‹ Mousseline: romanChapitre 53 sur 56 · LII

LII

Cependant octobre avait passé, comme les autres mois. Novembre se déroulait, et les Trébuc étaient toujours sans nouvelles de leur fille. Et comment s’en procurer? Quand on leur parlait de Mousseline, ils affectaient une profonde réserve, pour donner à croire qu’ils préféraient se taire. En réalité, ils pensaient que Mousseline aurait pu leur envoyer au moins une petite lettre. Ils lui étaient d’avance reconnaissants de la surprise qu’elle leur préparait, mais ils auraient bien voulu que la surprise fût moindre et plus prompte.

Échauffée par le pernod dont il buvait trois et quatre verres chaque jour, pour se calmer, disait-il, sans compter les vermout-cassis et les picon-citron du café de la rue Boursault que sa femme ne le voyait pas boire, l’imagination du père Trébuc marchait grand train. Il essayait de se représenter l’existence que menait Mousseline. Tantôt il voyait sa fille dans un somptueux hôtel de l’avenue du Bois, car il savait que les hôtels de l’avenue du Bois sont tous somptueux. Il voyait mal le mobilier, la disposition des appartements, sauf pour la salle de bains, qui était pavée de mosaïque, avec une baignoire de marbre comme on en décrit dans certains livres. Il voyait mieux les domestiques, nombreux, stylés ainsi qu’il se doit, et disant:

--Si Mademoiselle désire...

Ou, peut-être, plutôt:

--Madame est servie.

Mais tantôt il se reprochait de voir trop grand. Même moins magnifiquement installée, Mousseline avait encore un sort enviable. N’eût-elle eu que celui de mademoiselle Baquier, par exemple, à qui monsieur Marsouet, en attendant le bon plaisir de Mousseline, avait offert une citroën de cinq hachepés, comme disait sa femme de chambre, Mousseline eût été à envier.

Pourtant mademoiselle Jeanne, qui entretenait avec le père Trébuc les meilleures relations, affirmait que le Monsieur qui accompagnait Mousseline à Deauville, était assurément plus riche que le sénateur de mademoiselle Baquier.

Un matin, elle aborda le père Trébuc avec son plus large sourire.

--Vous savez, Monsieur Trébuc, dit-elle, mon amie Berthe qui est placée boulevard de Clichy?

--Oui.

--Elle croit comme ça qu’elle a vu Mademoiselle Mousseline.

--Où donc?

--Au Gaumont-Palace.

--Au cinéma?

--Oui. C’est dans un film qui s’appelle Fleurs Fanées. Elle a le premier rôle, à ce qu’il paraît. N’est-ce pas, mon amie l’avait pas vue souvent, mais elle croit bien que c’est elle. Seulement elle avait pas acheté le programme. Alors elle sait pas le nom de la star. En tout cas, c’est pas écrit Mousseline sur les affiches. Y a aucun nom, c’est bête. Faudrait aller voir Fleurs Fanées. Moi, j’irai pas, j’aime pas le Gaumont, je préfère mon ciné La Condamine. Chacun son goût, pas? Mais je verrai bientôt Fleurs Fanées rue La Condamine. Paraît que c’est très joli, et je manquerai pas, vous comprenez, si c’est Mademoiselle Mousseline la star.

Elle avait débité son discours à en perdre haleine. Le père Trébuc la regardait en souriant.

--Possible que c’est elle, dit-il. J’avais toujours pensé comme ça qu’elle était... comment qu’on dit?

--Photogénique?

--C’est ça, comme vous dites. Vous avez raison, Mademoiselle Jeanne, faudra voir.

--C’est drôle, Monsieur Trébuc, j’ai comme une idée que c’est elle.

--On verra.

La Choute entraînait mademoiselle Jeanne. Le père Trébuc n’eut pas le loisir de remercier longuement.

Au déjeuner, le père Trébuc ne rapporta pas à sa femme ce que lui avait appris mademoiselle Jeanne. Il ruminait un projet.

Le soir, après le dîner, il se leva de table sans ouvrir son Journal, et dit:

--Je sors, la Maman.

--Tu sors? fit la mère Trébuc intriguée. Et où vas-tu?

--Je te le dirai, répondit-il. Attends seulement un peu.

Et il se planta son képi bien droit sur la tête.

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