‹ Mylord et MyladyChapitre 60 sur 62 · I

I

Après une absence de deux ans, absence des plus motivées, l’honorable madame Tudor Hopwaring était revenue à Londres. Cet espace de temps lui avait suffi pour quitter le domicile conjugal avec le plus grand scandale, ayant laissé sur sa table une aimable et insolente lettre d’adieu à son mari, pour être dûment divorcée (il n’y avait pas eu de défense, selon la formule consacrée), et enfin après dix-huit mois de tendresse indépendante, elle avait correctement régularisé sa situation, s’appelant présentement madame Hopwaring, gros comme le bras, et oubliant qu’elle eût jamais été la femme légitime de Sir James Massey. Celui-ci, du reste, l’avait remplacée non moins régulièrement par une charmante petite épousée, blonde de dix-sept ans, avec laquelle il s’était installé à la campagne. Il avait banni de chez lui tous les pianos, tous les cahiers de musique, et il avait averti la nouvelle Lady Massey que sauf le dimanche à l’office (et encore modérément), il ne permettrait jamais à sa femme de chanter.

C’est que la belle infidèle possédait une voix admirable et un talent de musicienne qui l’avait rendue l’idole de la société. C’est à cette voix trop séduisante, à l’accoutumance des duos trop passionnés que beaucoup de personnes attribuaient la chute de la pauvre Barbara; c’était son petit nom. Quant à elle, loin de vouloir faire oublier sa voix harmonieuse, elle l’avait cultivée et étendue de son mieux pendant ses séjours forcés à Paris et à Rome. L’amoureux et heureux Tudor Hopwaring, toujours ravi, fasciné et ensorcelé par cette voix, était un auditeur incomparable, mais jugé insuffisant cependant. Aussi était-ce avec un véritable transport que madame Tudor Hopwaring avait remis le pied dans sa bonne ville de Londres, ne doutant pas du tout d’y reprendre triomphalement sa place, et de faire oublier en un rien de temps la bagatelle du divorce.

Le ménage était très-disposé à quelques sacrifices dans ce but; madame Hopwaring, partie brune, revenait blonde, et elle trouvait à cette transformation une certaine délicatesse dont elle se savait gré. Elle croyait à n’en pas douter que tous ses parents, et ils étaient nombreux, lui feraient bonne mine, et si la sotte famille de Tudor lui tenait un peu rigueur, elle était convaincue qu’on ne tarderait pas à se réjouir de l’honneur de son alliance.

Elle commença par user du crédit illimité que Tudor lui donnait pour remeubler la vieille maison patrimoniale qu’il possédait dans B square; elle répudia tout ce qui aurait rappelé l’installation de Lady Massey, et adopta un pur Louis XVI, des panneaux en grisaille, une sobriété extrême de bibelots, une absence totale d’encombrement; de grands miroirs, des cheminées monumentales, des lustres de cristal de roche, de vieilles soies pâles aux fenêtres, des tapis de Smyrne sombres. Enfin un cadre d’une douceur et d’une dignité extrêmes. Rien ne rappelait le passé, si ce n’est un splendide piano à queue, présent de l’amoureux Tudor, qui se délectait en pensant aux triomphes de Barbara, dont il aurait maintenant officiellement le droit de se montrer glorieux.

Le retour du ménage dans ses foyers fut annoncé correctement dans les journaux qui s’occupent des mouvements du grand monde; les intéressés et les indifférents apprirent en même temps que M. et madame Hopwaring étaient arrivés dans B square pour la saison.

Cette nouvelle fut immédiatement discutée et commentée; pour les âmes innocentes que Barbara comptait parmi ses anciennes relations, elle avait la fascination du crime; pour les jalouses elle semblait une insolence, pour beaucoup elle fut surtout un embarras.

Madame Hopwaring, qui voulait faire une rentrée triomphale, commença par agir hardiment, et exactement comme s’il ne se fût rien passé; mais plusieurs portes qui restèrent résolûment closes devant elle, des saluts non rendus, des billets laissés sans réponse, lui arrachèrent bien vite l’illusion qu’on ne lui tiendrait pas rigueur. On y semblait au contraire cruellement disposé; d’autres venues plus tôt, et ayant traversé les mêmes caps orageux, avaient su se remettre en grâce. Un vent d’indulgence outrée avait soufflé, un vent contraire semblait se lever, et madame Tudor Hopwaring devait être le bouc émissaire de cette réaction. On remémorait toutes ses offenses passées, on se rappelait ses grands airs, son attitude de défi, ses nombreuses flirtations, et par un mot d’ordre tacite, on était résolu à lui faire payer tout cela, même, peut-être surtout, ce talent qui l’avait rendue si glorieuse, et dont elle n’allait plus avoir une occasion qui vaille la peine de se parer.

Madame Hopwaring fut d’abord étonnée, puis résolûment se mit en tête de faire face à l’orage, et de l’emporter de haute main. Elle commença par mettre à ses côtés une vieille cousine, personne irréprochable, orgueilleuse et désagréable, auprès de qui elle s’humilia et qui se fit partout garante du repentir de sa parente, désormais décidée à être un modèle de toutes les vertus. Madame Austor, comblée par le ménage Hopwaring, fit consciencieusement son devoir, mais sans résultat apparent.

Cependant, madame Hopwaring avait repris son ancien «visiting book», et fit annoncer, toujours par la bienfaisante influence de la presse, une série de lunchs, et lança ses invitations, ne s’adressant qu’aux plus huppées, sachant que celles-là auront parfois l’audace qui manquerait à d’autres. Ces lunchs, pour lesquels on mettait couramment cent livres de fleurs sur la table, furent un échec. Quelques femmes acceptèrent, curieuses de revoir Barbara et son installation, mais décidées à ne jamais lui rendre la moindre invitation. Sans se laisser abattre, sans témoigner qu’elle avait le moindre sentiment de son insuccès, madame Hopwaring fit annoncer un bal, et puis carrément s’en alla chez la vieille comtesse douairière de Smallbank. Cette vieille comtesse avait été une des meilleures amies de Barbara pendant la première phase de son existence; la bonne vieille âme, pauvre et toujours endettée, acceptait les invitations avec délices, et presque chaque année patronnait quelque nouvelle maîtresse de maison avide de se faire une «liste», et pour le compte de laquelle elle lançait les invitations:

--Madame une telle chez elle.--De la part de «la comtesse de Smallbank».

Eh bien, Barbara subirait cette humiliation de parvenue; et elle venait conjurer sa chère comtesse de faire les invitations pour son bal; le petit service que Tudor pourrait lui rendre en échange était sous-entendu.

Lady Smallbank hésita un instant, mais, il faut le dire à son éloge, un seul petit instant; elle était pratique, elle ne trouvait pas que madame Hopwaring méritait le traitement qu’on lui infligeait; de plus, elle était fort gênée dans ses affaires, et la chose fut conclue.

Les cartes de madame Hopwaring furent lancées; toutes portaient au coin: «De la part de la comtesse de Smallbank.»

Hélas! ce bal devait être le plus cruel déboire de madame Hopwaring. La crème s’abstint, et il ne vint qu’une légion d’amis inconnus de la vieille comtesse, dont, il faut le dire, les relations étaient un peu mélangées; quelques femmes ignorèrent entièrement madame Hopwaring et ne saluèrent que la comtesse. L’incomparable souper fut un succès parmi la partie masculine, qui donna au grand complet, mais les fleurs merveilleuses (il y en avait pour deux mille livres!) ne furent admirées que par des gens tout à fait indignes d’un pareil régal. Madame Hopwaring, au désespoir, fut admirable d’entrain et de hardiesse. Elle lut, le lendemain, les commentaires entortillés sur sa fête, dont on expliquait l’insuccès apparent; mais, avec un tact de bon stratégiste, elle ne fit pas le plus insensible mouvement de recul, remercia la vieille comtesse avec une générosité reconnaissante, se montra plus que jamais partout, triomphante et aimée, en compagnie de celui qui était indubitablement aujourd’hui le mari et le devoir. A l’Opéra, au Lycéum, au Parc, à Hurlingham, aux courses, partout où l’on se fait voir, on était sûr de rencontrer madame Hopwaring. Ses amies déploraient son manque de tact, qui les mettait si souvent dans l’embarras; mais la galerie se laissait prendre à sa mine assurée; rien ne paraissait au dehors; même Tudor pouvait croire sa femme contente, et, bien assurément, il le croyait; mais Barbara, elle, sentait sa position perdue, et son dépit était affreux.

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