‹ Mousseline: romanChapitre 27 sur 56 · XXVI

XXVI

Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme aux gestes brusques, ne revenait pas de sa maison de santé tous les jours exactement à la même heure.

--Service, service, lui disait le père Trébuc, qui reconnaissait en elle une femme consciencieuse.

Ce jour-là, elle ne rentra pour déjeuner qu’à l’instant où le père Trébuc, ayant rempli son devoir de père, ouvrait la porte de la loge et sortait. Il était si troublé qu’il faillit la heurter en s’effaçant.

--Excusez-moi, Mademoiselle... Madame...

Il se reprit à propos. Mademoiselle Baudetrot fronçait déjà les sourcils. Et il s’en aperçut. Mais il fila sans insister.

--Aussi quelle idée, songeait-il, de se faire appeler Madame quand on est demoiselle!

Mademoiselle Baudetrot avait en effet cette exigence. Elle affirmait qu’il est absurde, sinon indécent, d’établir dans le langage usuel une distinction entre les femmes qui sont mariées et celles qui ne le sont pas, d’autant que maintes femmes mariées, à qui l’on donne du madame, n’ont pas d’enfants, et que des mères se voient bassement traiter de mademoiselle jusque par les secrétaires de mairie qui enregistrent les naissances.

--Pas de Mademoiselle! disait mademoiselle Baudetrot. Dès lors qu’une fille est en âge d’enfanter, respectez-la: elle est madame. Le reste ne regarde personne.

--C’est sa lubie, songeait le père Trébuc, ça la regarde.

Mais il ne se représentait pas qu’on pût appeler madame sa fille à lui, tant qu’elle ne serait pas mariée. Or elle n’était pas encore mariée.

--Pas encore, souligna-t-il.

Pour le moment, il lui avait ordonné d’attendre. Et il songea, lui aussi, que sans doute elle pleurait, mais des larmes de jeune fille, un nuage dans un ciel de printemps, précisa-t-il, comme il débouchait de la rue Boursault face à la verdure ensoleillée de son square.

--La Maman la console, se dit-il pour dissiper tout regret.

Cependant la Maman, qui voulait consoler sa fille, grimpait les six étages, soufflait, se sentait les reins douloureux, se hâtait quand même, frappait à la porte de son toc-toc habituel, et ne reçut aucune réponse.

--Mousseline! C’est moi, Mousseline!

Elle secoua la porte.

--Mousseline! Tu n’es pas là?

Tout de suite, la peur horrible surgit:

--Elle s’est tuée.

Puis, parce que la mère Trébuc ne voulait pas y croire:

--Elle est chez lui peut-être?

Tremblante, la mère Trébuc redescendit.

Mousseline chez monsieur Jaulet? Pour lui signifier que tout est fini désormais entre eux? Que pouvait faire la mère Trébuc? Mais que penseraient et que diraient les Mujol, en voyant Mousseline chez monsieur Jaulet, leur pensionnaire? Et si d’autres apprenaient ensuite que Mousseline...

--Elle est folle! songea la mère Trébuc. Je vais la chercher.

Elle monta, par le grand escalier cette fois.

--Elle est folle! songeait la mère Trébuc.

La mère Trébuc avait tort. Sa fille n’était pas chez monsieur Jaulet, au quatrième. Elle était au troisième, sur le seuil de mademoiselle Baudetrot, qui la reconduisait.

La mère Trébuc arrivait à point pour entendre la sage-femme dire d’une voix nette avant que sa porte claquât:

--Non, non et non. Jamais. Ne comptez pas sur moi.

Mousseline avait l’air atterré.

--Qu’est-ce que c’est? demanda la mère Trébuc interdite.

--Rien, fit durement Mousseline.

Elle voulait passer.

--Comment? Rien?

--C’est rien, répéta Mousseline. Laisse-moi passer.

Elle descendit. La mère Trébuc la retrouva dans la loge, debout devant la fenêtre, le visage enflammé, les yeux secs, le regard mauvais, les lèvres serrées.

La mère Trébuc demeurait sans parole. Elle n’osait pas tendre les bras à sa pauvre petite Mousseline.

Mousseline se retourna.

--A quelle heure que tu vas chez le gérant? dit-elle de sa voix ordinaire.

--Chez le gérant?

--Ben, oui, pour le robinet des Chaudroule, que tu disais.

--J’avais oublié, avoua la mère Trébuc. J’irai après ma vaisselle, je ne sais pas, vers trois heures. Pourquoi?

--Pour rien, dit très simplement Mousseline. N’oublie pas de lui parler en même temps pour le paillasson de l’entrée.

--Ah! oui, c’est vrai.

Ces quelques mots de sa fille, qui gardait la force de penser à tout, rassurèrent la mère Trébuc.

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