‹ Mylord et MyladyChapitre 12 sur 62 · I

I

Le mariage de Sir Marmaduke Orris et de Bertha Tremayne avait fait du bruit en son temps. Ce n’était ni par la pompe, ni par le nombre des demoiselles d’honneur et l’élégance des pages, mais précisément par l’absence de tout cela. Sir Marmaduke avait célébré sa majorité le samedi, et ce garçon, qui passait à bon droit pour le plus timide du monde, qui depuis l’âge de huit ans tremblait en s’entendant interpeller, qu’on avait assommé du poids de son nom et de sa fortune, qui avait toujours eu une peur horrible de Lady Orris, sa belle-mère, et ne se sentait pas le courage de la mettre à la porte de chez lui,--comme depuis plusieurs années il rêvait tous les soirs avec délices qu’il le faisait;--ce nigaud, au dire de Lady Orris, ce sot, d’après l’opinion de mesdemoiselles ses sœurs, avait montré qu’il savait parfaitement ce qu’il voulait, en s’en allant, dès le lundi, se marier sans aucune notification préalable avec Miss Bertha Tremayne!

Notez que Miss Bertha Tremayne était la protégée de Mylady qui lui avait donné un médaillon devenu inutile, l’amie chérie de Miss Orris, avec qui elle persiflait sans cesse ce pauvre stupide Sir Marmaduke. Cette petite colombe, incapable de nourrir un projet, laide par-dessus le marché, avait, grâce aux conseils de madame sa mère, et en suivant un plan de campagne supérieurement conçu, enlevé Sir Marmaduke au nez de tous, et pendant qu’on la cherchait, craignant qu’elle ne fût noyée ou écrasée, elle arrivait tranquillement à X..., un petit sac de nuit à la main, y trouvait Sir Marmaduke amoureux comme une oie et fier comme un dindon, faisait avec lui une courte visite à l’église, et en sortait Lady Orris épouse légitime d’un baronnet dont la famille datait de la conquête et dont le «rent roll» était estimé, au bas mot, tout près d’un million.

Dès le soir même, elle affichait hautement ses droits en envoyant Marmaduke (muni d’un bout de ruban pour la longueur) lui acheter une paire de pantoufles chez le principal cordonnier du lieu. La vue du jeune baronnet du Hall faisant une telle commission avait failli causer une attaque d’apoplexie à la respectable personne qui portait à Mylady ses chaussures. Le bruit se répandait aussitôt d’un événement extraordinaire, et le lendemain, quand l’incroyable vérité parvint à Orris Hall, les jeunes tourtereaux filaient tranquillement sur Paris, car la pauvre Bertha se mourait de peur (disait-elle) de la colère de ses parents, et comme, en effet, la première lettre de madame Tremayne fut très-cruelle, et qu’elle refusa d’envoyer quoi que ce soit à sa fille, Sir Marmaduke eut grand’peine à consoler sa femme, mais répara avec transport son dénûment par l’achat d’un trousseau comme on en fait aux héritières des maisons princières.

Les premiers temps du mariage furent délicieux; d’abord Bertha, qui n’était jolie qu’aux yeux de son mari, le devint presque pour de vrai.

Ses cheveux pâles prirent une nuance dorée, ses sourcils absents se changèrent en un arc charmant, ses yeux eurent tout à coup de l’éclat, ses lèvres s’épanouirent rouges comme la cerise, et ayant toujours été blanche comme une jatte de lait, l’ensemble ne fut rien moins que désagréable. Elle était petite et mince, on l’habilla à ravir, et les fanfreluches et les rubans lui donnèrent l’ampleur qui lui manquait.

Sir Marmaduke, au septième ciel, ne parlait pas plus qu’auparavant... Mais pourquoi aurait-il parlé? Sa femme parlait si bien, si haut, si facilement! Elle lui avait dicté la lettre qui avait poliment signifié à Lady Orris d’avoir à élire ailleurs son domicile; elle lui dictait aussi ses paroles et ses actions, et il ne lui restait plus qu’à se laisser vivre.

Après le _honey moon_ de rigueur, la vie s’établit entre Orris Hall et Londres, et Sir Marmaduke passa officiellement au rang des maris qui ne comptent pas. Bien des personnes se mirent à plaindre cette charmante petite Lady Orris d’avoir un mari si bête, et madame Tremayne surtout en gémissait dans le secret avec ses meilleures amies... Bertha était si douce!... On s’en aperçut bientôt.