‹ Mousseline: romanChapitre 38 sur 56 · XXXVII

XXXVII

Tous les matins, vieille habitude prise en son temps de marsouille, le père Trébuc brossait lui-même son képi, son pantalon et sa tunique. Tous les matins, il regardait avec plaisir, en les soulevant l’une après l’autre pour brosser l’étoffe où elles s’appuyaient, ses trois médailles: celle de Madagascar et celle de Chine, témoignages de ses randonnées et de ses prouesses, et la Militaire, récompense de quinze années de devoir accompli sans défaillance.

Mais, quand on s’est pris dans l’engrenage des pensées noires, on ne s’en tire pas à volonté. Depuis que le malheur était entré chez lui, le père Trébuc ne regardait plus ses médailles avec le même plaisir. Elles lui semblaient dérisoires. Que signifiaient ces marques de bravoure ou de constance sur la poitrine d’un homme déshonoré?

Il songeait:

--Va les gagner loin de ton pays, dans la brousse ou dans le bled, d’où tous les camarades ne sont pas revenus. Va risquer ta peau ou ta santé. Reviens. Continue d’être dans le civil ce que tu fus dans le militaire: un brave homme, un honnête homme, un homme consciencieux. Fais des enfants. Surveille-toi, prive-toi, use-toi, pour qu’ils deviennent comme toi braves, consciencieux et honnêtes. Par un matin tel que celui-ci, tu te réveilleras, le cœur sombre, la bouche amère, et dégoûté de tout.

C’était par un matin de dimanche, en effet, et de dimanche d’avril, que le père Trébuc songeait ainsi. Or rien n’est affligeant, pour une âme en deuil, comme un dimanche parisien: les rues sans encombrements de voitures, les gens qui s’habillent de leurs meilleurs habits, les smalas qui se rendent visite, les ouvrières au bras de leurs amoureux, la joie d’un jour de repos et d’un jour de fête, quoi de plus attristant, par contraste, pour un homme qui a tout perdu,--mais oui, tout,--en perdant sa fille? Les gens passent, vont à leurs joies, car il n’est pas question d’affaires le dimanche, ils regardent autour d’eux, ils respirent le bonheur, et ils ne remarquent pas que leur béatitude insulte à la douleur muette d’un gardien de square qui a perdu sa fille.

Le père Trébuc savait, dès le matin, dès l’instant qu’il brossait sa tunique où pendaient de dérisoires médailles, qu’il aurait une mauvaise journée, que son service serait plus difficile que durant la semaine, parce que les maris accompagnent leur femme au jardin et que les femmes, occupées de leur mari, se soucient moins des enfants, prompts à saccager les massifs de fleurs.

Il prévoyait tout, le père Trébuc, en brossant sa tunique. Il n’avait pourtant pas prévu ce qui devait être son plus vif émoi de la journée.

Tout récemment, il s’était trouvé sot devant le papa de la petite Ginette, une enfant habituée du square où sa mère la conduisait. Mais la mère avait disparu, comme Mousseline. Et le père Trébuc, entendant les confidences navrées du papa, n’avait pu rien répondre au pauvre abandonné qui mendiait un peu de consolation. Le père Trébuc n’avait pu rien répondre. Il ne comprenait pas peut-être: Mousseline n’avait pas encore disparu.

Et voilà que, vers onze heures, le père Trébuc fut appelé de loin par une petite fille qui criait:

--Père Trébuc! Père Trébuc! Bonjour, père Trébuc!

A travers la cohue, le père Trébuc s’empressa. Il se sentait attiré vers la petite Ginette.

Quelle déception l’attendait!

Quand il arriva près du banc qu’un massif lui cachait, il s’arrêta, plus sot que la première fois: le papa de Ginette était là, sur le banc. Assis? Non. Allongé, couché presque, tête nue, le bras droit épousant la taille d’une jeune femme, de sa femme revenue.

--Bonjour, père Trébuc! dit le papa de la petite Ginette sans se déranger.

Il souriait d’un air de triomphe. Sa femme souriait aussi, d’un air moins assuré.

Le père Trébuc ne s’attarda pas auprès du couple heureux.

--Au revoir, père Trébuc! criait gentiment la petite Gigi.

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