I
Miss Elisabeth Dally n’est plus jeune, elle n’a jamais été jolie, et cependant elle est quelqu’un. En premier lieu, elle est riche; de sorte que n’ayant besoin de personne, elle a une quantité de gens à ses ordres, et platoniquement disposés à lui rendre service. Miss Dally aime le monde à la passion; la solitude la tuerait sûrement, et elle fait son possible pour l’éviter. Ses dîners fins, sa bonne humeur l’ont mise à la mode pendant un certain nombre d’années; puis l’éclipse s’est faite visiblement, et insensiblement Miss Dally se serait peut-être vue reléguée au nombre des oubliées, si elle n’avait trouvé un moyen original de se maintenir à la surface. Le premier essai a été si heureux, couronné d’un si brillant succès, que le triomphe de Miss Dally a été complet. Elle a été proclamée un chaperon incomparable! C’est maintenant comme chaperon qu’elle sollicite et obtient des invitations, et tous les ans, de jeunes beautés se disputent l’honneur d’être menées dans le monde sous son égide. Miss Dally sait se faire prier et n’accepte pas qui veut. Sa longue expérience du monde lui a appris qu’il y a dans Londres une quantité de gens riches et bien nés qui, soit manque d’adresse, ou d’entrain, ou de relations, sont restés à la porte de ce qui s’appelle la société, et n’ont pas la moindre chance de voir leurs filles invitées aux bals à la mode. Les maîtresses de maison sont déjà débordées, forcées de faire un tri, et redoutent comme une catastrophe toute nouvelle connaissance. Mais Miss Dally est depuis longtemps dans la forteresse; elle a des duchesses parmi ses intimes amies, de jeunes duchesses qu’elle a vues naître et qu’elle a adorées dès leur enfance, présageant sans doute leurs futures destinées. Tout le monde aime Lizzie Dally; on rit de ses mines, de ses ridicules, mais elle est acceptée, et en vérité son savoir-faire est grand. Quand pour la première fois elle a paru accompagnée d’une «jeune amie», on a d’abord été étonné de cette fantaisie; mais comme la jeune amie était jolie, extrêmement élégante, qu’elle sembla immédiatement au courant de tout, et qu’en outre elle avait épousé un pair avant la fin de la saison, le prestige de Miss Dally s’en accrut beaucoup, et au bout de deux ou trois saisons, il suffisait d’être la «jeune amie» de Miss Dally pour prétendre aux meilleures invitations.
Quant à elle-même, elle paraissait avoir un goût extrême pour son rôle de chaperon, et y apportait un zèle incomparable. Elle était ravie d’avoir du monde chez elle, ravie de sortir tous les soirs; ses conseils étaient bons, solides, et ses jeunes amies s’en apercevaient à leur profit.
Miss Dally y mettait son orgueil; une jeune fille introduite par elle ne devait être entourée que de fils aînés, ou d’hommes sérieux; elle éloignait avec un soin jaloux tous les «detrimentals», tous les cadets, et les joueurs, même riches, étaient mal vus.
Miss Dally était une personne franche et positive, et elle avertissait catégoriquement ses jeunes amies que, si elles étaient disposées à des flirtations inutiles, elle se verrait dans la nécessité de mettre fin à leurs visites; et bien que ces visites fussent à la fois fructueuses et agréables pour Miss Dally, elle aurait fait comme elle le disait.