Scène XI
MORICET, DUCHOTEL
Moricet, ouvrant brusquement la porte
Quoi ?… Qu’est-ce que vous voulez ?
Duchotel, sans voir Moricet
Mon Dieu ! monsieur…
Moricet, à part
Duchotel ! (Haut.) On n’entre pas !
Duchotel, essayant de dégager son bras
Oh ! aïe.
Moricet, à part
Oh ! mon Dieu ! et sa femme qui est là.
Duchotel, derrière la porte
Mais vous me faites mal au bras.
Moricet, toujours adossé à la porte
Je vous dis qu’on n’entre pas.
Duchotel, envoyant du dehors une poussée à la porte qui envoie promener Moricet presque au milieu de la chambre.
Ah ça ! mais vous allez finir, n’est-ce pas ?
Moricet, allant donner dans le canapé
Oh !
Duchotel, reconnaissant Moricet et sursautant de stupéfaction
Moricet !
Moricet, affectant la surprise
Duchotel !… Ah ! ah ! toi ?… Elle est bien bonne !
Duchotel, tout en se frottant son bras endolori
Comment, c’est toi qui habites ici ?
Moricet, essayant de se donner l’air dégagé
Mais comme tu vois, je ne te l’avais pas dit ?
Duchotel
Non !
Moricet
Ah ! c’est que je viens de louer ce soir, voilà.
Duchotel
Ah ! mais alors, c’est toi le médecin ?
Moricet, affectant de rire
Mon Dieu ! oui, c’est moi le médecin, c’est moi le médecin. (À part.) Oh ! la, la ! pourvu que Léontine…
Duchotel
Qu’est-ce que tu as ?
Moricet, l’air aussi dégagé qu’il peut
Moi, rien, rien… (On entend un bruit de trappe que l’on baisse dans la pièce à côté, ce qui fait tressauter Moricet.) Allons bon ! elle fait marcher la trappe de la cheminée !
Duchotel, qui a entendu, indiquant la chambre où est sa femme
Qui est-ce qui est par là ?
Moricet, affectant l’air le plus dégagé
Hein ? Rien ! des ramoneurs pour la cheminée !
Duchotel, railleur
Àcette heure-ci ?
Moricet, même jeu
Oui, ce sont des ramoneurs de nuit… Ça se fait la nuit maintenant. (Il court à la porte de la chambre où est Léontine et pousse le verrou. — À part.) Ouf ! comme ça, elle ne sortira pas !…
Duchotel, qui n’a pas bougé de sa place, à Moricet, d’un air railleur
Pourquoi pousses-tu le verrou ?
Moricet, très décontenancé
C’est pour la suie… pour que la suie n’entre pas ici !
Duchotel, redescendant un peu
Allons donc, mon cher, tu me racontes des histoires… avoue donc que tu es en bonne fortune.
Moricet
Moi !…
Duchotel
Mais quoi, il n’y a pas de honte ; d’ailleurs je n’ai qu’à voir ce petit souper à deux couverts.
Moricet
Mais non, mais non… le souper… le souper, il y était quand j’ai loué l’appartement… c’était un appartement garni.
Duchotel, railleur
Mâtin ! on garnit bien les appartements… Allons ! voyons, ne fais donc pas le cachottier. D’abord on me l’a dit… que tu avais une liaison avec une femme du monde.
Moricet, effaré
Qui ?… Qui t’a dit ?
Duchotel
Madame Latour… la concierge !
Moricet, au comble de l’effarement
La C… oh ! cette concierge… cette concierge. (Changeant brusquement de ton.) Eh bien ! oui, là, je l’avoue, je suis en bonne fortune.
Duchotel
Ah ! ah ! allons donc ! et… (Lui prenant le bras) quelle est l’heureuse victime ?
Moricet
Ah ! mon ami… la discrétion…
Duchotel, très bon enfant
Allons… voyons… à moi ?…
Moricet
Tiens justement, à toi.
Duchotel
Tu as peur que j’aille le dire.
Moricet
Oh ! non.
Duchotel
Eh ! bien alors… Allons ? voyons ?
Moricet
Eh bien… c’est…
Duchotel
C’est ?…
Moricet, cherchant
Euh !… (Avec aplomb.) Madame Cassagne !… là !
Duchotel, lui lâchant le bras et lui envoyant une poussée en riant
Blagueur !
Moricet, interloqué, mais voulant tenir bon
Parole !
Duchotel, haussant les épaules
Allons donc !… (Après un petit temps pour ménager l’effet.) Je suis avec elle !
Moricet
Hein !
Duchotel
Oui ! enfin ! tu n’as pas confiance en moi, à ton aise ! En attendant, je suis enchanté que tu sois le médecin et je t’emmène.
Moricet, effaré
Hein ! où ça ?
Duchotel
Mais chez ta voisine… madame Cassagne qui vient d’avoir une attaque de nerfs.
Moricet, même jeu
Hein ! tu m’emmènes chez… (À part.) Oh ! et Léontine, mon Dieu !
Duchotel
Allons, viens, c’est la porte en face… moi je descends chez la concierge pour l’envoyer chez le pharmacien, et je te retrouve.
Moricet, affolé
Allons bon ! la porte qui s’agite…
Duchotel, narquois
Dis donc… il y a ton ramoneur qui veut sortir.
Moricet, très troublé
Oui, oui ! Ça ne fait rien ! (La porte s’agite de plus belle. On frappe à coups de poing. — À part.) Elle va crier, il reconnaîtra sa voix. (À ce moment les coups de poing redoublent accompagnés de cris : « Moricet, Moricet. » — Moricet, éperdu, se précipite sur la porte et pour couvrir la voix de Léontine, il entonne à tue-tête l’air de Faust « Anges purs… » avec, de sa part également, accompagnement de coups de poing sur la porte, dans l’espoir aussi de faire taire Léontine — chantant) :
Anges purs, anges radieux,
Portez mon âme au sein des cieux.
Duchotel
Qu’est-ce qui te prend ?
Moricet
Ne fais pas attention. (Chantant à tue-tête pendant que les cris de Léontine continuent et que la porte ne cesse de s’agiter.)
Dieu juste, à toi je m’abandonne.
Duchotel, chantant également
Dieu bon, je suis à toi, pardonne !
Moricet, allant à lui
C’est ça, chante aussi.
Moricet et Duchotel, ayant chacun un bras sur l’épaule de l’autre, et face au public, chantant en chœur pendant que la porte s’agite
Anges purs, anges radieux !…
Duchotel, pendant que Moricet continue à chanter tantôt en sourdine, tantôt avec des éclats de voix afin de toujours couvrir les cris de Léontine.
Oui, mais tu sais, tu m’ennuies… tu m’ennuies avec tes chants ; je cours chez la concierge… Toi tu vas chez madame Cassagne. (Criant à Moricet qui chante toujours.) Tu entends ce que je te dis ? (Moricet sans interrompre son chant fait signe que oui.) Allons, à tout à l’heure !
Moricet ferme vivement la porte derrière Duchotel et, dès qu’il est sorti, s’adossant anéanti au chambranle de la porte.
Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! quelle affaire !
La porte de droite s’agite furieusement.
Voix de Léontine
Ouvrez ! allez-vous ouvrir ?
Moricet
Voilà ! voilà !