L'EMPRISE
«Juin 1898.--Cet homme a dit vrai: il ressemble au nain du duc d'Albe. Je suis retourné trois fois au Louvre m'absorber devant l'Antonio Moro et, à chaque visite, s'est affirmée la ressemblance odieuse: Ethal est l'effarant sosie du gnome encapuchonné du maître flamand.
Il en a la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long, comme dévié sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi d'oblique et de tortu. Les mains noueuses et poilues du nain, ses doigts crochus cerclés de bagues lourdes sont les mains et les doigts d'Ethal. Ethal a ce front bas, ces sourcils en broussaille et ce nez bulbeux et renifleur; cette bouche sarcastique est la sienne; siennes ces paupières grasses et pesantes à l'abri desquelles une malice embusquée clignote et luit.
Cette physionomie malfaisante et sensuelle de Kobold déguisé en bouffon ducal, est, à crier, la physionomie de mon peintre. On sent en lui une âme attentive et sournoise, toute de luxure et d'ironie, une âme faunesque, que la morgue et le kant anglais costument mal et, certes, les éclatants oripeaux et la sonnaillante marotte d'un fou lui siéraient mieux que le frac, tant son être est d'une ambiguïté grimaçante... Un détail surtout impressionne en lui: cette poitrine velue, cyniquement offerte dans l'échancrure démesurée de ses cols, une poitrine de charretier, où semble tapie quelque affreuse araignée hérissée de poils noirs...
Toutes ces choses hideuses et même répugnantes, je ne les avais pas remarquées, lors de nos premières rencontres; l'esprit de ce diable d'homme exerce sur moi un tel empire. Je ne m'en suis aperçu qu'à la longue, et encore Ethal a pris soin d'appeler mon attention sur cette ressemblance. Je n'ai découvert toutes ces choses qu'une fois averti, et c'est lui qui m'a envoyé au Louvre, lui qui m'a fait remarquer l'effrayante analogie qui existe entre cet horrible nain et Lui!
Pourquoi?... Et l'étrange, c'est que cette laideur, au lieu de m'éloigner, m'attire. Ce mystérieux Anglais me tient sous un charme, je ne peux plus me passer de lui.
Depuis que je le connais, la présence des autres m'est devenue plus intolérable encore, leur conversation surtout! Oh! comme elle m'angoisse et comme elle m'exaspère, et leur attitude, et leur façon d'être, et tout, et tout!... Les gens de mon monde, mes tristes pareils, comme tout ce qui vient d'eux m'irrite et m'attriste et m'oppresse, leur vide et bruyant bavardage, leur perpétuelle et monstrueuse vanité, leur effarant et plus monstrueux égoïsme, leurs propos de club!
Oh! le ressassage des opinions toutes faites et des jugements appris, le vomissement automatique des articles lus, le matin, dans les feuilles et qu'on reconnaît au passage, leur désespérant désert d'idées, et là-dessus l'éternel plat du jour des clichés trop connus sur les écuries de courses et les alcôves des filles... et les loges des petites femmes! Les petites femmes,... autre loque de langage, la sale usure de ce terme avachi!...
O mes contemporains, mes chers contemporains,... leur idiot contentement d'eux-mêmes, leur suffisance épanouie et grasse, le stupide étalage de leurs bonnes fortunes, les vingt-cinq et cinquante louis sonnant de leurs prouesses tarifées toujours aux mêmes chiffres, leurs gloussements de poules et leurs grognements de porcs, quand ils prononcent le nom de certaines femmes, l'obésité de leurs cerveaux, l'obscénité de leurs yeux et la veulerie de leur rire! Beaux pantins d'amour en vérité, avec l'affaissement esquinté de leurs gestes et le démantibulé de leur chic (le chic, un mot hideux qui sied comme un gant neuf à leur allure, affalée, de croque-morts, épanouie, de Falstaff)... O mes contemporains, les ceusses de mon cercle, pour parler leur argot ignoble, depuis le banquier juif qui les a eues toutes et racole cyniquement pour l'Affaire, jusqu'au gras journaliste qui a son couvert, lui aussi, chez toutes, mais à de moindres taux, et parle tout haut ses articles, comme je les hais, comme je les exècre, comme j'aimerais leur manger et le foie et le fiel et comme je comprends les bombes de l'Anarchie!
Pourquoi Ethal a-t-il éveillé en moi ce déchaînement de haine!... Certes, cette horreur des hommes, cette abomination des mondains surtout, je les ai toujours eues en moi, mais comme assoupies et couvées sous la cendre, latentes,... Mais depuis que je le vois, c'est comme un ferment qui s'aigrit et bouillonne, une fureur me soulève tout, comme un vin nouveau, un vin d'exécration et de haine; tout mon sang bout, toute ma chair me fait mal, mes nerfs s'exacerbent et mes doigts se crispent, des envies de meurtre traversent mon cerveau... Tuer, tuer quelqu'un, oh! comme cela m'apaiserait, éteindrait ma fièvre... et je me sens des mains d'assassin.
Si c'est là la guérison promise! et pourtant la présence et la conversation de Claudius me sont un bien-être, sa présence me rassure et sa voix me calme... Depuis que je le vois, les figures d'ombre qui grimaçaient autour de moi sont moins distinctes, je n'ai plus l'obsession lancinante des masques,... et le vertige des yeux verts, des glauques prunelles de l'Antinoüs s'est évanoui!...
Les yeux, les yeux, je n'ai plus la folie des yeux, cet homme a enchanté mon mal; sa conversation est d'un tel charme, c'est un tel éveilleur d'idées, ses moindres phrases trouvent en moi de tels échos. Ce sont mes pensées, même les plus lointaines, les pas encore nées, celles que je ne soupçonnais pas, que sa parole évoque et fait naître. Ce mystérieux causeur me raconte à moi-même, donne un corps à mes rêves, il me parle tout haut, je m'éveille en lui comme dans un autre moi plus précis et plus subtil; ses entretiens m'accouchent de moi-même, ses gestes fixent mes visions, et je lui dois la lumière et la vie.
Il a dissipé, écarté mes ténèbres; des spectres ne m'y menacent plus.
Et pourtant cette haine atroce et cette fureur de meurtre qui grandissent!
C'est une des phases de ma guérison, peut-être, car je guérirai, Claudius me l'a promis.
«Juillet 1898.--Claudius a, comme moi, la curiosité des music-hall et des bals publics. Le corps humain, dont la laideur aussi l'attriste et l'irrite, quand par hasard il se meut en beauté, devient pour lui une source de joies indicibles; la pureté des formes, leur souplesse et leur vigueur, lui aussi, l'apaisent et le rassérènent. Cette beauté, Claudius a, pour la découvrir, un œil d'une acuité singulière, et cela sous les plus piteuses loques, sous le déguisement des plus mornes haillons. Cette beauté, c'est surtout chez les filles des rues, les miséreux et les voyous, que son flair d'artiste la piste et la déterre, et avec quelle inquiétante divination! et c'est pourtant le peintre attitré des grandes dames!
Le goût de Claudius va à la chair gueuse, comme le pourceau va à la truffe. Il a pour la plaie et la guenille un amour perspicace et sûr de mauvais Christ, dit-il lui-même en goguenardant.
L'autre soir, dans ce bal de la rue de la Gaîté où nous étions entrés en revenant de Versailles, dans cette salle surchauffée et saturée d'exhalaisons rousses, au milieu de ce public d'ouvriers endimanchés, d'apprentis de métiers vagues et de toutes les prostitutions, comme son œil clair et sournois de jouisseur est allé de suite à ce couple: la femme, toute jeune encore, d'une maigreur ondulante sous les longs bandeaux plats empruntés à Mérode, toute jeune et déjà fanée, mais d'une fanerie morbide, capiteuse et vicieuse de faubourg parisien, quelque brunisseuse sans doute. O le rose fiévreux de son mauvais sourire et la cernure meurtrie de ses grands yeux voraces, et le regard noir dont elle suivait les gargouillades et les ébats de son danseur!
Ce danseur, sans doute son amant, l'avait lâchée et, un peu parti, l'air débraillé et casseur dans un complet de velours élimé, le torse en avant, le jarret tendu, il fringuait, tel un poulain échappé, dans ce bal, happant victorieusement les femmes au passage et les faisant pirouetter comme autant de toupies, à tour de rôle, l'une après l'autre, elles ravies et soulevées, lui bien campé sur ses talons!
Et la délaissée, la femme aux bandeaux noirs, la face étroite et les yeux durs, le surveillait, l'épiait, le guettait dans une angoisse sourde et une colère montante; les autres femmes avaient fait cercle, et lui, surexcité, fignolait maintenant un cavalier seul, risquait des ronds de jambes, des appels de pieds et des ruades. Il retroussait les pans de son veston, il se déhanchait, saluait jusqu'à terre la fille blême et muette et, croupe en l'air, comme un qui joue à saute-mouton, passait entre ses jambes la gouaillerie de sa face rieuse, osait encore des tortillements.
Et dans la salle électrisée, des rires éclataient, et des applaudissements. La fille était devenue verte; d'un geste, elle fouillait sous son tablier, sa poche, mais lui, l'empoignant à la taille, l'emportait dans une étreinte goulue, écrasait un baiser sur sa bouche et, les yeux dans les yeux et de l'humide aux lèvres, appuyés l'un à l'autre, les jambes enchevêtrées et partout se touchant étroitement, elle, pâmée et pardonnante avec un rire de femme chatouillée, lui, faraud, cabré et fier, valsaient et pirouettaient dans l'orgueil affiché de la paix enfin faite et se désiraient publiquement.
«Le drôle est beau, chuchotait Claudius à mon oreille, la petite ne s'embêtera pas cette nuit.»
J'avais un sursaut, sa voix m'avait réveillé d'un songe. L'œil clair et luisant de Claudius pesait sur moi comme une lame, j'en sentais entrer en moi le froid et le coupant; il inspectait toute mon âme, connaissait mon désir et jusqu'au trouble inavoué éveillé en ma chair et par cette scène et ce garçon... Et j'ai senti que j'étais plein de haine, de haine pour Claudius et la maîtresse de ce voyou!
Si c'est là la guérison annoncée. J'ai peur de cet Anglais, sa voix fait naître en moi des suggestions abominables, sa présence me déprave, son geste crée d'innomables visions.
«20 juillet.--Ethal est absent, il est parti lundi, appelé à Bruxelles par une lettre; une vente de tableaux et d'estampes l'a fait quitter Paris brusquement. Il devait revenir le surlendemain ou jeudi au plus tard, et voilà huit jours qu'il s'éternise là-bas, m'annonçant toujours son retour par de courts télégrammes, et les dépêches s'entassent sur ma table et mon Claudius ne revient pas.
Quelle place il a prise dans ma vie, comme il me manque! Sa présence m'est devenue tellement nécessaire que, depuis son absence, comme une faim me creuse et me tenaille l'être. C'est une sensation de faim absolument, et en même temps j'étouffe et je suffoque. Et pourtant, je le sens, je crains et je hais cet Anglais de malheur.
«25 juillet.--Les Trois fiancées, de Torop. C'est un envoi de Claudius, une gravure très rare qu'il a achetée à cette vente d'Audenardes et qu'il m'adresse avec une lettre annonçant son retour pour lundi. Dans trois jours! Il sera resté quinze jours absent.
Torop, Jean Torop, je connais ce nom; il est fameux en Hollande. Les Trois fiancées.
C'est une sorte de diablerie quasi-monastique: dans un paysage peuplé de larves, des larves fluentes, ondulantes et vomies, tel un flot de sangsues, par de battantes cloches, se dressent, fantomales, trois figures de femmes enlinceulées de gaze à la façon des madones d'Espagne: les Trois fiancées, la fiancée du Ciel, la fiancée de la Terre et celle de l'Enfer... Et la fiancée de l'Enfer, avec ses deux serpents se tordant sur ses tempes et retenant son voile, a le masque le plus attirant, les yeux les plus profonds, le sourire le plus vertigineux qu'on puisse voir.
Si elle existait, comme j'aimerais cette femme! Comme je sens que ce sourire et ces yeux dans ma vie, ce serait la guérison!
Je ne puis me lasser de contempler et d'étudier l'hallucinant visage. Les Trois fiancées, c'est étrange de détails et de composition: c'est du fantastique et du rêve rendus avec une préciosité étonnante; cela tient à la fois de la manière d'Holbein et des songeries d'un fumeur d'opium.
«C'est du catholicisme d'Asiatique, me dit Claudius dans sa lettre, du catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce Hollandais de Torop est Javanais de naissance. Je sais que vous aimerez ce Torop.
«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.
«Je sais à laquelle de ces Trois fiancées ira votre désir:--N'est-ce pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?»
SÉRIE D'EAUX-FORTES
«C'est du catholicisme d'Asiatique, du catholicisme de perversité et d'extase, catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce Hollandais de Torop est Javanais de naissance.
«Je sais que vous aimerez ce Torop.
«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.
«Je sais à laquelle de ces trois fiancées ira votre désir.--N'est-ce pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?»
Et voilà que je suis hanté maintenant, l'obsession des prunelles d'aigue m'est revenue... En effleurant la cicatrice, Ethal a rouvert la plaie... la cicatrice? La blessure était à peine fermée.. Pourquoi Claudius m'a-t-il envoyé cette eau-forte qui me trouble et cette lettre qui m'angoisse davantage encore! Oh! la hantise des prunelles émeraudées!
Si c'est là la guérison promise!... Il y a du mystificateur en lui. Se ferait-il un jeu cruel d'exaspérer, en l'envenimant, mon mal?
«3 août 98.--Il devait revenir, il avait annoncé son retour pour hier.
Un télégramme m'arrive. «Anvers. Départ remis, vais à Ostende voir Ensor. Très curieux artiste. Vous enverrai de ses masques si je puis faire affaire: le sais gêné, en abuse, très juif. Ai déniché hier ici, chez brocanteur, une suite d'épreuves Goya avant la lettre, la série des Caprices, un trésor, en détache une et vous l'envoie pour vous faire prendre patience. Étudiez-la. Lettre suit. Amitiés.--Août 98.»
L'eau-forte annoncée vient de m'être remise. Les noirs sont merveilleux. C'est une tête grimaçante au nez camard et aux yeux visionnaires, des yeux de fièvre, d'une ardeur effrayante, allumés comme des fanaux dans des orbites caverneux; une tête socratique dont toute la vie semble dardée dans les prunelles; tête d'alchimiste ou de cénobite ossifiée, desséchée, une tête de chauve-souris aux lèvres minces, comme usées de prières, des lèvres de vieille femme dont la bouche rentre et, creusée, fait trou. Là-dessous, la fuite brusque d'un menton bref, donnant au profil l'aspect d'un museau, et sur cette chose décrépite, ratatinée et séculaire, surplombe et se développe un front démesuré, énorme à faire éclater les tempes; c'est la disproportion effarante d'un gigantesque cerveau.
L'absolue calvitie du front fait de cette tête un glabre et fantatisque crâne, un crâne sous lequel le triste museau s'écrase; et l'ivoire poli de ce crâne prodigieux fume, ondule et moutonne. Ce crâne bout et fume, comme le couvercle d'une chaudière, et ces errantes et pâles fumées deviennent, dans le noir de l'eau-forte, des mufles et des becs, autant de bêtes grimaçantes, autant de larves et de vénéneuses nudités. L'anormal cerveau peuple la nuit de rictus et de menaces.
Et, en marge, soulignant le cauchemar abominable, cette pensée de Goya en français et en espagnol:
Le génie dénué de la raison enfante des monstres.
Pourquoi Claudius m'a-t-il envoyé cela? Que veut-il dire? Quel est son but? Quel est le sens de cette eau-forte hideuse et de son envoi de lui à moi, car elle me fait mal à regarder, cette introuvable épreuve, elle m'attire, me repousse et m'attache? Il y a comme un poison dans ces prunelles dardées et fixes!
Et l'horreur de ces sangsues à face humaine, de ces virgules ondulantes et fluentes, qu'enfante le crâne en fusion, le cerveau m'en fait mal.
Après le Torop, le Goya! J'ai beau chercher, je ne m'explique pas! Et ce retour diffère de jour en jour...
Quel jeu sinistre cet Anglais de mystère joue-t-il donc avec moi?
«5 août.--Toute la nuit, d'étranges reptiles à bec de cigogne, des crapauds ailés comme des chauves-souris, puis d'énormes scarabées au ventre entr'ouvert tout grouillant d'helminthes et de vers, des enfants nouveau-nés s'effilant en sangsues, et d'atroces imaginations d'insectes et d'infusoires ont pullulé dans les rideaux de mon lit.
J'ai sué d'angoisse et me suis débattu dans les affres d'un térébrant cauchemar. L'eau-forte de Goya a enfanté ces monstres, je doublerai ma dose de bromure ce soir.
«8 août 98.--Une lettre de Claudius. Elle est timbrée d'Ostende; une lettre et un rouleau de parchemin! Quelque nouvel envoi?
Voyons la lettre d'abord:
«Mon cher duc, excusez-moi une fois de plus. Je vous fais faux bond pour la troisième fois, et vous avez renoncé, cet été, à votre saison d'eau et au Tyrol pour demeurer à Paris avec moi... Je serais le dernier des misérables si je n'avais le motif le plus sérieux de vous faire attendre. Le plus merveilleux bibelot, un objet du seizième siècle tout à fait rare et d'un modèle dont je raffole, une pièce de musée comme on n'en rencontre plus sur le marché, m'est signalée par Ensor et tout près d'ici, en Hollande, à Leyde même.
«L'objet est chez un vieux collectionneur dont les vitrines vont être mises aux enchères par licitation. Le pauvre homme est devenu fou et sa famille liquide; les ventes d'été sont seules abordables. Désastreuses pour le vendu, l'acheteur y peut trouver son compte.
«Je pars dans une heure pour Leyde, je reviendrai avec l'objet ou je ne reviendrai pas, car, s'il est tel que me l'a dépeint Ensor, c'est une pièce unique et qui sera ma gloire. Pour la fixer je reprendrai mes pinceaux et retrouverai mon talent: je peindrai cette chose ou je ne toucherai plus jamais une toile.
«Vous la verrez, vous la verrez et l'aimerez comme moi, plus que moi peut-être, et alors nous serons rivaux.
«Si je n'allais pas trouver cette chose telle que me l'a racontée Ensor! Cet Ensor voit avec son imagination, mais sa vision est d'une probité parfaite, d'une précision géométrique presque; il est même un des seuls qui voient. Il a l'obsession des masques comme nous, c'est un voyant comme vous et moi; les bourgeois le traitent de fou.
«Je lui ai narré votre cas, et il s'y est intéressé naturellement; il s'est même pris d'une belle passion pour vous, sans vous connaître; entre malades on se comprend toujours et, pour vous marquer sa sympathie, il a choisi dans ses cartons une de ses plus belles eaux-fortes et m'a prié de vous l'offrir; je vous l'adresse signée de lui. C'est sinon la plus belle, du moins la plus intense, de sa série de Masques.
«Vous verrez quel homme est cet Ensor et quelle merveilleuse divination il a de l'invisible et de l'atmosphère que créent nos vices... Nos vices, qui de nos visages font des masques.
«Attendez maintenant un télégramme de Leyde qui vous annoncera et mon succès et, cette fois, mon retour.
«ETHAL.
«Je n'ai pu, pour mon compte, faire affaire avec Ensor.»
Et voilà encore sa rentrée différée, son absence prolongée, et jusques à quand maintenant? On dirait que c'est chez lui un parti-pris d'énerver et d'exaspérer ma patience.
Et ce bibelot unique, cette pièce de collection qu'il est parti acquérir en Hollande et dont il veut peindre un chef-d'œuvre, qu'est-ce que cela peut bien être? Quelque mystification encore.
Une curiosité m'étreint et en même temps un doute, un soupçon et une grandissante terreur.
Je devine une amorce dans tous ces envois de gravures hideuses et hallucinantes; elles me détraquent et dépravent le cerveau, peuplent mon imagination de stupeur et de transes, et la trépidation nerveuse de cette perpétuelle attente...
Je suis entré dans du mystère et du mystère est entré en moi, et comme un vaste filet m'enveloppe et m'enserre; je sens d'heure en heure des mailles de ténèbres se rétrécir autour de moi.
Et cette eau-forte d'Ensor, ce nouvel envoi? Quelle horrible chose est-ce encore? Je ne décachèterai pas ce rouleau, non, je ne veux pas l'ouvrir; non, cette fois je ne toucherai pas ce parchemin; cette gravure, je ne la verrai pas.
«9 août 98.--La Luxure: ma curiosité a été la plus forte, j'ai rompu le cachet du rouleau. La Luxure, tel est l'intitulé de l'eau-forte d'Ensor.
Une scène, on dirait, à première vue, d'hôtel garni: les quatre murs d'une triste chambre de joie; là, le fauteuil de velours capitonné; ici, la commode d'acajou: un décor de vice banal et bourgeois. Dans le fauteuil, les mains étalées sur le ventre, un affreux bonhomme à lunettes se prélasse, une face prognathe, glabre et béate de vieux notaire ou de pharmacien adjoint et marguillier, un bedonnant Homais, dont le cou tendu, le groin et les gros yeux myopes boivent avidement le spectacle du lit: une alcôve de campagne à la couche trop haute sous les rideaux relevés en bonnes grâces, et, sur ce lit, éclairant la pénombre, s'écartent deux grosses jambes nues, s'étale la bouffissure blême d'une prostituée grasse, d'une gouge à tête de bonne, au ventre énorme, hideusement ballonné et tendu, on dirait gonflé par la semence de toute une caserne.
Auprès de la fille repue, tout contre cette chair saturée et lasse, une maigreur se tasse et se blottit, un triste et long ensoutané qui, rageur, étreint la femme et goulûment lui suce et mordille la nuque! O la face dure et crispée de désir de l'homme et ses yeux blancs chavirés de luxure!
La Luxure! Coiffé d'un bonnet grec, du fond de son fauteuil, le gros homme à lunettes contemple, exulte et flambe; assez ignoble et bas spectacle si la fantasmagorie des murs ne le haussait soudain à une grandeur farouche; car la chambre de joie est hantée. Sous le burin de l'artiste le dessin même du papier de la chambre est devenu une sinistre et pullulante tapisserie. Cette chambre, des tétards et des gnômes au corps virgulé et fluent l'habitent; des grimaces et des rictus, d'aveugles yeux morts et des bouches baveuses flottent sur les murs et dans les rideaux du lit.
La luxure des trois masques représentés là, la luxure impuissante et stérile a peuplé cette chambre d'êtres amorphes et de fœtus: un grouillement de monstres mort-nés a jailli des prunelles en joie du marguillier, comme du baiser glouton du séminariste.
Et sur l'épreuve de luxe, d'un faire savant, mais intransigeant et brutal, Ensor a paraphé de sa signature les vers de Baudelaire.
Au duc Jean de Fréneuse
Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère!
La Luxure: et, pantelant de dégoût, j'ai senti frémir l'ancien feu de mes moelles.
Si la vieille folie était encore en route!
Or, cette eau-forte vengeresse, en en examinant de plus près les figures, il m'a semblé que le séminariste me ressemblait; il a ma maigreur et mes yeux fixes et tristes. C'est odieux, cette ressemblance: est-ce voulu, est-ce un hasard?... Et j'ai attentivement examiné l'épreuve, et il m'a semblé qu'on avait retouché à la plume, après coup, la figure de l'homme, de celui qui dévore la nuque de la gouge endormie.
Oui, il y a une retouche. Qui l'a retouchée? Ethal ou Ensor? Ethal sûrement. Ensor ne me connaît pas.
Pourquoi m'ont-ils envoyé cela? Oh! c'est mal de me troubler ainsi. Je me sens sombrer dans l'inconnu, ma cervelle fond, toutes mes moelles flambent et mon cœur, comme décroché, chavire et flotte.
Et cet Ethal m'avait promis la guérison.