L’IDÉAL - I
Grace Roberthon venait d’avoir dix-sept ans. C’était une grande enfant naturellement gaie, avec un beau teint brillant, des yeux bien ouverts et une bouche en fraise; n’ayant qu’un goût très-modéré pour les livres et pour le piano, dont l’étude régulière la désespérait. En revanche, les voisins de douze à quinze ans la proclamaient une glorieuse créature, car elle était de toutes leurs parties, et avait appris d’eux à siffler d’une façon tout à fait remarquable. Son chien Tip l’entendait de bien loin, et elle passait avec ledit Tip et sa petite jument Midnight les meilleurs moments de sa vie. Miss Grace ne devait débuter dans le monde que la saison prochaine, mais le récent mariage d’une de ses sœurs aînées avait donné à la petite personne un avant-goût des douceurs qu’on trouve à être pourvue d’un amoureux, et à être amoureuse soi-même. La tranquillité et la solitude qui régnaient à l’automne sur Roberthon-Manor n’étaient d’ailleurs que trop propices aux rêveries vagues; Grace ne s’en faisait pas faute; elle regardait souvent droit devant elle, se figurant voir surgir au fond d’une des grandes allées du parc l’idéal pressenti, et bientôt, en effet, l’idéal parut.
Le Révérend Ambrose Hurstmonceaux venait d’être nommé vicaire de la paroisse de Roberthon. Il fut très-bien accueilli par Lady Frances Roberthon, la mère de Grace, qui n’était pas sans trouver aussi que les soirées d’automne étaient longues au château. Le Révérend Ambrose était poli, empressé, toujours aux ordres de Mylady; il accepta avec beaucoup de reconnaissance les fréquentes invitations à dîner qui lui furent prodiguées. C’était de sa personne un assez joli garçon à barbe d’apôtre, à raie médiane irréprochable; des yeux bleus d’une douceur persuasive. Il modulait sa voix avec la dernière douceur, comme cela convient à un homme qui s’est installé dans l’idéal. De la meilleure foi du monde, il avait pris le «Beau» en tout comme mot d’ordre, brûlant du désir de faire des prosélytes et trouvant en général la pauvre espèce humaine horriblement grossière. Il eut bientôt développé ses vues à Lady Frances. Celle-ci l’écoutait les yeux clos, la lumière lui faisant mal le soir, à ce qu’elle disait; mais Grace accorda au Révérend une attention beaucoup plus éveillée, et il ne tarda pas à s’en apercevoir.
Il n’y avait pas au monde de fille moins contrainte que Grace; Lady Frances s’était épargné tout souci d’éducation, en posant en principe qu’il faut respecter le naturel des enfants et les laisser se développer à leur gré. Elle n’avait jamais contrarié les siens et s’en félicitait; ils étaient charmants: ses filles étaient noblement mariées; Rupert Roberthon, son fils aîné, ne faisait de dettes que ce qui est de rigueur au régiment. Lady Frances trouva donc tout simple que Grace s’intéressât aux théories et aux œuvres du Révérend Ambrose; mais elle ne laissa pas d’être un peu surprise quand elle vit que sa fille modifiait d’une manière sensible toute sa manière d’être.
Les conversations avec le Révérend Ambrose, au sujet de l’idéal, sous le beau ciel d’automne, en présence des feuilles dispersées, avaient sur Grace un effet magique. Elles eurent pour premier résultat de lui inspirer un très-grand refroidissement pour la société de son cheval et de ses chiens, et un zèle tout nouveau pour la musique. Elle édifia, tous les dimanches, par ses chants religieux, la congrégation de la petite église de campagne. Cela lui importait peu; mais l’approbation du Révérend Ambrose avait un autre prix! En sa compagnie, Grace partait pour un monde nouveau; le Révérend Ambrose lui expliquait comment l’idéal de la vie se trouve dans les tableaux de Fra Angelico: des créatures qui sont humaines, puisqu’il le faut, mais qui se promènent sur un fond bleu avec un nimbe d’or sur le front!... Il s’étendait alors sur les félicités envolées avec le Moyen Age, époque poétique, noble et chevaleresque; il fallait dans la mesure du possible essayer d’imiter ces gens-là, se plaire uniquement dans la contemplation du Beau... Oui, Grace le comprenait!... Et ils se regardaient avec des yeux extasiés!... Les théories du Révérend Ambrose s’alliaient parfaitement avec le sentiment de l’amour terrestre, la perspective d’un bel et bon mariage sanctifiant tout d’ailleurs.
Dans le village, on avait été fort surpris en apprenant que le Ministre avait fait peindre toutes les pièces du presbytère en bleu pâle. Ce décor véritablement poétique eut bientôt son pendant au château. Grace, maîtresse de son propre appartement, avait transformé le petit salon qui lui était particulier, en oratoire; les murs peints fond or et parsemés de lys blancs, le reste du décor à l’avenant, et tout ce qui ressemblait à l’ignoble confortable moderne soigneusement banni.
Son habillement cadra ensuite avec l’appartement, et, un jour, Grace apparut aux yeux de sa mère ébahie, coiffée tout à fait à la Jeanne d’Arc.
De ce moment, Lady Frances reçut moins bien que d’habitude le Révérend Ambrose et vit avec moins de satisfaction la bonne entente qui paraissait régner entre lui et Grace. Lady Frances était une personne incapable d’agir par elle-même, mais elle se promit d’en écrire à l’aînée de ses filles, madame Charles Bland, dans le jugement de laquelle elle avait grande confiance, et qui menait son mari et ses cinq enfants d’une manière à justifier ce sentiment.