‹ Mylord et MyladyChapitre 62 sur 62 · III

III

Un matin, huit jours à peine avant le concert des _Bouvreuils_, se répandit la stupéfiante nouvelle que la merveilleuse cantatrice russe, qui devait faire aller la foule chez Lady Blanche, n’y chanterait pas! Quelques-uns la disaient malade, d’autres déclaraient qu’elle était partie avec le ténor à la mode; chacun avait son histoire, mais ce qui était indubitable et certain, c’est que Lady Blanche avait reçu une lettre d’excuse, et que, pour une raison bonne ou mauvaise, la prima donna annoncée ferait défaut!

Ce fut une consternation chez les Bouvreuils. Comment la remplacer en si peu de temps? quelle attraction mettre à la place de celle-là? Lady Blanche Beaudisert était anéantie, car elle jugeait, avec une compétence toute désintéressée, les talents divers des Bouvreuils, elle cherchait fiévreusement, parcourant un chapitre de noms, quand tout à coup le vieux Ciréa, impresario de la troupe, s’écria:

--Ah! si Milady Massey, aujourd’hui madame Hopwaring, était encore des nôtres!... Elle chantait autrement mieux que mademoiselle Utzvès. Le malheur est qu’elle n’est plus de la société!

Qui avait dit qu’elle était hors de la société? Lady Blanche fut instantanément sous les armes; Ciréa avait là une idée lumineuse; on avait grand tort de négliger une femme aussi agréable, il n’y avait pas déjà tant de gens de talent dans le monde! Elle, Lady Blanche Beaudisert, demanderait à madame Hopwaring de remplacer cette impertinente cantatrice, oui, ce serait un grand coup, un succès certain! Cette idée émise spontanément et avec décision par Lady Blanche causa une certaine stupéfaction aux Bouvreuils réunis; mais comme personne ne voulait avoir l’air plus prude que sa voisine, on s’attendit mutuellement pour parler, et Lady Blanche ne parut pas douter un instant de leur extrême approbation. Le concert de Midas House serait éclipsé! Elle irait le jour même chez cette bonne Barbara!--elle redevint à l’instant Barbara tout court.--Madame Hopwaring chanterait chez Lady Blanche Beaudisert (Son Altesse Royale présente)! Cette étonnante nouvelle se répandit dans Londres avec la rapidité de l’éclair, et la voiture de Lady Blanche s’arrêtait à peine à la porte de madame Hopwaring, que déjà le potin avait fait le tour de la ville.

Madame Hopwaring était «at home»; Lady Blanche avec le plus beau sang-froid monta l’escalier précédée du correct maître d’hôtel, et entra chez son ancienne amie comme si elles s’étaient vues peu de jours auparavant; elle ne laissa pas le temps à madame Hopwaring de s’étonner, lui donna une cordiale poignée de main, s’assit, et de l’air le plus naturel entama l’entretien.

--Je viens vous remercier des billets que vous m’avez pris; c’est bien aimable de votre part; mais ce qui serait bien mieux encore... Pourquoi ne chantez-vous donc pas pour nous?... Oui, pourquoi?

Lady Blanche Beaudisert faisait cette question avec la simplicité d’une colombe.

Barbara Hopwaring était une personne qu’on trouvait toujours à la hauteur des circonstances; elle n’avait pas vu Lady Blanche depuis trois ans, et elle ne s’attendait guère à cette requête; mais elle comprit tout de suite qu’une complication était survenue, et répondit comme si elles eussent déjà discuté la question la veille:

--Oh! vous n’avez pas besoin de moi, Lady Blanche!

--Tout au contraire, je ne vous cacherai pas que vous nous seriez de la plus grande utilité; nous sommes dans un grand embarras, et comme vous êtes si obligeante en ces occasions, j’ai pensé que comme ancienne amie, je pouvais vous demander cela.

--Si vraiment je vous rends service, Lady Blanche, ce sera avec plaisir que je chanterai.

--Thank you, dear, mille et mille fois; venez donc goûter demain, si vous n’êtes pas engagée. Je vous montrerai le programme; votre ancien professeur Ciréa est notre impresario; il ne parle que de votre talent.

Et tout de suite Lady Blanche mit l’entretien sur les sujets indifférents, la politique, les expositions, resta une demi-heure et en disant adieu laissa tomber que la princesse serait présente!

Il avait suffi de cette demi-heure pour faire reprendre absolument pied à Barbara; elle se persuada que cette démarche était la plus naturelle du monde, et parla à Tudor, quand il rentra, d’aller goûter chez Lady Blanche Beaudisert, comme d’un incident tout prévu. Le mari, avec le tact de son sexe, témoigna une joie bête, et se promit un triomphe délicieux à entendre sa Barbara chanter devant la princesse, et tout de suite autorisa tous les frais de toilette du monde.

Le goûter chez Lady Blanche fut parfaitement cordial et agréable; le vieux Ciréa, qui avait beaucoup de peine à ne plus appeler son ancienne élève «mylady», organisa la partie technique du programme, et Barbara s’aperçut qu’elle allait avoir la part du lion; elle ne recula pas, très-résolue de rendre à Lady Blanche sa politesse. Les Bouvreuils mâles qu’on réunit le même soir autour d’elle manifestèrent leur enthousiasme, et il aurait semblé à un observateur que madame Hopwaring n’avait jamais quitté Londres que pour un voyage d’agrément. Ce fut une ovation admirable d’ensemble; les Bouvreuils triomphants parlèrent de leur concert comme d’une solennité hors ligne, se moquant sans ménagements des grands préparatifs de Midas House, pour écouter les Misses Blaine jouer du violon!

Madame Hopwaring, avant même de s’être fait entendre, remontait, remontait. Deux ou trois opportunistes, de ces personnages qui sont les baromètres de l’opinion, lui adressèrent immédiatement des invitations à des bals qui ne devaient avoir lieu qu’à un mois de la date, courant la chance qu’elle fût encore à la mode à cette échéance. Elle, jouissait avec délices de ce changement d’atmosphère, se dilatait, embellissait, retrouvait sa voix des jours amoureux, et ravissait le vieux Ciréa!

Le grand jour vint, et à la même heure, on roula le tapis rouge devant la porte de Midas House, et devant la maison beaucoup plus modeste de Lady Blanche. Mais la curiosité portait là tout le beau monde; revoir Barbara Hopwaring n’était pas un mince attrait; on trouvait que Lady Blanche avait bien fait, et plus d’une intelligente maîtresse de maison enviait son initiative.

Les ducs royaux, car deux qui avaient de légères obligations à Sir Giorgus Midas firent acte de présence, furent étonnés de se trouver au milieu d’une assistance aussi ordinaire. La crème, duchesses en tête, était allée entendre Mrs Tudor Hopwaring! Lady Blanche avait accompli des miracles pour multiplier les places; une vérandah couverte avait été érigée sur le balcon, les marches de l’escalier conduisant au second étage mises à profit, et le flot montait toujours.

La Princesse n’était pas là, mais son fauteuil, défendu avec un soin jaloux, attirait tous les regards respectueux. Les regards et les oreilles eurent bientôt de quoi s’occuper. Le vieux Ciréa, admirablement cravaté et constellé de bijoux, prit sa place d’accompagnateur, et bientôt les musiciens parurent.

La sonate en B fut médiocrement écoutée, quoique violoncelle et violon fussent tenus par des mains féminines et distinguées! Toute l’attention était réservée pour le troisième morceau du programme!

Madame Tudor Hopwaring parut enfin, s’avança près du piano, non en coupable amnistiée, mais en triomphatrice. Elle jeta ses premières notes avec un éclat joyeux. Était-ce absence, fruit défendu, scandale, on ne put le savoir; mais elle excita un véritable délire! Les duchesses ci-dessus mentionnées tournèrent vers Tudor Hopwaring leurs aristocratiques sourires; une ovation suivit une autre, et quand le concert terminé et Lady Blanche à l’apogée du contentement, madame Hopwaring put recevoir les compliments, la foule d’amis et d’amies s’empressa autour d’elle, lui tenant la main, la complimentant. On ne pouvait vraiment demander à une personne d’un tempérament aussi artistique les idées d’une petite bourgeoise de Clapham! Tout fut oublié, ou plutôt non! madame Hopwaring divorcée et remariée commença une carrière de succès et de triomphes que n’aurait jamais connue Lady Massey.

Et voilà comment ce que tant d’efforts, d’argent et de temps dépensés n’avaient pu faire, une cavatine bien chantée l’accomplit en une heure.

TABLE

Le Portrait 1 La Rencontre 23 Dancing 39 Kitty Dove 59 House Party 81 Les Gants 103 Le Strophion 123 Yachting 149 Avec effraction 171 L’Idéal 191 L’Ambitieuse 209 Le Chaperon 231 Four in hand Club 249 Rédemption 269

PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.

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