XXXIX
Cependant le père Trébuc se trompait. Monsieur Forderaire n’avait certainement pas voulu le contrister en ne s’arrêtant pas pour échanger avec lui, ce matin-là, comme à l’ordinaire, les propos sans importance de leurs habituelles rencontres. Le père Trébuc en eut la preuve le jour même, dans l’après-midi, lorsque de nouveau le locataire du premier traversa le square des Batignolles.
L’heure était chaude, et l’ombre, sous le couvert des arbres généreux, accueillante. Monsieur Forderaire s’arrêta, se décoiffa, tira de sa poche un mouchoir, s’essuya le front, assujettit son binocle.
--Eh bien! père Trébuc, demanda-t-il avec obligeance, quoi de neuf?
--Dame rien, Monsieur Forderaire. C’est toujours du pareil au même, comme on dit.
Déjà content, le père Trébuc souriait.
--Et votre fille?
--Dame, toujours rien, Monsieur Forderaire.
--Elle ne vous a pas écrit?
--Non.
--Avant de partir?
--Non plus.
--C’est curieux.
Il y avait tant de simplicité dans la voix de monsieur Forderaire, que le père Trébuc ne craignit de sa part aucune vexation.
Monsieur Forderaire assujettit son binocle.
--C’est curieux, dit-il. Elle vous aimait pourtant. Vous formiez une famille parfaitement unie. On vous donnait en exemple dans le quarter.
--Oh!
--Si, si, c’est la vérité. En exemple. Que de fois n’ai-je pas entendu...
--Vous devez entendre autre chose, maintenant, hasarda le père Trébuc.
--Maintenant? Rien du tout. Que voulez-vous qu’on dise? On ne comprend pas. Personne ne comprend.
--Je croyais.
--Je le vois, père Trébuc, je le vois bien. Depuis le départ de votre fille, vous n’êtes plus le même homme.
--Dame!
--Sans doute, mais j’ai bien vu que vous semblez fuir les gens. Dirait-on pas, ma parole! que vous avez commis un crime? Est-ce votre faute si votre fille est partie?
--Dame!
--Alors?
--Ça ne fait rien.
Le père Trébuc ne trouva pas autre chose. Devant ses locataires, comme jadis devant les officiers, il était gauche et timide le plus souvent. Machinalement, il porta la main vers ses médailles.
--Il faut vous secouer, père Trébuc, poursuivit monsieur Forderaire. Il le faut, et pour vous, et surtout pour votre femme.
--C’est difficile, Monsieur Forderaire. Après un coup comme ça...
--Là! ça y est! exclama monsieur Forderaire. Vous allez me servir vos tartines du vieux temps, l’honneur de la famille, le devoir trahi, que sais-je? Je vous connais, père Trébuc. Je n’en ai pas l’air, mais je vous connais mieux que vous ne pensez. Et je sais ce que vous pensez. Tenez, vous pensez comme on pensait au siècle dernier et comme on ne pense plus nulle part, même à Landerneau.
--Dame!
--C’est vrai. La guerre a déferlé sur le monde sans vous toucher. Tout est sans dessus dessous, et vous ne vous en apercevez pas. Voulez-vous que je vous dise? Voilà votre faute, si c’en est une, car ce n’est pas votre faute si le monde s’est relâché, avec la guerre, comme il s’est relâché. Seulement, pendant que votre femme, qui est aussi une femme de l’autre siècle, ne sortait pas de sa loge, et que vous vous confiniez, vous, dans l’atmosphère de quiétude toute bucolique de votre square, votre fille a grandi dans un milieu différent.
Monsieur Forderaire assujettit derechef son binocle. Le père Trébuc était rouge d’émotion. Il voulut répondre. Il répondit:
--Dame, Monsieur Forderaire, on est comme on est. Je suis un vieux soldat breton.
--Précisément. Mais votre fille est une jeune Parisienne de 1923. Il faut comprendre. Les enfants d’aujourd’hui se libèrent plus tôt qu’autrefois de la tutelle des parents. La vie est devenue plus rapide, mon pauvre père Trébuc.
--Je comprends, je comprends, murmura le père Trébuc, mais c’est dur quand même.
--Je vous le répète, secouez-vous, mon ami, vivez avec votre époque. Secouez-vous!
Il tendait la main. Le père Trébuc la serra vigoureusement.
--Merci, Monsieur Forderaire, merci.
--Allons, au revoir.
Monsieur Forderaire assujettit son binocle, et s’en alla. Le père Trébuc le regardait s’éloigner. Il avait chaud. Il était confus. Il réfléchissait.
--Oui, songea-t-il. Peut-être. Mais si sa fille faisait comme la mienne, qu’est-ce qu’il dirait? C’est qu’il ne sait pas tout.