CHAPITRE VI
LA LOUISIANE ET LES ÉTATS-UNIS.
Situation des États-Unis au moment de l'achat de la Louisiane. -- D'ataviques influences rattachent l'Amérique du Nord à son pays d'origine. -- Impossibilité de s'abstraire de la politique européenne. -- Action réciproque. -- La cession de la Louisiane inaugure l'ère des relations internationales et des prétentions à devenir une puissance mondiale. -- L'incorporation d'un territoire nouveau soulève des difficultés constitutionnelles.
Au moment de la cession de la Louisiane, quelle était la situation des États-Unis? Elle était encore précaire. Beaucoup avait été fait mais beaucoup restait à faire. On n'en était qu'à l'aurore d'une journée qui devait s'épanouir splendidement.
La grandeur de l'entreprise avait consisté, jusqu'à présent, dans la réalisation d'une grande idée: l'affranchissement de la tutelle anglaise.
Ceux qui s'y étaient employés avec l'habileté et le courage que l'on sait constituaient une élite, c'est-à-dire, une minorité. Les autres, suivant de plus ou moins loin, se confondaient dans la masse ignorante, anonyme, dont l'ensemble formait une population d'un peu plus de 5.000.000 d'habitants d'après le recensement de 1800,--population composée de blancs qui ne reculaient pas devant la nécessité illogique d'exploiter quelques millions d'esclaves nègres--nécessité d'ailleurs transitoire qui, plus tard, devait aboutir à l'inéluctable conflit mettant aux prises, dans une lutte effroyable, le Nord et le Sud.
Pour le moment, la situation matérielle et économique laisse beaucoup à désirer. La puissance des États-Unis ne réside encore que dans la volonté de la réaliser. Et cette volonté, qui s'est manifestée surtout dans le domaine de la politique, a dû aller d'abord au plus pressé.
La mise en valeur du sol n'avait pas pu être menée bien loin. Il fallait, avant tout, être les maîtres de ce sol. Et malgré près de deux siècles de luttes, le pays n'était pas entièrement conquis. La forêt enserrait encore, de son mystère dangereux et attirant, les centres habités; le minerai inutilisé dormait toujours dans son lit de roches. Presque toute la population était agglomérée sur les côtes où seul se rencontrait un peu de vie civilisée mais accentuant périodiquement, dans ses manifestations essentielles, la tendance inévitable de se développer vers l'Ouest.
La ville de New-York, quoique possédant un passé historique, ne présentait pas beaucoup d'apparence de luxe et de richesse. Philadelphie semblait avoir sacrifié à un plus grand souci de l'esthétique et méritait d'avantage l'admiration des touristes[38]. Boston, le centre intellectuel, la Mecque littéraire et politique, mal pavée, malpropre, avait toutes les allures d'une vieille ville anglaise où l'on va faire son marché. Washington émergeait du sein d'une solitude marécageuse, malsaine, où la Maison-Blanche, à moitié édifiée, s'élevait non loin des rives du Potomac, entourée seulement de quelques bâtisses minables où, pendant l'été de 1800, les membres du Congrès trouvèrent chichement à se loger. L'apparence matérielle de tous ces municipes semblait le symbole de la nationalité américaine: un commencement, un effort pour se libérer d'ancestrales influences vers une nouvelle conception de vie.
[Note 38: Mémoires du duc de Liancourt.]
Ce changement se pressentait plutôt qu'il ne s'affirmait sous des formes concrètes. Pour le passant, le train ordinaire de l'existence présentait encore l'aspect coutumier. Et le héros de Washington Irwing, Rip van Winckle, se réveillant d'un long sommeil à peu près en 1800, remarqua peu de modifications autour de lui, excepté sur les emblèmes officiels où la tête du Président Washington avait remplacé celle du roi Georges.
Les conditions économiques, en somme, avaient été très dures pendant tout le XVIIIe siècle et la vie, en général, n'avait pas progressé depuis les temps coloniaux.
Les hommes qui, par leur situation sociale, leur talent, purent prendre la direction du mouvement, répondirent aux tendances latentes, endormies dans les consciences, en s'efforçant d'imprimer un cachet national aux manifestations essentielles d'une nation en train de devenir et qui se cherchait encore. On put constater des prétentions exagérées, parfois prématurées, dans la politique, dans la société et dans la littérature. Mais, avant tout, il fallait s'affirmer en face des empiétements de l'étranger et donner une direction habile aux relations internationales dont le pivot oscillait toujours, en ce qui concernait l'Europe, entre la France et l'Angleterre.
C'était là la tâche principale, mais aussi le point faible et difficile, les Américains, absorbés par tant de besognes immédiates, s'étant longtemps habitués à considérer les affaires étrangères comme négligeables,--les nations étrangères même comme n'existant pas pour eux. D'après ce point de vue étroit et exclusif, leur histoire, leur système politique, leur évolution sociale, tels les produits d'un sol spécial, n'avaient rien à voir avec ce qui se passait dans les autres pays. Ces expressions consacrées: «Vieux Monde»,--«Nouveau Monde», devaient s'appliquer à deux formes d'humanité absolument distinctes qui, ne se devant rien, avaient le droit de s'ignorer.
Erreur dangereuse!
L'humanité, dans son ensemble, ne connaît pas une séparation aussi absolue. Cette humanité est diverse dans ses types représentatifs, depuis l'individu hostile à un individu, jusqu'à la collectivité ennemie d'une autre collectivité, mais dans ses manifestations de sympathie ou de haine, elle ne peut s'abstraire entièrement des lointaines traditions dans lesquelles une de ses fractions retrouve l'origine de sa mentalité,--elle ne peut s'affranchir de l'influence des ancêtres, qui ont façonné la majorité des individus, sans distinction de lieu et de temps, ou un groupement unique, même si ce groupement s'est partagé en deux branches séparées.
Les illusions des Américains qui, pendant un temps, prétendaient ne relever que d'eux-mêmes, ne sont donc pas admissibles. Pas plus parmi les nationalités que parmi les espèces animales, il n'y a de génération spontanée. Malgré les âpres revendications de la politique des nationalités trop exclusives, aucun peuple ne peut vivre longtemps sur son propre fonds et faire abstraction du glorieux héritage mondial dont les acquêts successifs se sont accumulés pendant près de deux mille ans.
Étant donnée, cependant, la situation géographique, les conditions de développement, les grandes distances, si un groupement d'individus a pu croire un instant, avec quelque apparence de raison, à la possibilité de tirer tout de soi et de ramener tout à soi, ce fut, certes, le groupement dont nous nous occupons. Il ne l'a pas pu plus que les autres,--d'abord, parce que c'eût été son arrêt dans le progrès, ensuite, parce qu'il contenait en lui d'immenses forces d'absorption et d'expansion:
En effet, dès que les Américains se trouvèrent en présence de questions politiques plus compliquées, ils comprirent que, malgré la séparation momentanée, une solidarité a toujours existé entre eux et l'évolution de l'activité européenne.
Après avoir coupé tout lien les rattachant à l'Europe et, principalement, à cette partie de l'Europe dont ils avaient un jour fait partie intégrante, les Américains s'aperçurent, un beau matin, qu'ils ne faisaient que continuer, à une date différente, le geste esquissé par des Anglais du XVIIe siècle, et aussi, que, dans les manifestations spéculatives de la pensée, ils ne faisaient que s'inspirer des plus importantes manifestations de la pensée européenne.
Il est donc évident qu'ils ne pouvaient pas demeurer étrangers et indifférents à l'histoire du Vieux Monde, dans les temps antérieurs,--et qu'ils seraient appelés, d'un jour à l'autre, à jouer un rôle dans l'histoire qui se préparait pour les temps à venir.
Dans le passé, à mesure qu'ils s'en éloignaient, ils trouvaient des points de repère, des noms glorieux dont leurs noms obscurs étaient comme un prolongement partiel. En effet, Guillaume le Conquérant n'a-t-il pas conquis pour eux? La grande Élisabeth n'a-t-elle pas été leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas été leur poète? Cela est tellement vrai que, malgré la scission politique et intellectuelle qui, à partir d'une certaine époque, s'accentue entre les citoyens de l'Amérique septentrionale et les sujets de Sa Majesté britannique, les premiers écrivains qui cherchèrent à créer une littérature nationale, à tendance exclusivement américaine, ne peuvent se dégager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement américain, d'un cachet original directement inspiré du puritanisme, ne pouvoir écrire sur l'Angleterre sans l'appeler: «Our old Home.»
Si, au point de vue diplomatique, l'Amérique prétendit ainsi longtemps demeurer isolée des mouvements plus ou moins importants qui se produisaient en Europe, cette fierté bien relative contenait une grande part d'illusion. Le terme «Nouveau Monde» ne peut s'appliquer qu'aux conditions matérielles du pays, aux conditions spéciales imposées par la flore et la faune, mais en réalité, tout le reste, sous des dehors plus primitifs, était aussi vieux que la vieille Angleterre. Qu'ils le voulussent ou non, les Américains, même à leur insu, furent mêlés, de tout temps, aux querelles internationales qui bouleversaient l'Europe. Dès le début, l'établissement des Colonies occasionna de longues luttes entre l'Angleterre, la France et l'Espagne. Les traités de Ryswick (1697), d'Utrecht (1713), d'Aix-la-Chapelle (1748), de Paris (1763), tous traités qui avaient mis fin à des contestations d'aspect essentiellement européen, contenaient cependant des clauses relatives à des territoires situés en Amérique. La guerre de Sept Ans qui, en Europe, avait pour cause la rivalité de deux monarchies de droit divin, débuta, en Amérique en 1754, par un fait d'armes du colonel Georges Washington. Enfin, en combattant pour l'indépendance, les fondateurs de la République américaine mirent de nouveau face à face les deux peuples rivaux qui, après s'être disputé la domination des mers, retrouvaient leur rivalité dans les grandes entreprises coloniales.
Mais tels contacts avec la politique européenne, qui obligeaient un peu malgré eux les Américains à élargir leur champ d'action, ne répondaient encore qu'à des nécessités indirectes. Avec le traité de la Louisiane, l'action devient, pour ainsi dire, directe; les intérêts immenses qui en découlent pour les États-Unis leur promettent un développement infini; désormais, ce ne sera pas seulement leur politique qui doit suivre les fluctuations de la politique européenne,--c'est cette dernière qui doit compter souvent avec les exigences de la politique américaine.
Ainsi, le Premier Consul, pour mieux atteindre l'Angleterre, l'attaque en Europe et la diminue en Amérique, en ouvrant, pour les États-Unis, l'ère des agrandissements territoriaux destinés à recevoir l'afflux des nombreux immigrants et à provoquer cette poussée formidable qui, dans toutes les branches de l'activité humaine, transforma de vastes étendues désertes et inexploitées en la ruche admirable où palpite et s'agite une démocratie en travail et en lutte.
D'autre part, si la cession de la Louisiane inaugura, pour les États-Unis, la série des relations internationales leur permettant de devenir une puissance mondiale, cette cession souleva aussi à l'intérieur du pays des questions constitutionnelles qui remirent aux prises l'âpre hostilité des partis.
Et d'abord, rendons-nous compte de l'importance de l'acquisition: elle comprend tous les États de l'Arkansas, Missouri, Iowa, Nebraska, Dakota septentrionale et méridionale, une partie des États de Minnesota, Kansas, Colorado, Montana, Wyoming, la Louisiane proprement dite, tout le territoire indien et une partie du territoire d'Oklahoma. La superficie de ces États était sept fois plus grande que la Grande-Bretagne et l'Irlande, quatre fois plus grande que l'Allemagne, l'Autriche ou la France; trois fois plus grande que l'Espagne et le Portugal; sept fois plus grande que l'Italie et deux fois plus que l'Égypte; dix fois plus grande que la Turquie et la Grèce; trois fois plus grande que la Suède et la Norvège et à peu près six fois plus que le Japon. En résumé: la Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Espagne et l'Italie réunies, répondaient à peine à l'étendue de cette vaste succession de pays.
C'était beaucoup pour les facultés d'assimilation d'une confédération d'États qui n'en était encore qu'au début de sa carrière constitutionnelle. À peine arrivait-on à s'entendre au sujet de l'administration, des droits plus ou moins étendus et réciproques des Parlements particuliers et du Congrès et quelques-uns s'effrayèrent des difficultés qu'allait faire surgir ce subit accroissement de territoires qui viendraient ajouter aux difficultés, aux contestations, aux délicates questions d'initiative et d'entreprise politique appartenant à chaque état pris en soi ou à l'Union entière prise dans son ensemble.
Ce fut une occasion propice pour les Fédéralistes de relever la tête.
Le président Jefferson et ses représentants, Livingston et Monroe, furent critiqués dans leur empressement patriotique à signer un traité qu'ils croyaient avantageux, mais qui, pour être valable, devait avoir l'assentiment du Congrès. Or, pour ne pas laisser passer une occasion qui ne se serait sans doute plus représentée, les hommes intelligents et judicieux appelés à discuter avec les représentants de Napoléon n'avaient pas jugé nécessaire de se munir de cet assentiment.
Quand on en discuta le bien fondé, des citoyens d'une notoriété et d'une autorité incontestables, tels Pickering, Griswold et d'autres, émirent des doutes sur la validité du traité et sur l'opportunité de l'agrandissement qui en fut la conséquence. Le débat commença à la Chambre le 24 octobre 1803, dans un désarroi de l'opinion où républicains et fédéralistes changèrent réciproquement leur fusil d'épaule. Des fédéralistes avérés comme Gouverneur Morris abondèrent dans le sens des républicains avancés, partisans résolus de Jefferson.
Au point de vue strict du droit constitutionnel, les objections étaient nombreuses et judicieuses.
L'article 3 du traité spécifiait que les habitants du territoire cédé seraient incorporés dans l'Union.
Or, ni le Président du Sénat, ni le Président du Congrès n'étaient qualifiés pour ratifier une pareille incorporation. D'après la constitution, il fallait le consentement particulier de chaque état pour qu'une contrée étrangère pût être admise comme un membre de l'Union. En principe, d'ailleurs, l'essence même d'un gouvernement républicain s'oppose à ce que l'étendue de son territoire soit démesurément agrandie, car plus cette étendue s'accroît, plus s'accroissent aussi les difficultés suscitées par la divergence des origines et des coutumes. Ceux qui ne reconnaissaient pas la nécessité inévitable de s'étendre vers l'Ouest, seule condition pourtant d'une expansion future et systématique, craignaient que les États de l'Est en fussent diminués dans leur importance et n'en vinssent à former un empire séparé et indépendant. Et même, sans envisager une telle séparation comme fatale, les citoyens qui émigreraient vers ces vastes contrées seraient tellement éloignés de la capitale de l'Union, qu'ils finiraient par se soustraire à tout contrôle gouvernemental, au point de devenir, pour les compatriotes de l'Est, des étrangers ayant à défendre des intérêts contraires aux leurs.
À toutes ces raisons qui émanaient d'une conception logique mais un peu étroite, on pouvait opposer la faculté accordée au Congrès d'agrandir le territoire quand il s'agissait du bien-être général et de la défense nationale. Dans ces conditions, une annexion était parfaitement légale et à ceux qui demandaient avec ironie s'il ne serait pas possible d'annexer aussi légalement l'Angleterre ou la France, Randolph fit cette réponse un peu naïve mais décisive: «Nous ne pouvons pas, parce que nous ne pouvons pas.»
On cherchait de mauvaises raisons et on donnait de mauvaises explications.
Pourquoi ne pas aller jusqu'à l'absurde et préconiser l'annexion de quelque nation étrangère de plus de 10 millions d'habitants--l'Afrique par exemple--et exposer de la sorte les annexeurs à être mangés par les annexés? On discutait dans le vide.
En réalité, ces discussions ne portaient que sur des subtilités constitutionnelles. Au fond, on était d'accord sur le résultat acquis: on était divisé sur la manière d'envisager la méthode employée pour arriver à ce résultat. La vieille querelle des Républicains et des Fédéralistes renaissait.
La Louisiane, en effet, ne pouvait être considérée que comme un État ou comme un territoire. Dans le premier cas, constitutionnellement parlant, l'Union n'existait plus; dans le second cas, le gouvernement n'était plus une république, mais un empire avec la souveraineté dérivant du pouvoir de déclarer la guerre et de signer des traités.
Le grand intérêt de ces débats provenait précisément de l'opportunité dans laquelle se trouvaient les États-Unis de modifier le caractère de leur constitution. À l'occasion de l'annexion de la Louisiane, prélude, sans doute de nouveaux agrandissements promis à la grandeur future du pays, on pouvait deviner la solution des problèmes politiques qui divisaient encore les deux partis en présence. La théorie fédéraliste contenait en germe la conquête et l'empire; la théorie républicaine tendait à l'absorption pacifique des pays par l'assimilation.
En attendant et en tout état de cause, et quelles que fussent, à cette date de l'évolution américaine, les différentes opinions des différents hommes d'État qui prétendaient s'imposer, la nécessité s'imposait aussi, pour le gouvernement, de s'acquitter de sa haute mission qui consistait, avant tout, à gouverner.
La faculté d'acheter un territoire étant admise en principe, la faculté de le gouverner en découlait nécessairement. La difficulté commençait quand il s'agissait de déterminer quels seraient les droits du gouvernement sur ce territoire. Serait-il traité comme les anciens États de l'Union? ou serait-il administré comme un territoire particulier? Question délicate, le Congrès pouvant exercer sur des territoires annexés par lui un pouvoir qu'il ne saurait imposer aux États. Cette distinction entre les États et les territoires pouvait mener loin.
Si l'on considérait la Louisiane comme un territoire annexé, le Président y remplaçait simplement le roi d'Espagne; les fonctionnaires et officiers remplaçaient ceux du roi et leur nomination dépendait exclusivement du Président, sans l'intervention du Sénat. Mais un tel gouvernement était absolument incompatible avec la constitution américaine,--c'eût été l'émanation directe du despotisme espagnol concentrant, en la personne d'un intendant général, représentant du roi, tous les pouvoirs civil, militaire, législatif et exécutif,--et ne laissant au peuple, en fait de droits politiques, que le devoir d'obéir en silence.
Les Fédéralistes purent objecter que les pouvoirs ainsi conférés au Président étaient inconstitutionnels. Le principe de la souveraineté qu'ils défendaient par ailleurs, ils l'attaquaient quand il s'agissait de le faire prévaloir au profit du représentant de l'idée républicaine.
Les Républicains répondirent que la Constitution était faite pour les États et non pour les territoires et qu'en l'occurrence les États-Unis se trouvaient dans la nécessité, au nom d'un patriotisme bien entendu, de prendre possession de la Louisiane, en toute souveraineté.
Ce point fut acquis et il fallut s'incliner.
On divisa, alors, le pays dont l'acquisition avait été reconnue valable, au 33° parallèle, ligne qui devait séparer l'État des Arkansas du territoire de la Louisiane. Le pays au nord de cette ligne fut appelé le District de Louisiane et soumis au gouvernement territorial d'Indiana, surtout habité par des Indiens. Le district Sud, qui fut appelé «territoire d'Orléans», contenait une population d'environ 50.000 personnes, comprenant les éléments d'une société organisée et policée. D'après les termes mêmes du traité: «les habitants du territoire cédé devaient être incorporés dans l'Union des États-Unis et admis, aussitôt que possible, conformément aux principes de la Constitution fédérale, à la jouissance de tous les droits, avantages et immunités de citoyens des États-Unis et, en attendant, maintenus et protégés dans l'entière jouissance de leur liberté, propriété et de la religion qu'ils professaient.»
En attendant, il est vrai, le gouvernement accordé à la Louisiane pouvait soulever bien des critiques. N'était-il pas à la fois arbitraire et contradictoire? Le pouvoir octroyé au gouverneur de ce nouveau territoire était presque royal et un représentant du Kentucky compara Jefferson à Bonaparte. M. Campbell, de Tennessee, alla jusqu'à taxer tout le système de despotisme: on n'y trouvait pas, dit-il, la moindre trace de liberté et les droits promis par le traité n'étaient même pas mentionnés. Ce ne devait d'ailleurs être qu'un régime transitoire. Le Dr Eustes, de Boston, était, en effet d'avis qu'un certain despotisme était nécessaire au début; selon lui, l'entière liberté civile ne pouvait être accordée brusquement à un peuple habitué au joug de la royauté espagnole.
Pauvres Louisianais!
Survivants d'un établissement français, un instant florissant, soumis, depuis, à bien des vicissitudes, ils cherchaient en vain à se rattacher à leur pays d'origine,--tout tendait à les en séparer pour toujours: la politique de la mère-patrie, la situation géographique, les aspirations américaines. Entourés de tribus sauvages, déprimés par la tyrannique administration espagnole, ils avaient à peine pu espérer renouer la trame des traditions nationales, en étant de nouveau incorporés à la France, qu'ils passaient, en un tour de main, sous la domination des États-Unis qui les considéraient naturellement comme des étrangers dont il fallait, pendant quelque temps, éprouver les facultés d'assimilation. Ces idées constituaient, en somme, le fond de toutes les discussions qui eurent lieu à la Chambre et au Sénat au sujet de cet achat et de cette incorporation de territoires nouveaux. En résumé, les Louisianais, auxquels on avait solennellement promis tous les droits de citoyens américains, furent considérés, pendant un certain temps, comme formant un groupement à part, non comme des citoyens libres, mais comme des sujets placés, politiquement parlant, plus bas que les dernières des tribus indiennes auxquelles on n'avait jamais refusé le droit de se gouverner elles-mêmes.
Il ressort de ces débats que l'affaire de la Louisiane si délibérément traitée par Bonaparte soulevait, pour les États-Unis, des problèmes de politique extérieure et intérieure de la plus haute importance. À l'extérieur, c'était l'immixtion de l'Union dans les complications mondiales et, en l'occurrence, une influence décisive exercée sur la marche des événements européens, sur l'issue des guerres que le Premier Consul se préparait à déchaîner contre la domination anglaise. À l'intérieur, ce fut l'occasion de mettre au point des questions d'ordre constitutionnel qui touchaient au principe même de la démocratie. Cette démocratie, malgré les luttes sanglantes et diplomatiques qu'elle eut à soutenir contre une métropole située à tant de milles de distance, au-delà de l'Atlantique et évoluant dans une atmosphère toute différente, avait pu se développer sur un terrain quasi vierge de toute atteinte monarchique et despotique. Les querelles intestines, qu'elles fussent alimentées par une théocratie intransigeante ou fomentées par un loyalisme suranné, avaient toujours eu pour base: l'esprit d'indépendance,--et pour but: l'affranchissement de l'individu. Conception simple et claire au triomphe de laquelle fut, jusqu'à présent, consacrée une politique simple et logique aussi dans ses grandes lignes.
Mais, dès qu'à ces éléments sociaux, économiques et théologiques, d'essence anglo-saxonne, vinrent se mêler les éléments constitutifs de nations étrangères, longtemps soumises au joug oppresseur des vieilles monarchies française et espagnole, les conditions de vie et d'administration se compliquèrent nécessairement, prirent plus d'ampleur et il fallut se résoudre à des concessions pour gouverner. Le Président Jefferson et ses partisans, tout le parti républicain en un mot, se trouvèrent donc devant la nécessité de transiger avec des principes réputés intangibles, auxquels, pour un temps du moins, il était besoin de donner une interprétation plus souple, davantage adaptée aux multiples aspects d'une confédération de contrées aux origines si opposées.
Un tel changement se produit généralement, en matière de gouvernement, quand on passe, de la sphère un peu étroite de l'opposition, à la responsabilité plus élargie du pouvoir. Il n'en est pas moins vrai que ceux qui s'alarmaient des immunités accordées au Congrès, immunités imposées par la nature physique et politique de la Louisiane, n'avaient pas tort. Elles constituaient, en effet, une violation des droits constitutionnels. Et l'on pouvait dire, à juste titre, que le gouvernement qui y avait été contraint par les événements, n'était plus un gouvernement de républiques confédérées, mais bien le gouvernement d'une démocratie consolidée: ce n'était plus un gouvernement libre mais un gouvernement despotique: despotique, puisqu'il était avéré que Jefferson avait acheté une colonie étrangère, non-seulement sans le consentement de ses habitants mais contrairement à leur volonté, et qu'il l'avait annexée par un acte absolument contraire à la Constitution.
Si l'on s'en tient à la lettre de cette constitution, les accusations d'arbitraire et les critiques acerbes, les attaques, les joutes oratoires, les discussions de droit et de fait qui mirent aux prises les différents partis représentés par des orateurs de talent ou par des juristes experts, se justifiaient amplement. Cependant, elles ne répondaient vraiment qu'à des agitations locales, à des intérêts limités dont le rayonnement ne portait pas bien loin, tandis que la politique des États-Unis, telle que la concevait Jefferson, consistait précisément, quels que fussent les obstacles à surmonter, à reculer les frontières vers l'ouest, à agrandir l'étendue des territoires dans le but d'y verser le trop-plein des populations qui risqueraient un jour d'étouffer entre la mer et les monts Alleghanys,--à s'emparer, avant tout, des vastes étendues allant de la région des Grands Lacs jusqu'au golfe du Mexique, dans le but de pouvoir offrir une hospitalité large et indépendante aux nombreuses théories d'immigrants qui allaient bientôt venir de toutes les parties du monde. C'était la mission de la confédération américaine: avec des résidus de nationalités, composer une nation, avec des déchets de races, recréer une race,--à moins que sa grandeur ne consiste à passer un peu dédaigneusement sur le principe des nationalités, sur le préjugé des races, pour amalgamer races et nationalités en une vaste union, au sein de laquelle l'impérieuse puissance des intérêts généraux et collectifs mettrait au second plan, sans les anéantir toutefois, les tendances particularistes, les origines différentes, les religions, et les coutumes,--le tout réuni et coordonné sous la bannière étoilée qui porte cette devise: _E pluribus unum!_