‹ Mousseline: romanChapitre 16 sur 56 · XV

XV

Comme la soupe n’était pas tout à fait prête, Mousseline dit:

--Je vais voir mon petit galurin, Maman.

--Mets ton fichu, répondit la mère Trébuc. Avec ce courant d’air qu’il y a sur le pont, il ne fait pas encore assez chaud pour sortir sans rien.

Obéissante, Mousseline mit son fichu.

La mère Trébuc expliqua que la Fille allait examiner, pour s’en agencer un semblable, un chapeau, que la modiste du Pont Legendre exposait depuis deux jours et qui avait attiré les regards de Mousseline.

--Comment qu’il est? demanda le père Trébuc, car il s’intéressait à la toilette de sa fille.

--Paraît que c’est une cloche.

La mère Trébuc résumait. Mousseline avait dit:

--Un amour de cloche avec beaucoup de coiffant et un ruban mode, large comme ça, plissé dans le travers.

Le père Trébuc répondit simplement:

--C’est toi qui lui offres?

--Je lui offre, je lui offre, pardon! Je lui paye la forme.

--Je lui payerai le ruban, dit le père Trébuc. C’est après-demain son anniversaire, tu sais.

--Je le sais. Faut pas lui dire.

--Oh! elle est pas plus bête que toi, sauf respect, va, la Maman. Et tu peux être sûre qu’elle s’attend à une surprise.

--Tiens! pour ses vingt ans! A sa place, je serais comme elle.

--Tu l’as entendue, avec son air de ne pas en avoir? «Maman, je vais voir mon petit galurin.» Laisse-moi rire, la Maman! Si nous ne comprenons pas qu’elle a envie de ce petit galurin pour son anniversaire, nous ne comprenons plus rien à rien.

Et le père Trébuc souriait, content de l’astuce de sa fille, content de son astuce à lui, content de tout. La journée se terminait mieux qu’il ne l’eût espéré: la femme de ménage de monsieur Daix, en descendant tout à l’heure aux commissions, avait donné des nouvelles, qui n’étaient pas mauvaises.

Le père Trébuc pensait seulement:

--Si Monsieur Daix la demandait en mariage pour son anniversaire, c’est ça qui serait une belle surprise!

Il allait vite dans ses désirs, le père Trébuc, à ses moments d’optimisme.

--Bien le bonjour, Monsieur Jaulet, cria-t-il à un locataire qui rentrait, comme s’il voulait que son salut lui arrivât, malgré la porte fermée.

--Il est gentil, ce petit, ajouta-t-il pour sa femme, et d’ailleurs sans conviction.

--Il est jeune, répondit la mère Trébuc, sans accent.

Celui qu’ils jugeaient en ces termes était monsieur Rodolphe Jaulet, le petit locataire du quatrième, comme ils disaient en abrégeant, car plutôt il était en pension chez les Mujol, locataires du quatrième à gauche, lesquels, vu la difficulté des temps, avaient pris un pensionnaire depuis l’armistice; mais monsieur Rodolphe Jaulet n’était chez eux que depuis trois mois.

Cependant, presque sur les talons de monsieur Jaulet, Mousseline rentra. A point nommé: la mère Trébuc emplissait de potage son assiette, la dernière.

--A table, Moumousse.

Et ce fut un repas du soir pareil au repas de tous les soirs, modeste, plus riche en légumes qu’en viande, avec du pain à la livre dont Mousseline mangeait peu, avec du vin rouge pour le père Trébuc, de l’eau rougie pour la mère, et de l’eau pure pour la fille. Mousseline contait les événements de sa journée, le père Trébuc les siens. Parfois, la mère Trébuc intervenait, mais la conversation appartenait surtout au père et à la fille. La mère les servait. C’était ce que la plus vieille tradition littéraire appelle un repas familial.

Et ce fut ensuite la soirée ordinaire, sans visiteur toutefois, une soirée familiale. La mère Trébuc lavait la vaisselle, Mousseline n’ayant que le droit de desservir, de plier les serviettes et la nappe, qui était à carreaux bleus et blancs, et de remettre sur la table le tapis que madame Loissel leur avait donné avant la guerre. Le père Trébuc allumait sa pipe, étalait son Journal sur la table, lisait, s’interrompait pour lire à haute voix ou pour commenter un article intéressant. Mousseline, en face de lui, lisait aussi, mais un livre, de la bibliothèque municipale, ou bien elle cousait. Au dessus d’eux, le gaz sifflait dans le manchon.

Ainsi jusqu’à neuf heures. Alors Mousseline se levait, rangeait son ouvrage ou son livre, embrassait son père et sa mère, leur souhaitait une bonne nuit, allumait une lampe à pétrole, la prenait, et montait se coucher, au sixième.

--Bonsoir, la Fille, répétait le père Trébuc, qui allait fermer la porte de la rue.

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