LIV
Le père Trébuc avait répondu tout de suite par ces simples mots:
«Viens quand tu voudras.»
Il en était content. Il estimait qu’il ne pouvait pas répondre mieux.
Un seul point le tracassait.
--Où que c’est, disait-il, le bureau 14? Et pourquoi qu’elle se fait écrire poste restante?
--Dame! répondit la mère Trébuc. Elle se méfie. Des fois qu’on aurait refusé, on ne saurait pas son adresse.
Le lendemain, 24 décembre, Mousseline envoya, dans la matinée, un nouveau pneumatique. Cette fois, elle écrivait:
«Merci. Je viendrai ce soir, à 10 heures.»
--Tu vois, dit le père Trébuc, elle est toujours la même: elle ne veut pas se faire remarquer. Elle viendra quand personne pourra la voir.
--C’est bien elle, approuva la mère Trébuc. Penses-tu qu’elle vienne avec sa voiture?
--Dame! je ne sais pas. Il n’y a pas de raison.
--Dame!
--Dis, la Maman, tu n’attendais pas ça pour ton petit Noël, hein?
--Je croyais pas...
--Moi, j’ai toujours cru. Mousseline est une brave fille. Elle pouvait pas oublier ses parents comme ça.
La journée leur parut plus longue que tous les mois écoulés. La mère Trébuc comptait sur ses doigts.
--Je pensais que ça faisait plus! observa-t-elle.
Le soir, au dîner, ils mangèrent mal.
--C’est drôle, dit la mère Trébuc, j’ai pas faim.
--Moi non plus. C’est l’émotion.
Et le père Trébuc, pour se calmer, dit-il, se prépara un pernod, le troisième de la soirée.
--Tu te feras mal, Ernest, dit la mère Trébuc.
--C’est pas tous les jours fête, répondit-il.
A neuf heures, il n’alla pas fermer la porte de la rue.
--Inutile, n’est-ce pas? Dans une heure...
Près de la table, sous la lyre du gaz, la mère Trébuc raccommodait une chemise. Le père Trébuc, son Journal étalé devant lui, lisait. Il ne se disaient plus rien.
Soudain, ils tressaillirent. On avait frappé à la porte.
--Entrez!
Ils se levèrent, regardèrent.
Mousseline entra.
Les parents demeurèrent fichés sur place.
Difficilement, Mousseline refermait la porte: elle avait dans les bras un petit enfant enveloppé d’une misérable couverture. Elle-même, maigrie, les traits tirés, les yeux battus, son chapeau du mois d’avril sur la tête, sentait la misère. Immobile, muette, elle attendit.
--D’où viens-tu? prononça enfin le père Trébuc, d’une voix sourde.
Mousseline montra son petit.
--Il a trois semaines, dit-elle en tremblant.
La mère Trébuc regardait. Elle eut peur: le père Trébuc semblait prêt à bondir.
--Qu’est-ce que tu fais? demanda-t-il, se contenant.
--Je suis seule.
--Et l’autre?
--Je ne sais pas.
Mousseline grelottait. Impitoyable, le père poursuivit:
--Depuis quand?
--Le mois de mai. Quand il a vu...
--Où que tu travailles?
--Je sors de l’hôpital.
--Et où que tu habites?
Mousseline fondit en larmes.
--Ernest! supplia la mère Trébuc.
Mais le père Trébuc se contint encore. Les dents serrées, les yeux féroces, il murmurait:
--Carne! Carne! Carne!
Sa voix s’enflait.
--Ernest!
Mousseline lui tendit son enfant.
--Papa! Papa! Je t’en supplie!
Allait-elle tomber là?
--Fous-moi le camp! cria le père Trébuc. Fous-moi le camp!
--Ernest!
--Fous-moi le camp!
Furieux, il se jetait sur elle. La mère Trébuc, s’interposant, reçut le coup de poing sans gémir.
Mousseline était repartie.
La mère Trébuc pleurait. Lui, debout près de la table, les yeux égarés, les bras pendants, regardait vers la porte.
--Carne! Carne! murmurait-il.
La mère Trébuc gagna le fond de la loge.
--Carne! dit-il encore.
Puis il se dirigea vers le portemanteau, prit son képi.
--Où vas-tu? demanda la mère Trébuc, angoissée.
--Merde! répondit-il.
Et il fit claquer en même temps la porte de la loge derrière lui.