‹ Monsieur chasse !Chapitre 22 sur 46 · Scène IX

Scène IX

LES MÊMES, moins MADAME LATOUR

Moricet, fermant la porte brusquement sur madame Latour et répétant comme elle

« Merci bien », hou ! vieille commère, va ! (À Léontine.) Léontine ! voyons, ce n’est pas sérieux ?

Léontine, son manteau sur ses épaules, d’un air de défi

Oui ? Ah ! bien vous allez voir, si ça n’est pas sérieux.

Moricet, navré, ne sachant à quel saint se vouer et essayant de la retenir

Ah ! là, mon Dieu, mais qu’est-ce qui vous prend ? comment, je vous quitte tranquille…

Léontine, les bras croisés et tapotant nerveusement du pied droit comme une personne qui a hâte de s’en aller

Oui.

Moricet

Calme.

Léontine, même jeu

Oui !

Moricet

Parfaitement disposée.

Léontine, même jeu

Oui… (se reprenant, en protestant, de toute sa dignité de femme.) Non !

Moricet

Je vais chercher le tire-bouchon… et quand je reviens crac ! changement complet, vous trépignez, vous voulez vous en aller.

Léontine, même jeu

Certainement !

Moricet

Mais quelle bonne raison pouvez-vous donner ?

Léontine

Je n’ai pas de raison à donner ! je veux m’en aller, ça suffit ! je suis libre, je suppose.

Moricet, l’arrêtant aussitôt et la faisant redescendre devant le canapé

Mais, certainement non, vous n’êtes pas libre, j’ai votre parole… et la parole c’est sacré… c’est…

Léontine

Oh ! c’est ça qui m’est égal.

Moricet, qui a deviné son intention, remonte vivement au-dessus du canapé par la gauche de façon à barrer le passage à Léontine et la fait redescendre.

D’ailleurs vous m’avez donné une mission à remplir, celle de vous venger, j’accomplirai mon ministère jusqu’au bout.

Léontine

Eh ! il n’y a pas de ministère qui tienne !

Moricet

Dans le gouvernement c’est possible, mais ici ce n’est pas la même chose.

Léontine

Eh bien ! vous allez voir comme vous allez me venger.

Moricet, qui a couru aussitôt pour se trouver sur son passage entre le piano et la table, et un peu au-dessus

Léontine, voyons, Léontine… mais c’est de la cruauté, mais je vous aime, moi !

Léontine, avec un ricanement

Ha !

Moricet

Ah ! oui, je vous aime ! (Déclamant comme suprême ressource.)

Grisé de ton sourire, ivre de ta beauté.

Léontine

Non, mon ami, non ! c’est inutile.

Moricet, décontenancé

Ah ?

Léontine

Oui, il y en a quatre comme ça, je les connais.

Moricet, descendant entre le piano et la table et gagnant la droite, à la suite de Léontine

Ah ! cruelle ! et vous disiez que vous ne pouviez pas me résister quand je vous parlais en vers.

Léontine

Oui ! Eh bien ! maintenant, je peux, là ! je peux et la preuve…

Moricet, se retournant aussitôt, la rattrapant par le poignet droit avec sa main gauche, et la faisant pirouetter de façon à l’envoyer tomber violemment sur le canapé,  — avec énergie.

Léontine ! vous allez rester là.

Léontine, est tombée assise sur le canapé

De la violence !

Moricet, avec résolution

Eh ! bien, oui, de la violence, puisqu’il faut en employer !

Léontine, exaspérée, donnant une tape de la main à son chapeau comme pour l’enfoncer

Oh !

Moricet

Vous oubliez qu’en pénétrant sous ce toit, vous m’avez commis de ce fait le soin de votre réputation : eh bien, j’entends la défendre jusqu’au bout, et cela même contre vous-même.

Léontine

Contre moi-même !

Moricet

Oui, contre vous-même ! Pour vos gens, pour tout le monde, vous êtes à la campagne, chez votre marraine. Eh bien ! vous devez y rester chez votre marraine… ! si vous ne voulez pas que tout le monde comprenne que votre marraine est une vieille balançoire, ah ! bien, vous verrez alors les commérages.

Léontine, bien catégorique

Une fois ! deux fois, vous ne voulez pas me laisser partir ?

Moricet, bien carré

Non ! — non ! — non !

Léontine, ôtant son manteau

C’est très bien ! je passerai la nuit… sur ce canapé !

Moricet

Eh bien ! très bien !… et moi, sur cette chaise.

Léontine

Comme vous voudrez !

Moricet, après un temps

Ah ! je m’en souviendrai de celle-là.

Léontine, toujours le dos tourné

Oh ! pas plus que moi.

Moricet

Une nuit d’amour passée chacun sur une chaise !

Léontine, sans se retourner et par dessus son épaule

Mais je vous en prie, ne vous dérangez pas pour moi, vous avez votre lit… couchez-vous !

Moricet

Eh bien ! et vous ?

Léontine, même jeu

Oh ! moi, moi j’irai dans la pièce à côté, il y a bien un fauteuil, une chaise longue…

Moricet, se levant

Mais je ne le souffrirai pas, c’est vous ! vous qui prendrez cette chambre.

Léontine, se levant

Moi, coucher dans votre lit. Oh ! jamais !

Moricet

Mais sans moi, voyons, sans moi.

Léontine

Oh ! non, mais je l’espère bien ; non, il ne manquerait plus que ça !

Moricet

Eh bien alors !

Léontine

Mais sans vous, comme avec vous, le résultat serait le même.

Moricet, avec un hochement de tête

Ça dépend du point de vue auquel on se place !

Léontine, à la cheminée frottant des allumettes qui ne s’allument pas et les jetant successivement

Non, non… Je m’installerai à côté sur la chaise longue et je dormirai comme ça, ou je ne dormirai pas ! ce sera ma punition.

Moricet

Ah ! là, mon Dieu ! et tout ça pour… Oh ! cette concierge !

Léontine, qui a enfin réussi à faire prendre feu à une allumette, allumant la bougie qui est dans le bougeoir sur la cheminée

Vous me donnerez seulement une couverture, quelque chose ?

Moricet, se dirigeant vers le lit

Je veux bien… (Il rejette le couvre-pied sur le pied du lit, avec mauvaise humeur — après un léger temps.) Mais vous savez… vous regretterez…

Léontine, d’un air hautain

Quoi ?

Moricet

D’abord il fait un froid de loup là-dedans.

Léontine, prenant son manteau qui est sur le canapé et remontant

Allez ! allez toujours… j’allumerai du feu.

Moricet, furieux

Oh ! cette concierge !

Léontine

Ah ! on m’y reprendra encore.

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