‹ Monsieur chasse !Chapitre 24 sur 46 · Scène XI

Scène XI

MORICET, DUCHOTEL

Moricet, ouvrant brusquement la porte

Quoi ?… Qu’est-ce que vous voulez ?

Duchotel, sans voir Moricet

Mon Dieu ! monsieur…

Moricet, à part

Duchotel ! (Haut.) On n’entre pas !

Duchotel, essayant de dégager son bras

Oh ! aïe.

Moricet, à part

Oh ! mon Dieu ! et sa femme qui est là.

Duchotel, derrière la porte

Mais vous me faites mal au bras.

Moricet, toujours adossé à la porte

Je vous dis qu’on n’entre pas.

Duchotel, envoyant du dehors une poussée à la porte qui envoie promener Moricet presque au milieu de la chambre.

Ah ça ! mais vous allez finir, n’est-ce pas ?

Moricet, allant donner dans le canapé

Oh !

Duchotel, reconnaissant Moricet et sursautant de stupéfaction

Moricet !

Moricet, affectant la surprise

Duchotel !… Ah ! ah ! toi ?… Elle est bien bonne !

Duchotel, tout en se frottant son bras endolori

Comment, c’est toi qui habites ici ?

Moricet, essayant de se donner l’air dégagé

Mais comme tu vois, je ne te l’avais pas dit ?

Duchotel

Non !

Moricet

Ah ! c’est que je viens de louer ce soir, voilà.

Duchotel

Ah ! mais alors, c’est toi le médecin ?

Moricet, affectant de rire

Mon Dieu ! oui, c’est moi le médecin, c’est moi le médecin. (À part.) Oh ! la, la ! pourvu que Léontine…

Duchotel

Qu’est-ce que tu as ?

Moricet, l’air aussi dégagé qu’il peut

Moi, rien, rien… (On entend un bruit de trappe que l’on baisse dans la pièce à côté, ce qui fait tressauter Moricet.) Allons bon ! elle fait marcher la trappe de la cheminée !

Duchotel, qui a entendu, indiquant la chambre où est sa femme

Qui est-ce qui est par là ?

Moricet, affectant l’air le plus dégagé

Hein ? Rien ! des ramoneurs pour la cheminée !

Duchotel, railleur

Àcette heure-ci ?

Moricet, même jeu

Oui, ce sont des ramoneurs de nuit… Ça se fait la nuit maintenant. (Il court à la porte de la chambre où est Léontine et pousse le verrou. — À part.) Ouf ! comme ça, elle ne sortira pas !…

Duchotel, qui n’a pas bougé de sa place, à Moricet, d’un air railleur

Pourquoi pousses-tu le verrou ?

Moricet, très décontenancé

C’est pour la suie… pour que la suie n’entre pas ici !

Duchotel, redescendant un peu

Allons donc, mon cher, tu me racontes des histoires… avoue donc que tu es en bonne fortune.

Moricet

Moi !…

Duchotel

Mais quoi, il n’y a pas de honte ; d’ailleurs je n’ai qu’à voir ce petit souper à deux couverts.

Moricet

Mais non, mais non… le souper… le souper, il y était quand j’ai loué l’appartement… c’était un appartement garni.

Duchotel, railleur

Mâtin ! on garnit bien les appartements… Allons ! voyons, ne fais donc pas le cachottier. D’abord on me l’a dit… que tu avais une liaison avec une femme du monde.

Moricet, effaré

Qui ?… Qui t’a dit ?

Duchotel

Madame Latour… la concierge !

Moricet, au comble de l’effarement

La C… oh ! cette concierge… cette concierge. (Changeant brusquement de ton.) Eh bien ! oui, là, je l’avoue, je suis en bonne fortune.

Duchotel

Ah ! ah ! allons donc ! et… (Lui prenant le bras) quelle est l’heureuse victime ?

Moricet

Ah ! mon ami… la discrétion…

Duchotel, très bon enfant

Allons… voyons… à moi ?…

Moricet

Tiens justement, à toi.

Duchotel

Tu as peur que j’aille le dire.

Moricet

Oh ! non.

Duchotel

Eh ! bien alors… Allons ? voyons ?

Moricet

Eh bien… c’est…

Duchotel

C’est ?…

Moricet, cherchant

Euh !… (Avec aplomb.) Madame Cassagne !… là !

Duchotel, lui lâchant le bras et lui envoyant une poussée en riant

Blagueur !

Moricet, interloqué, mais voulant tenir bon

Parole !

Duchotel, haussant les épaules

Allons donc !… (Après un petit temps pour ménager l’effet.) Je suis avec elle !

Moricet

Hein !

Duchotel

Oui ! enfin ! tu n’as pas confiance en moi, à ton aise ! En attendant, je suis enchanté que tu sois le médecin et je t’emmène.

Moricet, effaré

Hein ! où ça ?

Duchotel

Mais chez ta voisine… madame Cassagne qui vient d’avoir une attaque de nerfs.

Moricet, même jeu

Hein ! tu m’emmènes chez… (À part.) Oh ! et Léontine, mon Dieu !

Duchotel

Allons, viens, c’est la porte en face… moi je descends chez la concierge pour l’envoyer chez le pharmacien, et je te retrouve.

Moricet, affolé

Allons bon ! la porte qui s’agite…

Duchotel, narquois

Dis donc… il y a ton ramoneur qui veut sortir.

Moricet, très troublé

Oui, oui ! Ça ne fait rien ! (La porte s’agite de plus belle. On frappe à coups de poing. — À part.) Elle va crier, il reconnaîtra sa voix. (À ce moment les coups de poing redoublent accompagnés de cris : « Moricet, Moricet. »  — Moricet, éperdu, se précipite sur la porte et pour couvrir la voix de Léontine, il entonne à tue-tête l’air de Faust « Anges purs… » avec, de sa part également, accompagnement de coups de poing sur la porte, dans l’espoir aussi de faire taire Léontine — chantant) :

Anges purs, anges radieux,
Portez mon âme au sein des cieux.

Duchotel

Qu’est-ce qui te prend ?

Moricet

Ne fais pas attention. (Chantant à tue-tête pendant que les cris de Léontine continuent et que la porte ne cesse de s’agiter.)

Dieu juste, à toi je m’abandonne.

Duchotel, chantant également

Dieu bon, je suis à toi, pardonne !

Moricet, allant à lui

C’est ça, chante aussi.

Moricet et Duchotel, ayant chacun un bras sur l’épaule de l’autre, et face au public, chantant en chœur pendant que la porte s’agite

Anges purs, anges radieux !…

Duchotel, pendant que Moricet continue à chanter tantôt en sourdine, tantôt avec des éclats de voix afin de toujours couvrir les cris de Léontine.

Oui, mais tu sais, tu m’ennuies… tu m’ennuies avec tes chants ; je cours chez la concierge… Toi tu vas chez madame Cassagne. (Criant à Moricet qui chante toujours.) Tu entends ce que je te dis ? (Moricet sans interrompre son chant fait signe que oui.) Allons, à tout à l’heure !

Moricet ferme vivement la porte derrière Duchotel et, dès qu’il est sorti, s’adossant anéanti au chambranle de la porte.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! quelle affaire !

La porte de droite s’agite furieusement.

Voix de Léontine

Ouvrez ! allez-vous ouvrir ?

Moricet

Voilà ! voilà !

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