‹ Monsieur de Phocas, Astarté: RomanChapitre 2 sur 8 · L'OPPRESSION

L'OPPRESSION

«Sans date.--La beauté du vingtième siècle, le charme d'hôpital, la grâce de cimetière de la phtisie et de la maigreur, dire que j'ai subi tout cela! Pis, je l'ai aimé à mon heure.

Rats d'Opéra, lys du Rat Mort, mondaines frêles aux museaux de rongeurs, j'ai eu dans ma vie des ballerines impubères, des duchesses émaciées, douloureuses et toujours lasses, des mélomanes et des morphinées, des banquières juives aux yeux plus en caverne que ceux des rôdeurs de banlieue, et des figurantes de music-hall qui, à souper, versaient de la créosote dans leur Rœderer; et j'ai même eu des insexuées des tables d'hôte de Montmartre et jusqu'à de fâcheuses androgynes. Comme un snob et comme un mufle, j'ai aimé les petites filles anguleuses, effarantes et macabres, le ragoût de phénol et de piment des chloroses fardées et des invraisemblables minceurs.

Comme un imbécile, j'ai cru aux bouches de proie et d'agonie, et, comme un niais, aux larges yeux de luxure d'un tas de petits êtres maladifs, alcooliques, cyniques, pratiques et solliciteurs. La profondeur des yeux et le mystère des bouches, la courtière en bijoux aux unes, la manucure aux autres les fournissait avec les eaux de toilette, les savons et les fards; et Fanny l'éthéromane, remontée tous les matins par un savant dosage de kola et de coca, ne mettait d'éther que sur ses mouchoirs.

Truquage et battage, pour parler leur argot salisseur. Leurs pourritures phosphorescentes, leurs ferveurs émaciées, leur brûlure de Lesbos..., des vices d'enseigne affichés pour amorcer le client, de la perversité pour jeunes et vieux messieurs en mal de goûts pervers! tout cela ne pétillait et ne flambait qu'à l'heure où le gaz s'allume, dans les couloirs des music-hall et le décor brutal et nickelé des bars; et sous le carrick cerise à trois collets de la noctambule, comme sous les grègues bouffantes de la cycliste, tout cet aguichant étalage de pâleur passionnée, de vice savant et d'anémie exténuée et jouisseuse, tout le charme des fleurs faisandées célébrées par les Bourget et les Barrès, tout cela n'était qu'un rôle appris et cent fois ressassé de la Dame, un chapitre trop lu du Manchon de Francine, pioché et travaillé par d'ingénieuses «cabotes», conscientes de la salauderie des mâles et de leurs moyens d'actions sur l'organisme éreinté de l'acheteur.

Et dire que j'ai aimé, moi aussi, ces petites bêtes malfaisantes et malades, ces fausses Primavera, ces Joconde au rabais, tout le stock à cinq louis des Léonard et des Botticelli, des ateliers de peintres et des brasseries d'esthètes, ces fleurs en fil d'archal de Montparnasse et de Levallois-Perret.

Et l'odieux, le fâcheux travesti, le travesti fessu aux jambes héronnières, au torse corseté, opprimant à regarder, des laiderons primés des boîtes du boulevard, le faux Saxe de Nina Grandière et l'esthétique de bocal de pharmacie, l'aspect spectral et réclame à la fois de Mlle Guilbert et de ses longs gants noirs!...

Ai-je assez maintenant l'horreur de ce cauchemar! Comment ai-je pu le supporter si longtemps!

C'est qu'alors j'ignorais les formes mêmes de mon mal. Il était latent en moi, comme un feu sous des cendres; je le caressais depuis... depuis mon enfance peut-être, car il fut toujours en moi,.. mais je ne le savais pas!

Oh! cette chose bleue et verte qui me fut révélée dans l'eau morte de certaines gemmes et l'eau plus morte encore de certains regards peints, la dolente émeraude des joyaux de Barruchini et de certains yeux de portraits, je ne l'avais pas définie encore, et si j'ai tant souffert de mon impuissance d'aimer auprès de toutes ces femmes, c'est qu'aucune d'elles n'avait vraiment de regard.

Vendredi 3 avril 1895.--Oraisons mauvaises:

Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère, Elle a le goût des roses nouvelles et de la vieille terre, Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux; Quand elle parle, on entend comme un bruit très lointain de roseaux, Et ce rubis impie de volupté, tout sanglant et tout froid C'est la dernière blessure de Jésus sur la croix.

Aujourd'hui, vendredi saint, un désir d'émotion d'enfance, une habitude ressouvenue d'ancienne piété m'a fait suivre les offices à Notre-Dame; j'ai voulu tenter de rafraîchir... (oh! si j'avais pu l'éteindre!...) la brûlure de ma plaie dans l'ombre froide d'une église; et pendant que les proses latines montaient et retombaient, psalmodiées par le prêtre avec des lenteurs de glas, j'avais beau en suivre le texte dans mon livre, c'étaient les horribles vers de Remy de Gourmont qui, telle une caresse, effleuraient mes lèvres, telle une caresse et tel aussi un sacrilège.

Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes, Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fêtes; Ils ont mis leurs talons sourds sur l'épaule des pauvres; Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus pauvres, Et la boucle améthyste, qui tend la jarretière de soie, C'est le dernier frisson de Jésus sur la croix.

Et l'office des Ténèbres avait beau pleurer la mort du Christ; dans le silence chuchotant de la chapelle convertie en Tombeau, je n'entendais que la mauvaise antienne du poète...

Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides, Ils sont pleins de fantômes, et l'ironie des chrysalides Y dort comme l'eau fanée qui dort au fond de grottes vertes, On voit dormir des bêtes parmi des anémones bleues, vertes.

Et voilà que, promenant sur ma chair la douceur des choses glauques évoquées, comme des émeraudes taillées en olive, comme des bouts de doigts frais erraient maintenant dans la paume de mes mains.

J'avais laissé glisser mon livre à terre et, écroulé sur mon prie-dieu, je m'y tenais accoudé d'un bras et l'autre bras pendait, main inerte et ouverte, près de moi... et des choses fraîches et rondes coulaient dans cette main, s'égrenaient dans mes doigts.

La sensation était si imprévue, si finement pure et si délicieusement effleurante, qu'un frisson me redressa le torse... Étais-je, dans une hyperesthésie sensuelle, parvenu à matérialiser sur ma peau le contact des yeux de ma convoitise?... Je demeurai une minute dans le doute et dans l'espace... Pour mieux retenir la sensation et la faire bien mienne, je baissais mes paupières, mais le contact se précisait. Sous l'insistance de la caresse je regardais, je voulais voir.

Une femme en deuil, une femme encore jeune sous ses voiles de veuve était assise à mes côtés et, doucement, égrenait son chapelet dans mes doigts.

Elle l'égrenait, les paupières modestement baissées; mais un sourire entr'ouvrait l'arc mince de sa bouche. Entre ses cils comme entre ses lèvres roses, du blanc, pareil à de l'argent, luisait.

O douloureux saphir d'amertume et d'effroi! Saphir, dernier regard de Jésus sur la croix.

«Mardi 16 juin 1895.--J'étais à l'Olympia, hier soir. La laideur de cette salle, la laideur de l'assistance surtout,--oh! ce costume moderne et la disgrâce du corps humain dans la disgrâce de cet attirail de tôle, qui constitue la tenue idéale de l'homme; tous ces tuyaux de poêle où s'emmanchent les jambes, les bras et le torse d'un clubman étranglé par un carcan de porcelaine blanche, et le triste, le gris de toutes ces faces vannées par la mauvaise hygiène des villes et l'abus des alcools..., le ravage des veilles et des soucis de la lutte imprimé en tics nerveux sur tous ces mous et gras visages..., leur pâleur de saindoux, et, dans les loges, aux fauteuils d'orchestre, auprès de la banalité des mâles, triomphaient l'extravagance et la vanité des femelles.

C'étaient les édifices de plumes, de gazes et de soies peintes écrasant des cous frêles et des poitrines plates: d'étroites épaules engoncées de manches énormes, la maigreur étoffée des phtisies à la mode, ou bien, pis encore, l'éléphantiasis cuirassé de jais des grosses dames, et cela sous les jets crus du gaz. Et pendant que tous ces fantoches se souriaient et s'examinaient du bout de la lorgnette, sur la scène c'était le déploiement lent et souple, le jeu savant de tous les muscles d'un merveilleux corps humain. Moulé dans un maillot de soie pâle, un acrobate, nudité brillantée et moirée par place de lumière électrique et de sueur, se renversait dans un cambrement de tout son être; puis, se redressant tout à coup dans un effilement des hanches et des jambes pointées vers les frises, imposait à tous l'hallucinant spectacle d'un homme devenu rythme, d'une souplesse animée d'un mouvement d'éventail.

J'étais dans la loge du cercle. En France, l'admiration seule des statues est permise. Les pays du soleil n'ont pas ces préjugés et, en Oriental que je suis devenu, comme je faisais remarquer les admirables proportions et l'harmonie des gestes de l'acrobate en scène, le marquis de V... (j'ai toujours détesté et sa voix de fausset et ses petits yeux clairs) le marquis de V... me dit avec un mauvais sourire: «Et puis ce gymnasiarque peut se casser le cou à chaque seconde, c'est très périlleux ce qu'il fait là, mon cher; et ce qui vous plaît en lui, c'est le petit frisson qu'il vous donne... Quelle émotion, si ses mains suantes lâchaient la barre? Avec la vitesse acquise de son mouvement de rotation il se romprait net la colonne vertébrale, et qui sait si un peu de matière cervicale ne jaillirait pas jusqu'à nous! Ce serait très sensationnel et vous auriez une émotion rare à ajouter à celles de votre champ d'expérience, car vous les collectionnez, vous, les émotions. Quel joli ragoût d'épouvante nous sert là cet homme en maillot!

«Avouez que vous désirez presque qu'il tombe. Moi aussi, d'ailleurs et beaucoup de gens, dans cette salle, sommes dans le même état d'angoisse et d'attente. C'est l'horrible instinct de la foule devant les spectacles qui réveillent en elle les idées de luxure et de mort. Ces deux aimables compagnonnes voyagent toujours ensemble, et, croyez qu'à ce moment même... (voyez, l'homme ne tient plus à sa barre que par une crispation d'orteil), à ce moment même, bon nombre de femmes, dans ces loges, désirent ardemment cet homme moins pour sa beauté que pour le danger qu'il court.» Et puis, la voix tout à coup nuancée d'intérêt: «Vous avez les yeux singulièrement pâles, ce soir, mon cher Fréneuse, il faut renoncer au bromure et vous mettre à la valérianate. Vous avez une âme charmante et curieuse, mais il faut commander à ses mouvements. Vous convoitiez trop ardemment, trop évidemment surtout, sinon la mort, du moins la chute de cet homme, ce soir.»

Je ne répondais pas, le marquis de V... avait raison. La folie du meurtre m'avait ressaisi, le spectacle m'hallucinait; et raidi dans une lancinante et délirante angoisse, je souhaitais, j'attendais la chute de cet homme. Il y a en moi un fond de cruauté qui m'effraie.

LES YEUX

«Sans date.--«Les yeux!... Ils nous apprennent tous les mystères de l'amour, car l'amour n'est ni dans la chair, ni dans l'âme, l'amour est dans les yeux qui frôlent, qui caressent, qui ressentent toutes les nuances des sensations et des extases, dans les yeux où les désirs se magnifient et s'idéalisent. Oh! vivre la vie des yeux où toutes les formes terrestres s'effacent et s'annulent; rire, chanter, pleurer avec les yeux, se mirer dans les yeux, s'y noyer comme Narcisse à la fontaine.

«CHARLES VELLAY.»

Oui, s'y noyer comme Narcisse à la fontaine, la joie serait là. La folie des yeux, c'est l'attirance du gouffre. Il y a des sirènes au fond des prunelles comme au fond de la mer, cela je le sais, mais voilà,... je ne les ai jamais rencontrées, et je cherche encore les regards d'eau profonde et dolente où je pourrai, comme Hamlet délivré, noyer l'Ophélie de mon désir.

Le monde me fait l'effet d'un océan de sable. Oh! ces vagues de cendres chaudes et figées où rien ne peut désaltérer ma soif de prunelles humides et glauques. Vraiment, il y a des jours où je souffre trop. C'est l'agonie d'un nomade égaré dans le désert.

Je n'ai jamais rien lu qui fût plus près de mon âme et de ma souffrance que les proses de ce Charles Vellay.

«J'ai passé des années à chercher dans les yeux ce que les autres hommes ne peuvent voir. Lentement, douloureusement, j'ai découvert, en tous, les frissons infinis qui s'éternisent dans les prunelles. J'ai usé mon âme à la poursuite du mystère, et maintenant mes yeux ne sont plus les miens, ils ont ravi peu à peu tous les regards des autres yeux, ils ne sont plus aujourd'hui qu'un miroir qui réfléchit tous ces regards volés, qui s'anime seulement d'une vie multiple et agitée de sensations inconnues, et c'est là mon immortalité, car je ne mourrai pas, et mes yeux vivront, parce qu'ils ne sont pas miens, parce que je les ai formés de tous les yeux avec toutes leurs larmes et tous leurs rires, et je survivrai à la dépouille de mon corps, parce que j'ai toutes les âmes dans mes yeux.»

Toutes les âmes dans ses yeux... mais cet homme est un poète, il crée ce qu'il voit et il a vu des âmes, quelle dérision! Où il n'y a que des instincts, des tics nerveux et des battements de cils, il a vu des regrets, du rêve et du désir. Il n'y a rien dans les yeux, et c'est là leur terrifiante et douloureuse énigme, leur charme hallucinant et abominable.

Il n'y a rien que ce que nous y mettons nous-mêmes, et voilà pourquoi il n'y a de vrais regards que dans les portraits.

Yeux fanés et las de martyres, regards de suppliciées en extase, prunelles de souffrance implorante, les unes résignées, les autres éperdues, regards de saintes, de mendiantes et de princesses en exil, faces couronnées d'épines et de maigres Ecce Homo au pardonnant sourire, regards de possédées, d'élues et d'hystériques et parfois de petites filles, yeux d'Ophélie et de Canidie, yeux de pucelles et de sorcières, comme vous vivez dans les musées, de quelle vie éternelle, douloureuse et intense vous rayonnez, telles des pierres précieuses enchâssées entre les paupières peintes des chefs-d'œuvre, et comme vous nous troublez au delà du temps et de l'espace, receleurs que vous êtes du rêve qui vous créa.

Vous, vous avez des âmes, celles des artistes qui vous voulurent, et c'est pour avoir bu le liquide poison figé dans vos prunelles que je me désespère et que je meurs.

On devrait crever les yeux des portraits.

«Novembre 1896.--Il y a aussi des yeux dans les transparences des gemmes, les anciennes gemmes surtout, les cabochons troubles et laiteux dont sont ornés certains ciboires et certaines châsses aussi de saintes embaumées, comme on en voit dans les trésors des cathédrales de Sicile et d'Allemagne.

Et le trésor de Saint-Marc à Venise. Il y a là, je m'en souviens, un hanap de Doge, tout bossué d'émaux translucides, à travers lesquels les siècles vous regardent.

«13 novembre 1896.--Des yeux! il en existe de si beaux, il y en a de bleus comme des lacs, de verts comme les vagues, de laiteux comme l'absinthe, de gris comme l'agate et de clairs comme de l'eau. J'en ai même connu en Provence de si profondément chauds et calmes qu'on eût dit une nuit d'août sur la mer, mais aucun de ces yeux ne regardait.

Les plus jolis que j'aie connus étaient ceux de Willie Stéphenson, la mime de l'Athénéum, qui fait aujourd'hui du théâtre. Des yeux de fleur, c'était le mot, tant ils étaient frais et doux, des yeux bougeurs, comme deux bluets flottant sur l'eau. C'était une étrange et captivante fille, je l'ai cru du moins, très coûteuse, surtout. On se mettait toujours à quatre ou cinq pour l'entretenir, et la fantaisie me vint de l'avoir à moi seul. Elle était si délicatement blanche, d'un blanc de glaïeul blanc, avec ses bras fuselés, son presque pas de hanches, son ventre plat et ses petits seins toujours émus; l'anatomie d'un gosse, mais démentie par le plus fin visage, l'ovale le plus pur, un ovale angélique de pairesse, où tremblaient, comme deux fleurs lumineuses, deux larges yeux candides, inquiets, effarouchés, des yeux de nymphe surprise, des yeux de biche aux abois, des yeux d'effroi et de pudeur..., et la cernure adorable de ses yeux, le bleu pastellisé de leurs paupières soyeuses, comme ils étaient bien les yeux de ce corps frêle et toujours las! En vérité, ce sont les seuls que j'aie aimés, je crois. Ils suppliaient avec tant de terreur et demandaient si bien grâce dans l'agonie des spasmes et des transports d'alcôve, et puis, la gracilité de ce cou le destinait si bien à la hache! Anne de Boleyn devait avoir cette nuque satinée et mince sous la fumée d'or des petits cheveux.

C'était une beauté d'échafaud dont la fragilité même appelait le viol et la violence, beauté meurtrie qui éveillait en moi des instincts meurtriers. Auprès d'elle, que de fois j'ai songé aux exsangues et douces figures, douces et pourtant impertinentes, des victimes de la Révolution, à ces jolies et longues aristocrates, que les Carrier et les Fouquier-Tinville envoyaient, encore toutes pantelantes de leur luxure, à la noyade ou à la guillotine.

Cette frêle beauté de la fin du dix-huitième, Willie l'accentuait encore par une science innée du costume et de l'atour; c'étaient des gazes et des linons, des fichus de mousseline, de longs fourreaux de pékin rayé, de miroitantes robes de moire paille ou rose thé, où s'affinait encore sa fragilité blonde: «École anglaise ou Trianon?» interrogeait sa moue quand j'entrais chez elle.

Candeur jouée, aristocratie de commande: Willie était la dernière des catins. Elle se grisait comme un lad et, marquée de toutes les brûlures, allait raccrocher dans les cabarets de femmes, à Montmartre. Celle bouche rose sacrait et jurait comme celle d'un cocher. Un jour qu'elle me croyait à Londres et qu'une recrudescence de mon mal me faisait rôder dans de vagues banlieues, je la surpris au Point-du-Jour, oui, dans un bal de barrière, attablée en compagnie d'une danseuse du Moulin-Rouge, la Môme-Tomate, une patentée de l'endroit, et payant des tournées de vin chaud à une bande de souteneurs.

Oh! le bleu d'alcool, la flamme cynique et sourde des yeux de Willie, ce jour-là, sa face soudain vieillie de vingt ans, et le masque cynique et voyou de la fille apparu dans le pli tout à coup crapuleux de la bouche et le vice des yeux quêteurs!

L'âme lui était remontée au visage. Mais comme l'imprudente créature avait au cou son collier de perles, deux mille louis au bas mot de dépouilles opimes rapportées de Berlin et de Saint-Pétersbourg, que le jour tombe vite en hiver, que nous étions en décembre et que la berge se faisait déserte, j'eus pitié d'elle, et, conscient du danger qu'elle courait dans ce bal, j'intervins à propos pour l'aider à sortir.

Qui sait? Je détournai peut-être sa destinée! Ce collier de perles à ce cou de courtisane demandait et voulait une main d'étrangleur... Comme je servais à Willie cinq cents louis par mois, quand je parus, elle fila doux, avoua une fantaisie, une curiosité, et, soudain câline, reprit ses yeux de petite fille.

Mais j'avais vu ses yeux de gouge. Le charme était rompu, j'avais le secret de l'énigme. L'effroi que je goûtais en eux, leur angoisse et leur inquiétude, c'était le souvenir des bouges.

Les escarpes et les cambrioleurs ont aussi ce regard bougeur.

«Naples, 3 mars 1897.--Ces yeux introuvables sous les paupières humaines, pourquoi les vois-je dans les statues?

Ce matin, dans la salle du musée affectée aux fouilles d'Herculanum, la chose bleue et verte dont je souffre, la dolente et pâle émeraude qui m'obsède m'est clairement apparue dans les yeux de métal, les yeux d'argent bruni des grandes statues de bronze, que la lave a noircies et rendues pareilles à des déesses infernales. Il y a là, entre autres, un Néron équestre dont les aveugles yeux terrifient, mais ce n'est pas dans leurs orbites que j'ai retrouvé le regard. Il y avait, rangées contre les murs, de grandes Vénus drapées de péplum et pareilles à des Muses, mais des Muses funèbres, des grandes Vénus de bronze calciné et comme lépreuses par places, dont les yeux fulguraient, splendidement vides, dans leur masque de métal noir.

Et c'est dans le vertige de ces prunelles vides et fixes que j'ai vu tout à coup monter le regard.

«30 avril 1897.--Les yeux des hommes écoutent; il y en a même qui parlent, tous surtout sollicitent, tous guettent et épient, mais aucun ne regarde. L'homme moderne ne croit plus, et voilà pourquoi il n'a plus de regard. Je finis par donner raison à ce prêtre. Les yeux modernes? Il n'y a plus d'âme en eux; ils ne regardent plus le ciel. Même les plus purs n'ont que des préoccupations immédiates: basses convoitises, intérêts mesquins, cupidité, vanité, préjugés, lâches appétits et sourde envie: voilà l'abominable grouillement qu'on trouve aujourd'hui dans les yeux; âmes de notaires et de cuisinières. Il n'y a sous nos paupières que des reflets de sou pour franc et de minutes; nous n'avons même plus la lueur jaune du fameux tableau du peseur d'or. Voilà pourquoi les yeux des portraits de musées sont si hallucinants; ils reflètent des prières et des tortures, des regrets ou des remords. Les yeux, c'est la source des larmes; la source est tarie, les yeux sont ternes, la Foi seule les faisait vivre, mais on ne ranime pas des cendres. Nous marchons les yeux fixés sur nos souliers et nos regards sont couleur de boue, et quand des yeux nous paraissent beaux, c'est qu'ils ont la splendeur du mensonge, qu'ils se souviennent d'un portrait, d'un regard de musée ou qu'ils regrettent le Passé.

Willie avait des regards appris, les yeux des femmes mentent toujours.

«Mai 1897.--Jacques Tramsel sort de chez moi. «Avez-vous vu la nouvelle danseuse des Folies? est-il venu me dire.--Non.--Eh bien! il faut l'aller voir.--Ah! quelle fille est-ce?--Une Grecque.--Une Grecque de Lesbos?--Non.--Oh! sans plaisanterie aucune, elle se dit de grande famille grecque. Je la crois juive d'Orient, sûrement quelque Levantine, mais un corps admirable, une souplesse... une grande fleur vivante qui danserait, même un peu monstrueuse dans son anatomie, ce qui n'est pas fait pour vous déplaire, car, à vrai dire, cette fille est double, son torse est celui d'un acrobate, souple, mince et musclé, et ses hanches, sa croupe, sont tout à fait extraordinaires. C'est Vénus Callipyge elle-même, Vénus Anadyomène, si vous préférez. Octave Uzanne (car elle préoccupe la littérature), a même écrit ce mot: Vénus alcibiadée. Le fait est qu'elle est à la fois Aphrodite et Ganymède, Astarté et Hylas.--Astarté!... Et les yeux, comment sont les yeux?--Les yeux très beaux, des yeux qui ont longtemps regardé la mer.»

Des yeux qui ont longtemps regardé la mer!... oh! les yeux clairs et lointains des matelots, les yeux d'eau salée des Bretons, les yeux d'eau douce des mariniers, les yeux d'eau de source des Celtes, les yeux de rêve et de transparence infinie des riverains des fleuves et des lacs, les yeux qu'on retrouve parfois dans les montagnes, dans le Tyrol et dans les Pyrénées; des yeux où il y a des ciels, de grandes étendues, des aubes et des crépuscules longuement contemplés sur des immensités d'eaux, de roches ou de plaines; des yeux où sont entrés et où sont restés tant et tant d'horizons! Comment n'ai-je pas songé plus tôt à tous ces yeux déjà rencontrés?

Je m'explique maintenant mes lentes promenades attardées le long des quais et dans les ports.

Des yeux qui ont longtemps regardé la mer!... J'irai voir danser cette fille.

IZÉ KRANILE

«Juin 1897.--Une grande fleur qui danserait...

Ce Tramsel avait raison: cette fille est un long calice de chair étrangement mouvant sur des hanches renflées comme un ciboire, car j'ai été voir danser cette Izé Kranile... (Izé Kranile, un bien joli nom si c'est le sien. Est-ce qu'on sait jamais avec ces créatures! car, malgré son beau torse en offrande et l'affolante cambrure de ses reins, cette Izé est vraiment la plus sotte et la plus impudente des allumeuses, la plus maladroite que j'ai encore vue dans un corps de ballet.)

Je lui en veux, car personne n'a jusqu'ici marché plus lourdement dans mes plates-bandes, et elle avait tout pourtant pour me plaire, celle-là!

Droite et cambrée, le buste comme assis sur une croupe lourde et géminée tel un beau fruit, une coupable croupe de luxure, la jambe effilée, le genou rond, anormale, imprévue, hallucinante de forme et d'arabesque avec la perpétuelle avancée de ses deux seins bombés et tendus, comme jaillis de ses hanches à la rencontre du désir, ses torsions de hanches et les brusques renversements de tout son torse, soudain sombré comme une grande fleur sous la pluie, elle était bien, cette Kranile, avec l'ovale aigu de sa face plate, ses yeux d'orage et son sourire triangulaire, la créature de perdition exécrée des prophètes, l'éternelle bête impure, la petite fille malfaisante et inconsciemment perverse, qui fripe la moelle des hommes et fait râler les vieux rois de désir.

Salomé! Salomé! la Salomé de Gustave Moreau et de Gustave Flaubert, c'est son immémoriale image que j'évoquais immédiate, le soir où Kranile jaillit sur scène, lancée en avant comme une balle, et comme une balle rebondissante dans sa nudité de stryge aggravée de voiles noirs.

Dans un décor de désolation, au milieu de roches fantômes et de blêmes montagnes de cendres, sous le jour funèbre des rampes éclairées au bleu, elle personnifiait l'âme du sabbat; et, voluptueuse et morbide, tantôt avec des grâces exténuées et d'infinies lassitudes elle semblait traîner le poids d'une beauté coupable, d'une beauté chargée de tous les péchés des peuples; et elle tombait et retombait sur ses jambes, pliante, et semblait remorquer plus qu'elle ne les esquissait, les gestes symboliques de ses deux beaux bras morts. Puis, le vertige du gouffre la reprenait, et comme une possédée, elle pointait sur elle-même, dressée de l'orteil à la nuque, tel un épi de ténèbres et de chair. Ses bras tout à l'heure accablés menaçaient et, démoniaque, hardie, tordue comme une vis, elle tourbillonnait, tel un crible, non, tel un grand lis surpris par l'orage, clownesque et macabre, les lèvres écartées sur une lueur de nacre... Oh! ce cruel et sardonique sourire et les deux profondeurs de ses terribles yeux.

Izé Kranile!... Le rideau baissé, j'étais dans sa loge. Pierre Forie, le peintre impressionniste, qui, tous les ans, expose le portrait de l'une d'elles et professe presque ostensiblement le métier de montreur de ces dames, me présentait.

Avec une impudeur rare, Izé nous recevait, toute fumante encore de sueur et de fard.

Elle ôtait son maillot; la trousse de satin noir à lanières de tulle et de jais qui, cinq minutes auparavant, faisait d'elle une fleur aux ténébreux pétales, gisait comme un haillon sur une chaise; et, la gorge nue, toute chaude et mouillée, Kranile assise en garçon tendait ses deux jambes écartées à son habilleuse, à genoux devant elle, en train de faire glisser péniblement les mailles de soie collées à la peau... Le temps pour Forie de prononcer mon nom, celui pour la danseuse de jeter un tulle sur ses épaules et, sans se lever, sa face étroite et moite tendue vers nous: «Je ne vous donne pas la main, disait-elle, je suis en eau. Asseyez-vous, messieurs, si vous pouvez.» Et avec un sourire à mon adresse: «Je connais votre nom, monsieur, vous êtes l'homme aux pierreries, le collectionneur de gemmes rares. J'ai toujours eu envie de les voir, une idée fixe qui me travaille depuis que je suis à Paris. On pourra?» Et elle tournait vers moi sa tête de gamin vicieux, sa tête de stryge redevenue cyniquement levantine, mais où brillaient, sous de lourdes paupières, deux prunelles d'un gris aigu, deux prunelles d'agate hardies, prometteuses et caressantes, deux prunelles qui, certes, n'avaient jamais regardé la mer, quoi qu'en ait dit Tramsel, mais deux prunelles imprévues que je n'avais jamais rencontrées ailleurs!...

Oh! l'odeur entêtante et dont je suffoquais presque, odeur de sexe, de fard, de sueur, et de veloutine, et de bête fauve aussi, qu'exhalait cette loge. Ce soir-là, Izé Kranile n'était pas libre... Elle déclinait mon invitation à souper et, câline, avec un tas de promesses dans l'œil et le sourire, nous reconduisait jusqu'au seuil de sa loge, tout en tamponnant ses seins avec une serviette...

Ses yeux! On ne m'avait parlé que de ses yeux. C'est pour ses yeux que j'étais allé vers elle, et toute la nuit je n'eus qu'une hantise: son odeur âcre d'eau de toilette et de chair moite, et la tache de rouille de ses aisselles, ses aisselles du même roux mordoré et dur que ses cheveux.

Izé Kranile! Qui sait? elle m'eût guéri, celle-là, si elle avait voulu. Pendant tout un jour, que dis-je! pendant quarante-huit heures, les deux pleines journées d'attente avant le soir fixé par elle pour dîner ensemble, l'obsession des yeux, l'obsession qui me tue depuis des années consentit à faire trêve. Ces deux jours-là, je les vécus, vrillé dans le désir unique de revoir le petit triangle rose de la bouche d'Izé, la fleur de chair délicate impudiquement ouverte sur ses petites dents courtes, le dessin délicieux de ses lèvres écartées sur un éclair d'émail... et puis l'odeur, cette stridente et complexe odeur qui s'émanait d'elle, persistante jusqu'au malaise et dont je défaillais presque, mais dont je délirais deux jours entiers, heureux deux jours d'échapper à la persécution des yeux, libéré deux jours enfin de l'oppression du rêve par l'impérieuse suggestion de l'odeur...

Mais elle ne voulut pas, elle se montra dès le premier soir si lourdement manégée, si gauchement habile..., la pauvre fille!

Depuis, j'eus souvent pitié d'elle en songeant à l'inutilité de ses ruses et au mal qu'elle avait dû se donner pour échafauder la comédie de ce morne soir. Que de combinaisons et que de stratagèmes, mon Dieu! et pour arriver à ce résultat; mais je lui en voulus tout un mois. Elle avait écrasé trop brutalement le désir dans l'œuf! Mais aussi le piège était par trop grossier: cet appel immédiat à la jalousie d'un homme parce que l'on s'en croit désirée, ce sont là manœuvres de figurantes ou de petites marcheuses de music-hall, et pourtant Izé a dansé à la Scala de Milan et à l'Opéra de Vienne... Quels pitoyable amants avait-elle donc eus là-bas?

Oh! la lamentable aventure de ce dîner, je ne puis m'empêcher maintenant d'en sourire! Et l'amusante figure de Forie, ses yeux piteux et sa mine effarée devant les subits accès de tendresse de la ballerine, car elle avait trouvé cela, la pauvre, de feindre un amour éperdu pour Forie, afin d'exciter et de monter le Monsieur, le Monsieur que j'étais, puisque je possédais des pierres rares et des rentes, ces rentes fameuses, cette fortune trop connue, exagérée encore, grossie par les badauds et les sots, cette fortune-boulet qui empoisonne ma vie partout où l'on sait qui je suis, cette fortune que je fuis ou dont plutôt je fuis la légende en voyageant incognito à l'étranger pendant des mois et des mois; et elle avait trouvé cela, cette Grecque, de se jeter à la tête de ce pauvre Forie, et de le câliner, et de se frotter à lui comme une chatte amoureuse, et de le truffer de baisers et de caresses en ma présence, là, sous mes yeux, pour m'allumer, pour aviver, exaspérer eu moi le désir... Quelle misère! et comme elle me connaissait mal.

Après tout, on lui avait peut-être dit que j'étais un homme à ça, à cette fille, un sadique, un assoiffé de sensations, violentes et complexes, ce qu'ils appellent un raffiné, un homme à goûts bizarres... Je sais que j'ai cette réputation, mes amis la cultivent, ça les pose, et, dans les maisons où ils dînent, ils racontent sur moi des indiscrétions au dessert. Il y en a que l'on réinvite, et des journalistes briguent l'honneur de m'être présentés, de visiter mes collections, de décrire mon intérieur, et cette Izé connaît des journalistes!

Elle aura été tuyautée dans quelque bar à l'heure de l'absinthe, ou par des renseignements du Napolitain, à la sortie d'une première.

Elle jouait sa situation et jouait serré: c'était touchant; mais étaient-ils tous deux assez ridicules, et Forie qui se défendait, très gêné à cause de moi qui l'avais invité, et cette Izé qui s'acharnait, tout à fait emballée... pour la galerie.

Ça avait commencé par des serrements de main et des coups de genou sous la table: ils en étaient maintenant aux baisers; baisers dans le cou, baisers sur les joues et baisers sur la bouche, baisers sur la bouche en mangeant; et Forie, qui s'étranglait, congestionné, les bras de la douce enfant autour du cou, ses lèvres sur ses lèvres! Et Forie est apoplectique. Et très énervée (car il résistait), entêtée dans son système, elle l'embrassait à bouche que veux-tu, en veux-tu sur une bouchée de filet portugaise, en veux-tu sur une queue de langouste: baisers à la sauce crevette et baisers à la mayonnaise, c'était même assez répugnant, et le peintre faisait une tête!

Au dessert, elle s'est installée sur ses genoux et délicatement lui a mis des fraises dans la bouche; elle lui fit même boire du champagne dans sa coupe en y trempant sa langue avant... Pour protéger son plastron, Forie avait étalé dessus sa serviette. Il renversait la tête pour éviter cette marée de caresses et avait l'air d'un homme qui s'embête chez le coiffeur.

Campée sur ses genoux, moulée dans une robe rose-thé, Kranile était l'idéale barbière: ce qu'elle le rasait! Mais pas autant que moi, car j'avais remarqué que son œil ne me quittait plus. La gueuse m'observait et, la prunelle coulée sous la paupière, guettait chaque tressaillement de ma face, chaque crispation de mes doigts.

--Si vous ne le faites pas pour moi, faites-le pour le garçon, finissais-je par leur dire. J'ai l'air d'être en voyeur. Pour vous c'est humiliant.

--Je ne sais pas ce qu'elle a, me disait Forie en sortant, c'est la première fois que cela lui arrive. Elle ne pouvait pas me sentir, elle est grise.

--Non, elle est verte, répondais-je dans leur affreux argot, c'est un coup à refaire.

Je lui envoyais, le lendemain, deux perles roses et une gerbe d'iris noirs, P.P.C. Je ne l'ai jamais revue.

Izé Kranile a raconté partout que j'étais impuissant.

Si elle savait! S'ils savaient! Oh! les nuits de Naples et d'Amalfi, les promenades en barque dans le golfe de Salerne et les longs et insatiables baisers avec les deux sœurs hongroises à l'hôtel de Sorrente; les soirs en gondole sur la lagune morte, à Venise; les haltes dans les canaux abandonnés de la Judecca, et les rencontres imprévues, les aventures passionnées de Florence, aventures sans lendemain et qui sont éternelles, et les hallucinations exténuantes de Sidi-Ocba et de Thimgad, les baisers de vampire, dans le mirage des sables et la brise salée du désert!

Si elle savait! S'ils savaient!

Page 1