoncer
Oh !
Moricet
Vous oubliez qu’en pénétrant sous ce toit, vous m’avez commis de ce fait le soin de votre réputation : eh bien, j’entends la défendre jusqu’au bout, et cela même contre vous-même.
Léontine
Contre moi-même !
Moricet
Oui, contre vous-même ! Pour vos gens, pour tout le monde, vous êtes à la campagne, chez votre marraine. Eh bien ! vous devez y rester chez votre marraine… ! si vous ne voulez pas que tout le monde comprenne que votre marraine est une vieille balançoire, ah ! bien, vous verrez alors les commérages.
Léontine, bien catégorique
Une fois ! deux fois, vous ne voulez pas me laisser partir ?
Moricet, bien carré
Non ! — non ! — non !
Léontine, ôtant son manteau
C’est très bien ! je passerai la nuit… sur ce canapé !
Moricet
Eh bien ! très bien !… et moi, sur cette chaise.
Léontine
Comme vous voudrez !
Moricet, après un temps
Ah ! je m’en souviendrai de celle-là.
Léontine, toujours le dos tourné
Oh ! pas plus que moi.
Moricet
Une nuit d’amour passée chacun sur une chaise !
Léontine, sans se retourner et par dessus son épaule
Mais je vous en prie, ne vous dérangez pas pour moi, vous avez votre lit… couchez-vous !
Moricet
Eh bien ! et vous ?
Léontine, même jeu
Oh ! moi, moi j’irai dans la pièce à côté, il y a bien un fauteuil, une chaise longue…
Moricet, se levant
Mais je ne le souffrirai pas, c’est vous ! vous qui prendrez cette chambre.
Léontine, se levant
Moi, coucher dans votre lit. Oh ! jamais !
Moricet
Mais sans moi, voyons, sans moi.
Léontine
Oh ! non, mais je l’espère bien ; non, il ne manquerait plus que ça !
Moricet
Eh bien alors !
Léontine
Mais sans vous, comme avec vous, le résultat serait le même.
Moricet, avec un hochement de tête
Ça dépend du point de vue auquel on se place !
Léontine, à la cheminée frottant des allumettes qui ne s’allument pas et les jetant successivement
Non, non… Je m’installerai à côté sur la chaise longue et je dormirai comme ça, ou je ne dormirai pas ! ce sera ma punition.
Moricet
Ah ! là, mon Dieu ! et tout ça pour… Oh ! cette concierge !
Léontine, qui a enfin réussi à faire prendre feu à une allumette, allumant la bougie qui est dans le bougeoir sur la cheminée
Vous me donnerez seulement une couverture, quelque chose ?
Moricet, se dirigeant vers le lit
Je veux bien… (Il rejette le couvre-pied sur le pied du lit, avec mauvaise humeur — après un léger temps.) Mais vous savez… vous regretterez…
Léontine, d’un air hautain
Quoi ?
Moricet
D’abord il fait un froid de loup là-dedans.
Léontine, prenant son manteau qui est sur le canapé et remontant
Allez ! allez toujours… j’allumerai du feu.
Moricet, furieux
Oh ! cette concierge !
Léontine
Ah ! on m’y reprendra encore.