L'ŒIL D'ÉBOLI
«Presque un Laurent de Médicis, n'est-ce pas? Mais autrement intense, avouez-le, avec le recul de ces yeux fixes et le refus obstiné de cette bouche! Quelle énergie et quelle rancune dans l'avancement des maxillaires aboutissant à ce menton étroit, et comme on sent que cet enfant-là, au milieu des émeutes et des intrigues florentines, a dû assister à des choses tragiques! En vérité, il a le regard de haine et de stupeur d'un qui aurait vu violer sa mère, insistait Ethal en maniant complaisamment le buste, et pourtant cette cire est mon œuvre... Parfaitement. Je ne l'ai trouvée ni dans une petite ville de l'Ombrie, ni dans un village toscan. J'ai connu ce regard violent et ce front de pensée têtue et maladive. C'est un petit Italien qui m'a posé cet enfant, un misérable petit modèle atteint de phtisie, que j'ai rencontré, un jour, traînant sur le boulevard de Clichy, quand j'avais mon atelier place Pigalle.
«Il y a bien quinze ans de cela, un petit Napolitain de la place Maubert venu mourir, loin du soleil, dans le froid et le noir du ciel parisien. Il toussait à fendre l'âme, le pauvre! et, tout grelottant sous les haillons de panne de son déguisement de Transtévérin, il restait là à rôder autour des ateliers de peintres, n'osant rentrer chez lui par peur d'être battu; et il y avait déjà deux jours qu'il errait là, dans le brouillard de novembre, timide et terrifié entre la honte d'aller s'offrir dans un atelier et l'effroi des siens. On ne voulait plus de lui nulle part, on le trouvait trop maigre. A peine avait-il enlevé sa chemise qu'on lui montrait la porte avec des plaisanteries de rapin, et quand je le ramassai, il y avait deux jours qu'il n'avait mangé. Il y en a beaucoup comme cela, dans Paris, qui crèvent la faim.
«Sa maigreur m'intéressa de suite, et puis le facies sympathica de la phtisie, cette expression de langueur ardente dont s'idéalise tout visage de poitrinaire et qui fournit tant à l'artiste. Bref, j'abordai Angelotto, je le confessai à demi et l'emmenai chez moi...
«Pauvre gosse! j'aurais dû le ménager et ne point lui faire payer mon hospitalité si vite; mais je le sentais atteint et prêt à me filer entre les doigts: dès le lendemain, je le faisais poser... Que voulez-vous, on n'a pas tous les jours l'occasion d'un chef-d'œuvre; je fus odieux, je le sais, mais j'aimais trop la farouche expression de ses grands yeux souffrants. Angelotto posa de longues heures, résigné, avec toujours dans ses prunelles cette stupeur haineuse où parfois je croyais lire un reproche, et cette bouche donc, cette bouche scellée comme un défi! Je m'acharnais sur cette cire avec une joie sauvage, une plénitude de volupté que je n'ai jamais retrouvée, car je sentais que j'y pétrissais une âme, tout un passé de misère et de souffrance dont je fixais la synthèse à chaque coup d'ébauchoir, toute une âme indignée et rétive, dont les sursauts de révolte enfiévraient magnétiquement mes doigts. Lui toussait de plus en plus, malgré les tisanes, les fumigations de goudron et le lit bien chaud installé près du poêle; j'avais fait venir un médecin, je le savais perdu. Je le soignais de mon mieux entre chaque séance; il ne me remercia jamais, se prêtait sans mot dire à toutes mes volontés et mourut entre mes mains, vingt jours après son entrée chez moi. Il s'en alla un matin de décembre, le matin de Noël, je m'en souviens, avec, sur son lit, des santons de Naples, que j'avais trouvés par hasard chez un brocanteur de la rue des Abbesses et que j'avais achetés pour lui, povero Angelotto! Il m'avait encore posé, la veille, de midi à quatre heures; je n'aurais jamais cru qu'il filerait si vite.
«J'eus des ennuis après, à cause de l'état civil et des parents qu'il me fallut rechercher et prévenir; il fallait bien déclarer le décès; mais, avec ces Italiens... Cela me coûta trois billets de mille, sans parler de la concession au cimetière Montmartre. Quand je suis à Paris, je vais lui porter des fleurs à la Toussaint; mais, avouez que j'ai là un chef-d'œuvre.»
Ethal parlait en monologue, singulièrement animé, comme grisé de ses paroles. Mais, déjà, depuis quelques minutes, je l'entendais et je ne l'écoutais plus. Je regardais, tout saisi, l'énorme main aux phalanges velues qu'il crispait, comme une serre, sur la chevelure alourdie du buste; une serre, en vérité, une serre d'oiseau de proie, dont trois bagues étranges accentuaient encore le caractère féroce et animal, l'une au pouce, l'autre au médius, et la dernière à l'annulaire, trois grosses perles irrégulières et difformes, l'air de pustules de nacre qui, sur l'a main granuleuse et sèche du peintre, exagéraient encore le côté griffu de ses doigts.
Cette serre de vautour, par une bizarre hallucination rétrospective, je la voyais étreignant l'agonie du petit modèle italien. C'étaient ses doigts de volonté et de volupté cruelle, qui, certainement, avaient hâté la mort de cet enfant.
Cet Ethal! Il souriait comme en extase, et je me sentais exaspéré de haine pour tout le mal qu'il avait déjà fait et que ferait encore cette horrible main. Les racontars de Tairamond me revenaient aussi. Quelle sinistre mixture pouvaient bien contenir ces perles hideuses et blêmes, comme autant de boursouflures malsaines surgies sur ses doigts?
Une insolence me vint aux lèvres; je désignai ses bagues. «Sont-elles empoisonnées, celles-là?» Ethal avait reposé la cire sur sa tablette et, tout en maniant les étranges joyaux: «Ah! on vous a dit! ponctuait-il d'un léger sourire, non, celles-là ne le sont pas. Mais si cela vous intéresse... ou vous préoccupe, je puis vous montrer un bien curieux anneau. Venez-vous? Assez de cire pour aujourd'hui, n'est-ce pas?»
Le temps de m'installer sur le somno de son vaste atelier, de disparaître et de reparaître dans l'épaisseur du mur par une petite porte que je ne soupçonnais pas, et Ethal, debout prés de moi, me tendait délicatement, entre le pouce et l'index, une bague, assez bizarre.
«La voici, regardez-la.»
C'était une émeraude carrée, une émeraude-cabochon d'un vert assez pâle, du vert laiteux de la chrysoprase où semble luire et trembler un jus d'herbes. Deux griffes d'acier niellé d'or l'étreignaient, d'un travail assez barbare: deux serres d'épervier crispées sur l'eau glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot.
Je sentais le regard d'Ethal appuyé sur le mien.
«Vous ne la reconnaissez pas? voyons, vous êtes pourtant allé en Espagne... A l'Escurial, les appartements privés de Philippe II, dans le trésor faussement appelé l'écrin de Charles-Quint, vous n'avez pas vu cette bague verte? cette larme, on dirait de poison, recueillie dans les serres d'un invisible oiseau de proie? Elle a pourtant une assez belle légende: e si non e vera, bene trovata; l'Œil d'Éboli, la tragique aventure de cette chère princesse. Ah! ce bon Philippe II était un seigneur peu commode, et ce fervent brûleur d'hérétiques avait des jalousies de tigre et des façons de faire un peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n'eut pas toujours à se louer de son royal amant; mais aussi quelle idée, pour un bon catholique, de s'éprendre d'une juive! C'était déjà la revanche d'Israël. Une juive dans le lit d'un roi d'Espagne, une juive favorite d'un Habsbourg! Ignorez-vous vraiment cette histoire? Elle doit être apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l'Escurial et résume si parfaitement l'âme noire du père de don Carlos!
«Telle qu'elle est, on la chuchote là-bas, et la voici pour votre éducation et notre joie. Cette Sarah Perez avait les plus beaux yeux du monde, les yeux d'eau verte pailletée d'or que vous aimez, les yeux d'Antinoüs. A Rome, ces yeux-là l'auraient faite concubine d'Adrien. A Madrid, ils la firent devenir princesse d'Éboli en la couchant toute nue dans le lit du roi; mais Philippe II jalousait fort ces grandes prunelles d'émeraude et leurs transparences; et la princesse, qui s'ennuyait dans le palais funèbre et la société plus funèbre encore de son roi, eut un beau jour, en sortant de l'office, le malheur et la fantaisie d'arrêter ses admirables yeux sur le marquis de Posa. C'était au seuil de la chapelle, et la princesse se croyait seule avec sa camerera mayor; mais la vigilance des cagoules la trahit auprès de Philippe, et, le soir, dans l'intimité de l'alcôve, au cours d'une explication violente ou d'un orageux corps-à-corps, le Habsbourg, enfiévré de mâle rage, terrassait la favorite, et, d'un coup de dent, lui arrachait et dévorait l'œil.
«Ce fut la princesse ensanglantée, un beau titre pour un conte cruel. Villiers de l'Isle-Adam l'a omis dans les siens. La d'Éboli demeura borgne, la mie royale eut désormais un trou béant au milieu du visage. Philippe II, qui avait sa juive dans le sang, n'en garda pas moins près de lui sa princesse N'a qu'un œil. Il la dédommagea par quelques titres et gouvernements de provinces; mais, au regret de la belle prunelle verte qu'il avait gâtée, il fit incruster dans l'orbite vide et saigneux une superbe émeraude enchâssée d'argent, dont les chirurgiens d'alors firent un semblant de regard. Les oculistes ont fait des progrès depuis; la d'Éboli, déjà impressionnée par la perte de sa prunelle, mourut à quelque temps de là des suites de l'opération. Elle rejoignit son œil dans la tombe.
«Tout était barbare, sous ce Philippe II, les façons d'aimer et les chirurgiens.
«Philippe II, amant inconsolable, donna ordre d'ôter l'émeraude de la face de la morte et la fit monter en bague; il la portait toujours au doigt et ne s'en séparait même pas pour dormir, et, quand il mourut à son tour, il avait, dit-on, cette larme verte à l'annulaire de la main droite.
«C'est la bague identique que vous tenez, mon cher. Je l'ai fait ciseler sur le modèle de l'anneau du roi, un travail damasquiné bien espagnol, car la véritable est toujours à l'Escurial. Il m'eût été doux de la dérober, car j'ai facilement des instincts de voleur dans les musées; et les objets qui ont un passé historique, un passé tragique surtout, m'ont toujours singulièrement requis. Je ne suis pas Anglais pour rien; mais ce qu'on réussit assez aisément en France, n'est point praticable en Espagne: leurs musées ont de vrais gardiens.
«J'ai donc dû me résigner à en commander une semblable à un joaillier de Madrid; ils possèdent bien ce travail. Ces griffes sont curieusement ciselées; mais la merveille en est la pierre, non pas qu'elle soit très limpide et pèse beaucoup de carats, mais remarquez comme elle est creuse! Et vous voyez cette goutte d'huile verte qui se déplace et larmoie entre ses parois, c'est une goutte de poison, un toxique de l'Inde, d'une rapidité foudroyante et tellement corrosif, qu'il suffit d'en effleurer la muqueuse d'un homme pour l'assommer et l'étendre raide.
«C'est la mort instantanée, le suicide sûr et sans agonie que je possède dans cette émeraude. Un coup de dent,--et Ethal faisait le geste de porter la bague à ses lèvres,--et l'on quitte ce bas monde de bas instincts et de basses œuvres pour entrer d'un bond dans l'éternité.
«Le voilà l'ami vrai, le Deus ex machina qui défie l'opinion et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.
«A votre service, si vous aviez un jour des ennuis!»
LISEUR D'AMES
Le voilà l'ami vrai, le Deus ex machina qui défie l'opinion et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles, et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.
«Septembre 1898.--«A votre service si vous aviez un jour des ennuis.» Avec quel ton Ethal m'a dit cela!... Vraiment, on aurait dit que... Un moment j'ai vu rouge, j'ai cru que j'allais lui sauter à la gorge.
Pour qui me prend-il? Est-ce que par hasard il me rangerait au nombre des sadiques et des violeurs d'enfants, que sont presque tous ses compatriotes, ces puritains anglais aux faces congestionnées de porto et de gin, ces repus de viandes rouges et ces surexcités de pickles qui, le soir, trouvent l'apaisement de leurs sens surchauffés dans les bureaux de placement de servantes irlandaises,... les pauvres petites impubères aux larges yeux de fleurs, que la misère de Dublin envoie tous les mois au Minotaure de Londres!
Oh! la froide et cruelle sensualité anglaise, la brutalité de la race et son goût du sang, son instinct d'oppression et sa lâcheté devant la faiblesse, comme tout cela flambait dans les yeux d'Ethal pendant qu'il s'attardait, avec une joie de félin, à me raconter l'agonie voulue de son petit modèle!
Angelotto, le petit Italien phtisique de la place Maubert!
Je sentais monter en moi une sourde haine. Avec quel cynisme il étalait devant moi la sanie de sa plaie morale, et pourtant il s'émanait de lui comme un horrible charme. Plus j'examinais cette tête douloureuse, plus j'en admirais la stupeur tragique et l'air de défi, plus je regrettais de n'avoir pas connu ce misérable enfant; je l'aurais soustrait, moi, à la meurtrière emprise du peintre, et mon aversion pour Ethal s'ulcérait en même temps d'une étrange rancune. J'en voulais moins à ce monstre de l'avoir tué que de l'avoir connu.
C'était comme de la jalousie!... De la jalousie! quel fond de boue cet Anglais remue-t-il donc en moi?
«15 septembre.--Je ne veux plus voir cet homme. Si je partais pour Venise, Venise et le calme apaisant de ses lagunes, le charme de mort et de passé grandiose de ses allées de palais et d'eau... Oh! la fuite glissée des gondoles sur l'huile lourde et plombée des canaux, le e poppe jeté dans le silence, au coin désert des rues et, le matin, aux premières rougeurs de l'aube, mes longues heures de rêve et de contemplation ravie, avant le réveil de la cité, aux fenêtres du palais Dario, seul devant la solitude du grand canal et les dômes de la Salute apparus de satin dans une Venise de perle!
Oui, Venise me guérirait, j'y échapperais à la tyrannique obsession d'Ethal; je m'y referais une âme, une âme de jadis, une âme somptueuse et de beauté devant les Tiepolo du palais Labia et les Tintoret de l'Académie; j'y cultiverais, non, j'y ranimerais peut-être une candeur perdue devant les divines figures de Carpaccio. Folie pour folie, ne vaudrait-il pas mieux m'éprendre du saint Georges des Schiavoni ou de la sainte Ursule de l'Académie, que de rêver vilainement devant une cire morbide de cet affreux Ethal?
Oui, il faut partir. D'ailleurs, Orbin n'ordonne-t-il pas Venise aux neurasthéniques? Le climat y est d'une douceur amollissante, et il y a comme un baume endormeur dans le silence de cette cité de l'eau: Venise me sauvera d'Ethal, et puis j'y revivrai un peu de ma vie. Venise, quels souvenirs.
«20 septembre.--Venise! J'ai cru y rencontrer une fois l'implorant regard qui m'obsède, cet œil trouble et vert qui a fait de moi un misérable déséquilibré, un déclassé et un fou.
Je me souviens. C'était à l'Ospedale, à la section des vénériennes, dans l'atmosphère fade et tiède d'une grande salle aux murs peints à la chaux, aux vitres incendiées de soleil par la plus belle après-midi. Elle était étendue parmi la blancheur douteuse de ses draps d'hôpital, et sa chevelure d'un rouge acajou, étalée sur ses oreillers, faisait paraître plus terreuse encore sa face jaune de syphilitique. Elle se taisait, immobile, au milieu des chuchotements, à peine baissés de ton à notre entrée, de vingt autres femmes, vingt convalescentes ou moins malades se bousculant, en camisoles, autour d'une table encombrée de verroteries, de numéros et de cartons; toute la salle valide, avec l'animation de geste et de voix propre à la race, jouait à la loteria. La malade à la pâleur de cire, elle seule, ne parlait pas, ne bougeait pas. Mais, entre ses cils mi-clos, une eau verte et pailletée d'or luisait, une eau dormante et triste et pourtant incendiée de lumière, comme le lit d'une source obscure à l'heure de midi; et un si douloureux sourire contractait en même temps les pauvres lèvres fanées et le coin des paupières meurtries, qu'un instant j'y crus voir resplendir l'expression d'infinie lassitude et d'extase enivrée des yeux d'Antinoüs et de l'ancien pastel!
Je me penchais curieusement sur le lit: la face s'était détendue, les yeux s'étaient fermés. «Un spasme comme elle en a souvent, disait le médecin qui nous accompagnait, c'est une tumeur des ovaires: celle-là est condamnée.»
La dolente émeraude n'avait lui que l'espace d'un éclair et, pendant une seconde, l'œil d'Astarté était remonté au bord de ces paupières et mon âme au bord de mes lèvres. La moribonde de l'Ospedale avait, je me le rappelle, dans toute sa face exsangue la transparence verte du buste d'Angelotto, de l'obsédante cire.
Coïncidence étrange, deux regards d'agonie, puisqu'elle et lui étaient déjà frappés, destinés à mourir!
Ces yeux glauques et désirants, j'ai cru les rencontrer encore un soir.
C'était à Constantine, dans la rue des Échelles, la rue des filles et de la prostitution, qui dévale si raide au-dessus du Rummel!
De cafés maures en cafés maures et de posadas espagnoles en buvettes maltaises, comment nous étions-nous échoués dans ce bouge équivoque de fumeurs de kief? Une mélopée aiguë et monotone y glapissait de fifres et de derboukas et, au milieu d'un cercle d'Arabes accroupis, deux êtres exsangues aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre, s'y déhanchaient, abominables, avec d'étranges creusements de reins.
Oh! les appels désespérés, presque convulsifs, de ces bras grêles au-dessus de ces faces figées! Les yeux peints, les joues peintes, ils se tordaient, invraisemblablement sveltes dans des flottements de gaze et de tulle lamé d'or comme en portent les femmes, secoués de temps en temps de la nuque aux talons par de courts frissonnements de tout l'être, comme sous une décharge de pile électrique. Tout à coup, un des danseurs s'immobilisait, tout raide, avec un cri perçant de hyène, et dans ses prunelles révulsées je vis resplendir l'introuvable regard vert. Je m'élançais vers lui et le prenais aux poignets: il venait de s'affaisser, une écume aux lèvres. C'était un épileptique et, qui pis est, un pauvre être aveugle, un misérable danseur kabyle épuisé de vice et de phtisie, destiné sous peu à mourir.
La Vénitienne de l'Ospedale était condamnée, elle aussi. Serais-je un amoureux d'agonies? Effroyable et déroutant, cet invincible attrait vers tout ce qui souffre et ce qui se meurt! Jamais je n'avais vu si clair en moi-même. Cette irréparable tare de mon âme malade, Ethal l'avait-il assez devinée, le soir où il m'a mis devant cette poupée d'abord et cette cire ensuite, cette cire dans laquelle j'ai trouvé, modelée avec amour, l'effigie même de la douleur et de l'espèce de douleur qui me plaît?
Le petit danseur kabyle, l'agonisante de Venise, le petit modèle phtisique de Montmartre, c'est la même série, et cet Anglais lit à livre ouvert dans mes déplorables instincts.. Comme je le hais!
«28 septembre.--Je ne pars plus, j'ai revu Ethal, cet homme m'a repris. Je venais de boucler mes malles et, debout devant une table, j'achevais de rouler les cannes et les parapluies dans ma couverture de voyage, quand une main s'est posée sur mon épaule et une bouche ricaneuse a gouaillé dans mon ombre:
Je veux oublier qui j'aime! Emportez-moi loin d'ici, En Flandre, en Norvège, en Bohême, Si loin qu'en chemin reste mon souci! Que restera-t-il de moi-même, Quand, à l'oublier, j'aurai réussi?
C'était lui, il avait deviné que je partais: comment? C'est à croire que cet homme a la double vue: «Vous ne le trouverez pas, faisait-il en esquissant un geste vers ses petits yeux luisants, le regard est en vous et non pas chez les autres. Allez en Sicile, à Venise et même à Smyrne, ah! malade que vous êtes, vous emporterez votre mal avec vous. C'est un regard de Musée que vous cherchez, mon ami; la civilisation pourrie d'une grande ville comme Paris ou Londres pourra seule vous l'offrir. Pourquoi vous dérobez-vous au milieu de la cure? Avez-vous à vous plaindre de moi? Vous n'avez déjà plus la hantise des masques, et si l'envie du meurtre s'exaspère en vous, vous ne suffoquez plus la nuit en râlant vers des êtres irréels. Je vous ai sauvé du rêve en vous ramenant vers l'instinct, car c'est un bel et solide instinct naturel que celui du meurtre, et aussi sacré que celui de l'amour.
«La misère et la prostitution pourront seules vous donner, chez un être naïf et victime des lois, l'expression du regard qui vous tente.
«Ce sont des yeux de torturé que vous cherchez, la divine extase effarée, suppliante, la volupté épouvantée des yeux des sainte Agnès, des sainte Catherine de Sienne et des saint Sébastien. Nous les trouverons, ces yeux, je m'y engage, mais ne vous défiez pas de moi!
«Ne partez pas, c'est inutile; je vous ai promis la guérison. Par la tombe de mon petit Angelotto, je tiendrai parole!»
QUELQUES MONSTRES
«8 octobre 98.--Gardez-moi donc votre soirée de demain et venez goûter au nouveau thé vert qu'on vient de m'envoyer directement de Chine. J'ai tout un lot d'excentriques à vous montrer, quelques cosmopolites, dont deux compatriotes, que le plus grand des hasards m'a fait accueillir, hier, au thé de l'avenue Marbeuf. Je vous ai promis à leur curiosité, puissent-ils ne pas décevoir la vôtre.
«Maud White (connaissez-vous cette tragédienne?) a une façon étrange de lire le Baudelaire, pas la moindre prononciation! mais vous préférerez peut-être son frère. Ils seront tous deux chez moi demain, et d'autres encore.
«Venez après minuit, nous verrons à organiser une petite fumerie d'opium. Ceci ne fait pas partie de la cure, je fais en ce moment avec vous de la médecine d'observation. Je vous guérirai: cela, soyez-en certain.
«A demain donc; soyez là vers dix heures.
«Votre complice,
«CLAUDIUS ETHAL.»
Ethal reçoit donc maintenant! Qu'est-ce que cet arrivage de nationaux, auxquels il m'a promis en exhibition, et qui veut-il mystifier demain, ces Anglais ou moi, moi ou ces Anglais? Je n'aime point cette invitation, et puis je me méfie du thé et des drogues asiatiques d'Ethal. Suis-je une bête curieuse pour que l'on convie ainsi les Lubin et les Cook à une petite fête d'opium, où opérera le duc de Fréneuse?...
J'ai vu, de cette Maud White, des photographies assez captivantes; le Studio a plusieurs fois reproduit de ses costumes dans des rôles de Shakespeare et je me souviens d'elle dans une assez mystérieuse Cordelia; mais elle a un talent de second ordre. Je ne l'ai jamais vue à Londres.
Je ne répondrai même pas à Ethal, et ces Anglais ne me verront pas.
«10 octobre.--L'équivoque et singulière soirée, et l'anormale impression de demi-rêve, d'hallucination à l'état de veille, et de cauchemar inachevé qu'ont laissée en moi ces êtres aux gestes d'automate et aux yeux trop brillants, tous, l'air bien plus de fantoches que de personnes réelles, à travers leurs divagations de somnambules et les raffinements de leur élégance voulue!
Si je n'avais touché leurs mains et frôlé leurs vêtements, je croirais encore avoir rêvé... et pourtant je ne regrette pas d'avoir assisté à ce thé.
D'abord, dans l'étrange décor de l'atelier d'Ethal, ce soir-là tout transformé par le luxe inusité d'immenses tapisseries suspendues aux murs, des tapisseries flottantes à peine fixées par des anneaux passés dans des tringles de cuivre, c'était la veillée solennelle de tous les bustes de son musée de cire. Sorties pour la circonstance de la petite pièce, où il les détient, et posées sur des piédouches, toutes ces faces de souffrance ou de volupté figée se mêlaient bizarrement aux personnages tissés des hautes tapisseries, varlets de meute aux pourpoints tailladés, hauts barons raidis dans des corselets de fer et châtelaines aux jupes lourdes.
Toute une foule de jadis semblait processionner le long des murailles avec, çà et là, un visage de spectre émergeant de l'ombre dans les méplats strictement modelés d'une des têtes de cire, une face hagarde aux prunelles vides et au sourire peint. Plantés dans d'énormes chandeliers d'église, douze longs cierges brûlaient, trois par trois, dans chaque coin; clarté fuligineuse dont l'atelier d'Ethal semblait comme agrandi, les angles reculés dans de l'inconnu.
Décor équivoque en vérité, mais plus équivoque compagnie que cette Maud White et son frère: elle, souple, grasse et blanche, jaillie dans sa nudité laiteuse hors d'une gaine de velours noir, les bras et les seins outrageusement offerts; lui, comme corseté dans un habit à revers de moire et un gilet de broché noir, tous deux d'un blond pâle, presque argenté, du blond des Infants d'Espagne dans les portraits de Vélasquez et d'une ressemblance aussi gênante pour l'homme que pour la femme, tant cette ressemblance de l'un et de l'autre les désexuait.
Puis, c'était la duchesse d'Althorneyshare et ses épaules luisantes de fard, ses bras gras de céruse, ses pommettes allumées de rouge dans l'incendie du demi-million de diamants ruisselant des oreilles à la gorge; la duchesse d'Althorneyshare, mauve de la racine de ses cheveux teints à l'orteil de ses pieds gantés de soie lilas clair, mauve par sa robe mauve et mauve par la fanerie de ses chairs recrépies, repeintes et marinées dans trente ans de baumes, d'onguents et de benjoin; la duchesse d'Althorneyshare et le fabuleux carcan de perles qui semble soutenir dans un cornet de nacre sa face effroyable de reine Elisabeth; la duchesse d'Althorneyshare, l'ancienne danseuse épousée par le duc et qui, veuve et toujours riche de son passé, promène aujourd'hui à travers le monde, de Florence à la Riviera et de Corfou aux Açores, les millions de lord Burdett et ses vices d'ancienne étoile de music-hall, car elle n'était même pas à l'Opéra. Puis c'était Mein Herr Schappman, grand et mince Allemand à tête chevaline, à la démarche sautillante, et dont les gestes précautionneux s'empêtraient dans un cliquetis d'opales, celles d'un long chapelet qu'il portait au poignet droit.
Mein Herr Frédéric Schappman, cravaté d'un énorme nœud de soie blanche et long-redingoté de noir, avait l'air d'une sarigue endiamantée, tant il reluisait de bijoux. Venaient ensuite quelques habits de Londres, boutonnières fleuries d'orchidées, faces soigneusement rasées aux gras cheveux fluides et aux raies impeccables, puis une face sombre enturbannée de blanc, un grand Hindou très correct en smoking, avec des saphirs de Ceylan et des perles à tous les doigts, un Hindou splendide, amené là par la duchesse, à moins qu'il ne le fût par l'Allemand.
«Vous n'avez pas eu peur de la police? Hein! quel beau coup de filet, ce soir, si elle s'avisait de faire une descente chez moi. J'ai eu un moment l'envie de la prévenir!» Voilà les mots avec lesquels m'accueillait Ethal; les présentations suivirent.
Maud White, enroulée dans son velours comme une statue dans sa draperie, daigna m'envelopper d'un regard presque tendre de ses larges yeux verts, car cette Anglaise a les plus beaux yeux du monde, des yeux d'un vert de tige gâtés malheureusement par l'ovale un peu lâché du bas du visage; le frère, sir Reginald White, daigna incliner la cambrure de son torse et me marquer sa joie de connaître le collectionneur.
«La tête est lourde, me chuchotait tout bas Ethal, mais elle a une peau divine et... un corps!... mais rien à faire. Maud est chaste et répugne au contact de l'homme: une vocation ou un vice?... Mais la vérité est qu'elle joue Zohar... Oui, parfaitement, le frère et la sœur ensemble. Cela se dit, mais il ne me déplaît point de le croire. Dans l'intérêt de leur gloire il serait même imprudent de le démentir. Elle s'est fait une réputation dans l'Inceste et dans le Swinburne, ici, et dans le Baudelaire, à Londres. Elle révèle les poètes étrangers; elle nous dira, ce soir, du Baudelaire.»
Et m'emmenant au fond de l'atelier:
«Je ne vous présente pas à la duchesse; d'abord, vous n'êtes pas son type, et puis elle n'a d'yeux ce soir que pour l'Hindou de M. Schappman; elle va certainement le lui lever.--Et pourquoi alors inviter ce monstre?--La duchesse! elle meuble horriblement un salon et met en valeur la beauté des autres femmes. Quelle splendide idole elle fait sous ses diamants opimes et comme elle noircit sinistrement sous son fard! Je ne puis la regarder sans songer à la juive Esther, Esther que Mardochée fit macérer six mois dans la myrrhe et le cinname, avant de la présenter à Assuérus. Les chairs déteintes d'aromates, elle devait avoir ce ton-là; mais Esther était jeune, tandis que quarante ans de prostitution ont faisandé l'autre. Quelle belle putréfaction on sent sous l'émail de ce fard et dans les ravins de ces rides! J'aime son air de pestiférée et de vierge noire attifée de satin, comme on en voit dans les chapelles d'Espagne. Comme elle ferait bien, en Madone de l'Epouvante, dans un cortège de pénitents, de Goya. C'est Notre-Dame des Sept-Luxures, comme l'a appelée Forain un soir, au Savoy, et avouez que le nom lui va.
«Je ne vous présente ni Schappman, ni l'Hindou de Schappman: ce cher Fred n'est intéressant que lorsqu'il donne le pourquoi de ses voyages au Japon, l'excursion qu'il entreprend au pays du Nippon, tous les printemps, en quittant Alexandrie. Il va là, dit-il, pour voir les pruniers en fleurs. Au fond, c'est une âme de modiste. Il aurait dû s'appeler Charlotte et beurrer des tartines aux petits-neveux de Wilhem Meister.
«Je parierais qu'il raconte à ces messieurs son enthousiasme des pruniers ou l'aventure de son dernier achat, le chapelet d'opales qu'il tient entortillé autour de son bras. Il les collectionne. Souvenirs d'Orient, ce sont des chapelets de la Mecque. Cela se trouve partout en Alger.
«Quant à messieurs mes compatriotes, des John Bull sans importance, mais qui ne goûtent pas plus le séjour de Londres que votre serviteur. Tous collectionnent quelque chose: celui-ci, les fourreaux de sabre; celui-là, les boucles de ceinture de la reine Anne; cet autre, les souliers du roi de Rome ou les sabretaches du beau prince Murat; il faut bien faire quelque chose et, sinon s'occuper, occuper le monde de sa petite personne. D'ailleurs, ils ne comprennent pas un mot de français et ne parlent que l'argot, comme il sied à des étrangers de vice distingué.
«Je vous présenterai tout à l'heure à quelqu'un qui, lui, quoique Anglais, en vaut la peine et vous intéressera. Nous attendons aussi quelques Russes... mais, pardonnez-moi, je vais demander à miss White de nous dire quelque chose.»
Maud White, alors en train de flirter avec son frère, les yeux dans les yeux et presque lèvres à lèvres, avec une royale impudeur, se levait indolemment à l'approche d'Ethal, et, les seins presque saillis du corsage, avec des mouvements félins de l'échine et des hanches, accueillait sa requête, les prunelles coulées sous les paupières plissées, dans une telle offrande de tout son être qu'elle en allumait les regards endormis de l'Hindou et, par contre-coup, l'œil éraillé de la vieille Althorneyshare.
«Non, pas du Baudelaire, j'en suis flapy, minaudait miss White qui, elle aussi, maniait l'argot, n'est-ce pas, Reginald?» Et Reginald intervenait, défendait sa sœur et optait, comme elle, pour de l'Albert Samain: Au Jardin de l'Infante, ce livre si chargé d'orage et de luxure, d'un charme si opprimant et malsain.
Des soirs fiévreux et forts comme une venaison, Mon âme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode;
--Est-ce assez cela, n'est-ce pas? moi aussi, je trouve à toute pensée un goût de trahison. Est-ce assez notre cas à tous?»
Et elle traînait coquettement sur les mots.
«Je vais vous dire la Luxure, vous savez, les grandes litanies:
Luxure, fruit de mort à l'arbre de la vie! Luxure, avènement des sens à la splendeur! Je te salue, ô très occulte et très profonde Luxure, idole noire et terrible du monde.»
Et avec un avancement fripon de sa langue entre la nacre de ses dents:
«Et ce sera très de circonstance et bien dans son cadre chez vous, cette ode à la Luxure, n'est-il pas vrai, Ethal?»
LES LARVES
Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines. C'est un soir rouge et nu! Tes dernières pudeurs Râlent dans une mare énervante d'odeurs; Et minuit sonne au cœur des sorcières obscènes.
Le simoun du désert a balayé la plaine!... Plongée en tes cheveux pleins d'une âcre vapeur, Ma chair couve ta chair et rumine en torpeur L'amour qui doit demain engendrer de la haine.
Face à face nos Sens, encore inapaisés, Se dévorent avec des yeux stigmatisés; Et nos cœurs desséchés sont pareils à des pierres.
La Bête Ardente a fait litière de nos corps; Et, comme il est prescrit quand on veille des morts, Nos âmes à genoux--là-haut--sont en prières.
D'une voix monocorde, à peine sombrée à la fin de chaque strophe dans un sanglot, Maud White venait de dire un troisième sonnet. C'était la mélopée d'une prose liturgique; et devenue d'église elle-même, raidie contre la tapisserie toute de personnages vagues et de flottants reflets, la tragédienne semblait incarner un rite, un rite de religion oubliée, qu'elle aurait ressuscitée dans un geste et dans la cambrure figée de ses reins.
Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.
«L'appel aux goules, l'appel aux larves», ricanait derrière moi la voix d'Ethal et, en effet, pendant que la White officiait, ses deux longues mains retombant au bout de ses bras pâles, comme effeuillant d'invisibles fleurs, ses aisselles offertes, ponctuées d'une rouille d'or, l'atelier du peintre s'était peuplé de nouveaux visiteurs, des visiteurs silencieux, entrés à pas feutrés et venus se ranger contre les dames en hennin et les chevaliers casqués des murailles. On eût dit que la voix lente de Maud les évoquait.
Et, dans l'atmosphère de songe installée là par l'Irlandaise, maintenant que la White se taisait, sa figure de morte à peine éclairée par le petit trait de nacre d'un sourire et d'un regard oblique, je reconnaissais les nouveaux venus... Et c'étaient, dans des lueurs de satins et de perles, les épaules grasses et la mâchoire lourde de la marquise Naydorff, la marquise Naydorff, née Lætitia Sabatini, et belle encore, malgré la quarantaine, de son profil de médaille sicilienne casqué de luisants cheveux noirs. Les paupières capotées dans une face de bistre, la princesse Olga Myrianinska se tenait auprès d'elle; comme elle épaissie par l'âge et plus bestiale encore par la fatigue de son visage, autrefois de bacchante et maintenant de ruminant; et, quoique de races différentes, toutes les deux arrivaient à se ressembler. C'était la même fanerie du teint et, dans les yeux et le sourire, la même hébétude exténuée, toutes les deux bouffies, alourdies de morphine et portant dans leurs traits le stigmate.
La Slave et la Sicilienne étaient entrées presque ensemble. La princesse de Seiryman-Frileuse les avait suivies de quelques secondes, mais elle, un homme du moins l'accompagnait: le comte de Muzarett.
Et ces deux-là aussi se ressemblaient, sveltes et précis comme deux découpures, de silhouette aiguë tous les deux, on eût dit un couple d'élégants et longs lévriers; mais, à les contempler, la maigreur de la femme avait plus de muscles, les arêtes du profil avaient chez elle une autre volonté. Oh! l'entêtement de ce menton trop long et de ce front qui bombe sous l'or léger et pâle des cheveux, le gris maussade et dur des prunelles d'acier et la raideur de toute cette attitude dans l'étroit fourreau de satin perle qui la gaînait!
L'homme, petite tête d'oiseau de proie aux cheveux drus et crêpelés, avait dans toute l'élégance de son corps un maniérisme voulu, une savante souplesse. La peau très fine et très fripée, les mille petites rides des tempes et la ciselure des lèvres minces étaient d'un portrait de Porbus; la transparence des oreilles sèches et écartées réclamait les pendants d'oreille, comme le cou grêle et raide, la fraise godronnée des Valois; une race étonnante, ce comte de Muzarett! Au milieu de ces trois femmes il avait l'air d'un portrait de musée, illustrant le texte de trois mauvais livres et, si affectée que fût sa hauteur, quatre cents ans de noblesse sans mésalliance et défaillance éclaboussaient en lui leur cosmopolitisme princier.
Leur groupe entourait maintenant la tragédienne. On complimentait l'évocatrice; les femmes avec une lueur dure dans leurs prunelles fixes, les mâchoires contractées malgré leur évident effort au sourire, toutes les trois devenues singulièrement pâles, tandis que Muzarett, dans une souple inclinaison de tout son être élégant et délié, affectait un empressement, un enthousiasme, une passion de dilettante évidemment libéré de tout désir.
«Regardez-moi les ogresses, ricanait la voix d'Ethal! Comme elles se frottent à la jeunesse de la White et comme leurs yeux la déshabillent! Suivez les regards aigus de l'Américaine. Ils plongent comme des dagues dans le décolletage de l'Irlandaise; il y a longtemps que la belle fille serait nue, si ces yeux-là avaient le coupant de leur acier, et comme ils poignardent les deux rivales! Oh! la chair fraîche les attire; elles ne sont venues que pour elle.
«Quant au cher comte, c'est la sublime indifférence; il ne fait sa cour qu'à la diseuse, tout ce bel étalage d'idolâtrie ne vise qu'à placer à Maud quelques pièces de vers; il lui enverra demain ses dix volumes, avec dédicaces, et les Rats ailés du comte Aimery de Muzarett compteront une muse de plus: il faut bien soigner sa gloire. Voyez quel masque de diplomatie se dégage de tout ce fin profil; il est manégé comme un cardinal. Il a flairé dans la White un bon agent de notoriété et n'est venu que pour l'atteler à sa gloire. C'est lui-même qu'il courtise à travers les salamalecs qu'il lui fait; il ne flirte qu'avec lui-même. C'est le Narcisse de l'encrier... Bon, voilà qui va brouiller les cartes.»
C'était l'entrée, à pas glissés, du plus joli petit homme. Mince, éthéré, des yeux de bleuet cillés de blond dans un visage d'une blancheur diaphane, des pommettes à peine touchées de rose et si doucement qu'on les eût crues fardées, et des cheveux légers comme de la folle avoine. Frais et délicat, un Saxe! Il se faufilait vers le groupe des mondaines en extase autour de Maud: la marquise Naydorff le présentait. Le comte de Muzarett, qu'un imperceptible frémissement avait secoué à l'entrée du nouveau venu, se dérangeait à peine pour lui faire place; il continuait même d'accaparer la tragédienne avec une impertinence affichée pour le nouvel admirateur.
«Amusante, la rencontre! s'esclaffait Ethal, c'est Muzarett qui l'inventait, il y a deux ans, et maintenant ils ne peuvent plus se voir. Il s'est trouvé que le musicien avait plus de talent que le poète, et les mélodies de Delabarre ont été plus goûtées que les vers qu'elles accompagnaient. Il avait trouvé cela, le cher comte, de lancer le compositeur pour faire un sort à ses rimes, mais ne prévoyait pas que le monde ferait meilleur accueil aux pizzicati qu'aux hémistiches. Il l'a congédié pour ingratitude: l'ingratitude pour les Narcisse, c'est le succès d'autrui, mais le petit a de la tête, de l'entregent et même de l'intrigue. C'est un élève qui fait honneur à son maître, il passera sur le dos du comte; il a pour lui le physique et la jeunesse: impossible d'être plus joli!
«Voyez, les ogresses mêmes le regardent, il est capiteux comme un travesti et Maud elle-même a daigné arrêter sur lui le regard lointain de ses yeux verts. Elle n'écoute même plus le cher comte: c'est le petit qui tient le record. Il vient là pour placer sa musique, comme le comte ses poèmes; tous deux comptent sur Maud pour les imposer à Londres et même à Paris. Cet hiver, la White dira-t-elle des vers de l'un ou déclamera-t-elle sur la musique de l'autre?... Conflit. L'amusant serait que l'intérêt les rapprochât et qu'il y eût reprise après rupture, qui sait! Ils partiront peut-être ensemble, réconciliés par Maud White. Si Muzarett y voit son intérêt, il étouffera sa rancune; c'est un homme très fort». Et avec un rire étranglé, presque un gloussement de poule: «Ce petit Delabarre les affole tous et toutes. Voilà la duchesse d'Althorneyshare qui vient complimenter Maud et se rapprocher de lui, et voici Mein Herr Schappman et tout le clan anglais.
«Ils viennent humer de près ce jeune bouton de rose; les voilà bien, les larves! La fraîcheur du sang les affriande et les rassemble. On ne procédait pas autrement dans l'antiquité pour évoquer les ombres. Souvenez-vous des colombes égorgées par Ulysse en offrande aux divinités du Styx; et voici même que l'Hindou s'en mêle, l'Hindou et son turban brodé d'or; mais du coup les princesses ont cédé la place. Se commettre avec la duchesse, une ancienne danseuse, une femme qui a couché pour de l'argent, fi donc!... Messalines, mais non pas Thaïs! Et encore, Messalines est un bien gros mot: mettons Prêtresses de la Bonne Déesse, n'est-ce pas? puisqu'aucun homme n'était admis aux mystères d'Isis.»
Maud White et son frère accueillaient maintenant les adulations et les prosternements des fracs fleuris de gardénias et de l'Allemand au chapelet d'opales. La vieille duchesse spectrale, avec sa face vernie de poupée, avait attiré le pianiste sur un divan; vautrée dans un écroulement de chairs flasques submergées de moire mauve, elle le tenait presque appuyée sur elle, tous les diamants de sa poitrine coulés en stalactites brillantes sur le joli homme souriant; lui se cabrait à peine dans un mouvement de recul; les prunelles noires de l'Hindou, derrière eux, flambaient; dans l'ombre vaguement animée par la lueur des cierges, processionnait la théorie fantôme des chevaliers bardés et des dames brodées de la tapisserie.
«Et Thomas Welcôme qui n'arrive pas, grognait Claudius en consultant sa montre, c'était surtout lui que je voulais vous faire connaître, et c'est lui qu'il importait de voir... Les autres!--et un geste insouciant achevait sa phrase--la princesse Seiryman-Frileuse, passe encore: elle est intéressante. Très crâne, ce qu'elle a fait là, ce mariage honoraire et les quatre-vingt mille francs qu'elle sert au vieux prince pour porter son nom et promener à travers le monde son vice et son indépendance. C'est une passionnée et une vraie, celle-là! Il y a tant de snobisme et de morphine dans la perversion des autres!
«La marquise a été mal mariée, amenée où elle est par la lâcheté du monde et l'indignité d'un mari. La Myrianinska est presque besoigneuse; les filles l'entretiennent; c'est une mode de l'avoir à cinq heures dans les boudoirs. Aveulies, intoxiquées, exténuées d'elles-mêmes et de tous, elles n'ont même plus le souci de la sensation rare qui est la seule excuse des aberrés; leur niveau d'intelligence ne dépasse pas de beaucoup l'abrutissement des habituées d'une Place Blanche et d'un Rat-Mort. La Seiryman est autrement belle. Voyez quelle volonté âpre a son fier profil, et ses yeux gris couleur de glace qui fond, ses yeux durs et mornes, voyez ce qu'ils recèlent d'énergie pensée et opiniâtre!
«Regardez-la! Voyez avec quelle attention elle étudie la duchesse d'Althorneyshare, et pourtant, tout, dans cette femme, doit lui faire horreur et sa vieillesse et son passé, mais Aliette Montaud a été délicieusement belle, une des remueuses de cœurs et de millions d'il y a trente ans, et la princesse de Seiryman, qui le sait, cherche et regrette dans cette ruine l'adorable instrument qui n'est plus, mais qui y fut, de volupté et de désirs.
«Napoléon devait regarder ainsi le champ de bataille où un autre que lui avait remporté la victoire. D'ailleurs, vous connaissez le surnom de la princesse?... Et il me chuchotait une drôlerie.--A Lesbos?--A Lesbos, parfaitement.
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses.
«Et Welcôme qui ne vient pas. Au fait, si je demandais à Maud de nous dire des vers, tous ces déplacements ont jeté un froid. Baudelaire me semble tout indiqué. Venez donc avec moi, Fréneuse, nous allons la prier de nous dire: Les femmes damnées. Nous en avons quelques-unes ce soir.
Comme un bétail pensif, sur le sable couchées...
«Bon! L'autre duchesse, maintenant; oh! celle-là tout à fait innocente, une curieuse qui s'égare, impossible de risquer le Baudelaire devant elle. C'est une Altesse Royale, je vous quitte.»
En effet, escortée de deux hommes, une femme entrait.
VERS LE SABBAT
Celle-là, qui ne l'eût pas reconnue!
C'était, divulgués par les photographies en montre aux étalages du boulevard et cent fois rencontrés à toutes les réceptions des ministères, les épaules classiques, le corsage en offrande et la jolie tête autrichienne de la duchesse de Meinichelgein.
Dario de La Psara, le peintre attitré des élégances cosmopolites, accompagnait, ce soir comme tous les autres soirs, l'Altesse royale; sa figure olivâtre, ses larges prunelles veloutées et noires, la coupe même de son frac aux larges revers de velours fleuris du Christ de Portugal escortaient à merveille la fragilité blonde et la splendeur nacrée de la duchesse. L'autre homme était Chasteley Dosan, le tragédien de la Comédie-Française. On prétendait que Son Altesse Sophie avait une passion psychique pour le jeu de l'acteur; elle suivait assidûment toutes les représentations de Dosan à la Comédie, passait même, disait-on, une partie de ses soirées dans la loge du tragédien: pur snobisme allemand, qui attachait l'étrangère aux gloires déjà un peu fanées du monde parisien; mais la mode de Berlin retarde sur celle de Londres, et, en dehors de La Psara, dont le réel talent et le profil exotique avaient séduit l'Altesse, la duchesse Sophie en était encore aux poncives admirations des Benjamin Constant, des Carolus Duran, des Falguières et autres Carrier-Belleuse.
D'ailleurs, d'une honnêteté légendaire, droite et loyale comme une épée, universellement respectée malgré l'imprévu de ses caprices, la brusquerie de ses départs et son existence errante à travers l'Europe, ses six mois par an passés hors de ses états et loin du palais conjugal.
Claudius s'était précipité au-devant d'elle, un fauteuil à large dossier était avancé; et, maintenant assise presque au milieu du hall, isolée des autres femmes, la duchesse Sophie accueillait d'un sourire des yeux et des lèvres le défilé des hommes que son hôte lui amenait; et c'était Muzarett, et c'était Delabarre et c'était Jacques White et même Mein Herr Schappman et le clan poncé et fleuri des Anglais; aucune femme n'était présentée.
Si neuve que fût la duchesse Sophie dans la vie parisienne, elle était assez manégée pour savoir dans quel milieu elle était. Retirées à l'écart, la marquise Naydorff et la princesse Olga affectaient un colloque animé; la princesse de Seiryman-Frileuse, elle, s'absorbait dans la contemplation d'un buste, le dos tourné à l'Autrichienne; la vieille duchesse d'Altorneyshare continuait d'occuper Maud. Debout, derrière les épaules laiteuses de l'Altesse, La Psara et Chasteley Dosan, gardes d'honneur, assistaient aux présentations, souriants et discrets:
«Je vais lui faire dire du Henri Heine ou un lied de Goëthe, ricanait Claudius en se dirigeant vers la White, nous sommes maintenant en terre allemande.»
Et tout en me pressant fortement le bras:
«Hein! comme elles se détestent, et le beau foyer de haine qu'une réunion de déclassées, quand elles sont nées comme celles de ce soir. Ce sont tous les degrés du mépris avec l'Allemande au haut de l'échelle et cette pauvre Aliette Montaud dans le bas. Celle-ci, d'ailleurs, méprise férocement cet innocent Mein Herr Schappman, qui est le seul ici à ne mépriser personne, ayant une âme de Gretchen.--Mais qui peut amener ici la duchesse?--Ici, dans mon atelier? Mais le désir d'être portraiturée par moi. La Psara lance, mais Ethal consacre: La Psara, talent parisien mais pas européen: il compte à New-York, mais n'existe pas à Vienne. N'est pas de Musée qui veut, tandis que Champ-de-Mars...; mais la voici tout entière à Delabarre, ils doivent causer Wagner ou chevalier Glück, ce qui est bien plus musicien. Je vais attendre pour faire déclamer Maud.--Ah? le thé.--C'est le fameux thé vert?--Oui, mais nous en boirons un autre, tout à l'heure, après le départ des gêneurs.»
Presque nues sous des gazes flottantes et des pectoraux de coquillages, deux Javanaises ou deux Javanais (le sexe est si ambigu dans cette race) promenaient, maintenant, parmi les hôtes d'Ethal, deux grands plateaux de cuivre encombrés de petites tasses. Sèches et brunes, d'une impeccable harmonie de formes, elles semblaient porter, brodés en camaïeux sur la peau, les blancs d'ivoire et les roses carnés de leur armature de coquilles; des anneaux de jade étreignaient leurs chevilles fines, et, le long de leurs joues, d'étranges colliers coulaient, des colliers luisants, mordorés et verdâtres, on aurait dit de cantharides, formés en somme de minerais.
Silences d'or cinglés de vols de cantharides!
Dans les tasses de porcelaine tendre un breuvage odorant fumait; des mains, au passage, s'emparaient de ces tasses avec des rires, des chuchotements câlins et des curiosités à l'adresse des petites idoles; les Javanaises de Claudius faisaient prime. Après les femmes, qui les avaient accaparées d'abord, voilà que les exotiques étaient maintenant captives de tout un cercle d'habits noirs.
«C'est le commencement de l'orgie, la marquise Naydorff et la princesse Olga se retirent, hasardai-je à Claudius.--Vous croyez! le dépit les chasse, ce n'est plus de jeu du moment que les hommes s'en mêlent; et puis, la présence de la duchesse Sophie réveille leur pudeur. Elles vont me dire quelque rosserie, je gage.»
En effet, la Sicilienne et la Slave se dirigeaient vers Ethal:
«Très réussie, votre soirée! Vous attendiez l'Infante? interrogeait la marquise.--Elle peut encore venir; vous êtes présentée? ripostait Claudius.--Si vous donnez un compte rendu au Figaro, ne nous citez pas, intercédait la princesse.--A vos ordres.»
Et comme la marquise, exagérant ses adieux, insistait encore: «Vous connaissez donc toute la terre? Il y avait tout le Gotha chez vous.--Et le Gothon aussi», concluait le peintre. Les deux femmes sortirent.
Une détente suivait leur départ. L'Intermezzo, détaillé par la belle Maud, venait de rapprocher l'Altesse et la tragédienne; la duchesse Sophie complimentait le frère et la sœur: «Quel jour venez-vous déjeuner avec moi? Il faut venir déjeuner tous les deux à Bristol, demain, voulez-vous, à une heure?» Les groupes fusionnaient.
La vieille d'Altorneyshare tenait maintenant le beau Dario; après le musicien, le peintre. «Quel merveilleux talent vous possédez, monsieur, minaudait l'ancestrale poupée, j'ai vu au Prado de Madrid des Velasquez qui ne vous valent pas; il y a de vous des portraits...--Oh! de simples variations sur des visages de femme», protestait La Psara, qui ne croyait pas si bien dire. Le petit Delabarre, d'entre les doigts décharnés de l'ex-danseuse, était tombé entre les mains empêtrées de chapelets de Mein Herr Schappman. «De Charybde en Scylla», me soufflait au passage Ethal, mais comme le joli compositeur méditait une série de concerts à Berlin et peut-être même, pour le prochain hiver, une saison au Caire, il supportait les gestes menus et toucheurs de la sarigue allemande, ainsi que son babil enfantin; le musicien d'exportation se renseignait.
Muzarett, lui, interviewait le sombre Chasteley Dosan, le poète grand seigneur courtisait le sociétaire de la Comédie-Française.--Comment le comité a-t-il pu recevoir cette pièce? scandait la voix brève du comte, je ne puis croire à l'influence des dîners de l'auteur.--A quoi l'acteur, pris à parti: «C'est du théâtre.» Et comme le comte se récriait sur l'infériorité de la poésie: «Les vers, déclarait Dosan d'une voix d'oracle, les lèvres retroussées sur les gencives et montrant l'émail de fortes dents, les vers sont très suffisants.» Déclaration de sociétaire qui rassurait l'auteur des Rats ailés, si elle indignait le poète.
«La foire aux vanités, ricanait Ethal enfin revenu près de moi, Ethal vraiment diabolique au milieu de ce sabbat de convoitises, d'ambitions, d'hypocrisies, de rivalités, de rancunes et de bas instincts, dont il déchaînait et réfrénait le manège. «Suis-je un assez beau directeur de consciences! Vous m'aimez dans ce rôle? gloussait-il, étouffé dans un rire content, hein! comme leurs belles petites âmes leur remontent à fleur de peau en petites grimaces! Il n'y a vraiment de bien que la vieille Altorneyshare et la princesse de Seiryman, elles ne feront pas de concessions, celles-là. Regardez la princesse.»
L'Américaine, un peu isolée, causait debout aux deux petites Javanaises, qui répondaient dans un anglais étrange et gazouillant; tout en leur parlant, la princesse leur touchait les épaules, tâtait le grain de leur peau, soupesait leurs colliers, tel un collectionneur en train de détailler quelque bibelot rare; puis elle leur tournait brusquement le dos et venait droit à nous. «Elles sont très amusantes, Ethal, vos idoles d'Extrême-Orient. Voulez-vous me les prêter une journée ou deux, le temps de trois séances? J'aimerais faire un croquis de ces petites têtes-là.» Et comme Ethal s'inclinait en silence: «Quel jour voulez-vous me les envoyer à l'atelier? reprenait la Yankee, j'y suis à partir de deux heures.--Mais, princesse, quand il vous plaira.--Eh bien! demain, j'y puis compter, n'est-ce pas? Où est monsieur de Muzarett?»
Muzarett accourait; la princesse demandait son manteau, ce fut le signal du départ; Son Altesse Sophie suivait avec la Psara et Chasteley Dosan, qui l'avaient amenée, Mein Herr Shappman avait enlevé son Hindou, le petit Delabarre s'était esquivé seul.
Le clan des Anglais fleuris s'obstinait à demeurer, à la fois grisé de raki et de cigarettes, de minces et courtes cigarettes que les Javanaises faisaient, maintenant, circuler avec des flacons de liqueurs grecques, raki, mastic et eau de jasmin, toute une parfumerie alcoolisée, douceâtre et pourtant sauvage, dangereuse aux cerveaux d'Europe. La duchesse d'Altorneyshare, immobile et raidie sous ses diamants et sous son fard, semblait de plus en plus la madone du Vice, stigmatisée sous le surnom de Notre-Dame-des-Sept-Luxures. Qu'est-ce que cette aïeule pouvait bien attendre en s'éternisant là?
Ethal s'efforçait de retenir et retenait, en effet, Maud White et son frère qui parlaient de partir; les cierges déjà éclairaient mal, à demi-consumés dans les chandeliers de cuivre tout bossués de larmes de cire. Quelque chose de funèbre et pourtant de chaud et d'attiédi, comme une odeur de pourriture de fleurs, mais de fleurs de cercueil, traînait dans l'atmosphère; quelque chose aussi se préparait et qui ne commençait pas. Ethal, visiblement énervé, lançait de fréquents regards dans la direction de la porte, et, suggestionnés, tous les regards suivaient les siens. Quelqu'un d'attendu n'arrivait point.
Enfin, la portière se soulevait et, cambré dans un mince habit noir, un grand jeune homme entrait, un peu trop grand peut-être et trop flexible de taille. «Thomas!» enfin... s'exclamait Ethal en se précipitant au-devant du nouveau venu. Il s'emparait fiévreusement de ses mains, l'amenait à nous.--Sir Thomas Welcôme, Irlandais, mon ami.»
Je n'avais jamais vu Claudius si ému.
Sir Thomas Welcôme s'inclinait, très froid. C'était un très beau cavalier avec une figure douce et triste, éclairée par deux grands yeux clairs d'une couleur indéfinissable, à la fois verts et violacés comme l'eau d'un étang mort, car c'est à ces yeux que ma curiosité était d'abord allée; une longue moustache blonde barrait son charmant visage et pourtant ses cheveux frisés étaient noirs. Sir Thomas Welcôme avait la peau très blanche et des mains énormes, d'énormes mains de bourreau, soignées, poncées et, comme les mains d'Ethal, fleuries de bagues à tous les doigts; il y avait dans ce corps robuste comme une infinie lassitude, on ne sait quelle pesante contrainte. Le regard était mélancolique.
Sir Thomas Welcôme répondait à peine aux effusions d'Ethal et semblait être venu à regret.
--On va commencer, déclarait Claudius, et il donnait des ordres aux Javanaises, puis, prenant le nouveau venu à part:--Pourquoi arrivez-vous si tard, Thomas? J'étais inquiet, j'ai craint que vous ne vinssiez pas.
A quoi l'Irlandais, d'une voix calme:
--Vous saviez que je viendrais, j'avais promis.