‹ Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienneChapitre 8 sur 34 · III.]

III.]

À la date où nous sommes, pendant l'été de 1805, Monroe retournant à Londres, constata que, pendant son absence, Pitt s'était efforcé de faire passer, dans des mains anglaises, tout le commerce des Indes occidentales. Son pays était encore lésé.

Lord Mulgrave, le Ministre des Affaires Étrangères, avait beau l'assurer des sentiments bienveillants que le gouvernement de Sa Majesté Britannique nourrissait à l'égard des États-Unis, il n'en était pas moins avéré que, tous les jours, des vaisseaux américains étaient capturés, dans les eaux même de la Manche, par des marins anglais qui prétendaient agir conformément aux prescriptions de la loi de 1756. Décidément, Lord Mulgrave, ainsi que Talleyrand et Cevallos, traitait Monroe en quantité négligeable. Sa mission diplomatique ne pouvant aboutir, il ne lui restait plus, après l'échec de tant d'efforts qui méritaient un meilleur sort, qu'à engager son gouvernement à persévérer dans sa résolution énergique, au prix même d'une guerre qui serait déclarée simultanément à la France, à l'Espagne et à l'Angleterre. «Je suis sûr, écrivit-il à Madison[47] qu'une pression exercée en même temps, sur chacun de ces pays, produirait un bon effet sur l'autre.»

[Note 47: Monroe to Madison, 18 octobre, 1805; _State Papers_, III, 106. Monroe to colonel Taylor, 10 septembre 1810; Monroe mss.; _State Department_, _Archives_.]

En réalité, les efforts de Monroe se heurtaient à la fatalité des événements. Son patriotisme voyait clair, seulement ce patriotisme un peu intransigeant, devançait les temps. Il indiquait les routes à suivre dans lesquelles, sous l'impulsion de Jefferson, il était déjà engagé, mais il ne pouvait venir à bout des nombreux obstacles diplomatiques dressés devant lui par les compétitions des gouvernements européens qui s'enchevêtraient et se combattaient en considérant toujours l'Amérique septentrionale comme le pays où leur rivalité plus ou moins heureuse pourrait trouver des compensations utiles. Au moment de la cession de la Louisiane, un rapprochement s'était opéré entre la France et les États-Unis. L'affaire de la Floride qui fut la conséquence de cette cession créait naturellement des difficultés avec l'Espagne soutenue par le gouvernement français, et, brochant sur le tout, la question du commerce des neutres mettaient maintenant aux prises les cabinets de Washington et de Londres.

Dans ces conjonctures, il était délicat, pour Jefferson, de prendre un parti. On comprend son hésitation: comme toujours, le premier magistrat de la République américaine devait fatalement choisir entre la France et l'Angleterre. En histoire, les hypothèses sont illusoires. Pourtant, on peut se demander ce qui serait arrivé si, obéissant aux conseils de Monroe et d'Armstrong, il avait ordonné, au mois d'août 1805, à ses troupes de traverser la rivière Sabine et d'occuper le Texas jusqu'au Rio Bravo. En droit, une pareille initiative pouvait parfaitement se justifier de la part du chef d'un pays qui avait, en somme, hérité de tous les droits de Napoléon sur la Louisiane. C'était la guerre avec l'Espagne, par conséquent, avec Napoléon lui-même, puisque nécessairement la France aurait marché contre les États-Unis; c'était, peut-être, la conquête facile de la Floride et, en même temps, toutes les difficultés avec l'Angleterre aplanies, car les controverses au sujet du commerce des neutres, du blocus, de la presse des matelots, tombaient, du même coup, au second plan. C'était, en allant jusqu'au bout, et en admettant que la guerre avec la France pût durer deux ans, la possibilité de s'allier avec les patriotes espagnols et de donner, de loin, le signal du mouvement qui, en Europe, allait s'accentuer contre le joug de Napoléon. Perspective brillante et séduisante qui devait sourire à l'âme républicaine de Jefferson. Mais c'était risquer gros jeu et, en fin de compte, puisqu'il aurait déclaré la guerre au nom de ses principes républicains, ces mêmes principes le firent définitivement pencher vers la paix.

Cependant, Turreau n'avait pu percer le secret de ces subtils mouvements d'opinion. On ne lui avait manifesté aucun mécontentement et, tout en reconnaissant que les négociations avec l'Espagne avaient absorbé tous les esprits judicieux, il se crut justifié au plus grand optimisme en ce qui concernait les sentiments professés par les Américains à l'égard de la France, allant jusqu'à mettre cette phrase dans la bouche de Jefferson:

«Eh bien! aurait-il dit,--puisque l'Empereur le désire, l'arrangement sera remis à des temps meilleurs»!

Il est douteux que le Président ait exprimé son désir de conciliation dans une forme aussi obséquieuse; mais l'Empereur avait tout lieu d'être satisfait de l'empressement de Jefferson à lui donner satisfaction et du zèle de son représentant.

Ce zèle était parfois intempestif et indiscret, comme lorsqu'il se manifesta à l'occasion de l'arrivée du général Moreau aux États-Unis. Turreau émit la prétention de voir boycotter ce rival de Napoléon, dont le plus grand tort était d'être un grand républicain doublé d'un grand stratège. Il ne pouvait admettre que celui que l'Empereur avait fait bannir de France, pût être reçu aux États-Unis avec des marques spéciales d'honneur; il commit l'effronterie d'écrire au Président qu'il serait convenable de s'abstenir de toute démonstration dont l'interprétation pourrait dépasser les limites de l'hospitalité anonyme. Le Ministre des Affaires Étrangères fut outré de cette intervention déplacée dans les affaires intérieures du pays. Jefferson fut d'avis de faire comprendre à qui de droit, que le gouvernement de la République américaine n'était nullement disposé à recevoir et à exécuter des ordres[48].

[Note 48: JEFFERSON: _Works_, IV, 584.]

Cet incident fut vite oublié. Si Turreau manquait de tact en diplomatie, son coup d'oeil était assez juste quand il s'agissait de juger la situation générale du pays et ses ressources militaires. Ainsi, il fut bientôt convaincu que le maintien de la paix était universellement exigé par tous les hommes politiques de l'Union et que toute guerre aurait, pour premier résultat, de précipiter du pouvoir le parti qui s'en ferait le champion. Les velléités guerrières qui, un moment, avaient agité les sphères dirigeantes s'étaient tôt apaisées: elles ne s'étaient jamais manifestées au grand jour, tandis qu'ouvertement, il fallait bien se soumettre aux humiliations journalières infligées par l'Angleterre; même le mépris professé à l'égard de l'Espagne, n'allait pas jusqu'à des provocations directes. L'opinion publique était ainsi parfaitement d'accord avec le caractère et les sentiments philanthropiques bien connus du Président, sentiments entretenus et développés par la certitude que l'armée et la marine étaient encore loin d'être à la hauteur de leur mission et ne pourraient soutenir victorieusement une campagne contre des soldats aguerris. On manquait surtout d'officiers instruits. D'après notre représentant, les marins américains étaient les plus hardis et les plus ignorants du monde. Aussi, comme les moyens d'action ne répondaient pas aux ambitions latentes, on s'évertuait de concilier des aspirations et des faits contradictoires en s'efforçant de «conquérir sans guerre».

L'attitude de Turreau qui, Ministre de Napoléon, voulait conduire les affaires diplomatiques à la manière autoritaire de son maître, finit par éveiller d'anciennes querelles de politique intérieure. Il était bien évident que le républicanisme invétéré de Jefferson ne lui permettait, en aucune façon, d'aimer ou de craindre Napoléon ou l'Empire, et, depuis un certain temps, les journaux fédéralistes ne pouvaient vraiment pas accuser le Président de sympathies françaises. Pendant l'hiver 1805-1806, la peur de l'influence française reprit pourtant de la consistance. Tout le parti fédéraliste se montrait indigné des procédés dont usait la France dans les affaires espagnoles et leur indignation ne connut plus de bornes quand la France souleva des objections sur la façon dont les États-Unis faisaient le commerce avec Saint-Domingue.

En fait, l'expédition de Saint-Domingue avait échoué. Cependant, malgré la reddition de Rochambeau aux Anglais, malgré l'indépendance proclamée par les noirs, Napoléon s'intitulait toujours le maître de l'île. Le général Ferrand, pour affirmer ces prétentions, s'opposait aux tentatives de Dessalines qui, d'ailleurs, n'était reconnu par aucun gouvernement. Seul, le commerce encore important avec ce pays ne permettait pas aux convoitises de s'endormir, mais, comme ce commerce n'était protégé par aucune loi, les vaisseaux qui s'en occupaient étaient généralement armés. Pendant l'hiver de 1804-1805, une flottille de 80 canons et de 700 hommes partit de New-York avec une cargaison de contrebande de guerre. Turreau se plaignit et Madison promit qu'une loi serait bientôt proposée qui ne permettrait plus un pareil abus.

Les discussions qui s'ouvrirent au Sénat, à ce sujet, n'aboutirent que partiellement et l'amendement du Dr Logan qui voulait que tout commerce avec Saint-Domingue fût prohibé, ne fut pas voté. La majorité se décida pour empêcher simplement le commerce sur vaisseaux armés. Mais quel contrôle exercer? Après le retour de la flottille incriminée par le gouvernement français, publiquement célébrée par les citoyens de New-York, une nouvelle expédition se prépara et même un vaisseau américain qui portait des cargaisons de poudre aux Haïtiens, fut saisi par les Anglais, envoyé à Halifax et condamné pour commerce illicite.

Turreau s'empressa de faire connaître cet état de choses à son gouvernement. Napoléon était occupé par ses préparatifs et l'exécution de son plan du camp de Boulogne. Cette complication venant s'ajouter à toutes celles qui entravaient sa marche en avant, le mit de fort méchante humeur. Il écrivit aussitôt à Talleyrand[49] lui enjoignant de faire connaître son mécontentement au représentant américain, lui déclarant qu'il était temps «que cela finisse...» que c'était indigne de la part des citoyens des États-Unis de faire du commerce avec des brigands et que tout ce qui entrerait ou sortirait désormais des ports de Saint-Domingue serait déclaré de bonne prise, car il était impossible de considérer avec indifférence les armements évidemment dirigés contre la France et que le gouvernement américain facilitait dans ces ports...

[Note 49: Napoléon à Talleyrand, 22 thermidor, an XIII (10 août 1805). _Correspondance_, XI, 73.]

L'Empereur avait parfaitement le droit de saisir les vaisseaux américains qui faisaient du commerce avec Haïti, seulement, il était la plupart du temps dans l'impossibilité de le faire, si le gouvernement américain ne le soutenait pas. Il avait donc parfaitement raison dans le fond,--la forme dans laquelle il exprimait ses revendications laissait à désirer; elle fut adoucie par Talleyrand dans sa lettre à Armstrong, mais Turreau n'hésita pas à répéter à Madison que «ce système d'impunité et de tolérance ne pouvait durer davantage».

En résumé, à la fin de 1806, le cabinet de Washington se trouvait en présence d'une situation hostile sur toute la ligne. L'Espagne, en dépit des traités, saisissait les propriétés américaines sur mer et sur terre, faisait des incursions en Floride et au Texas. La France tenait un langage menaçant et, comme si ces difficultés ne suffisaient pas à l'habile activité du Congrès qui allait s'ouvrir, la Grande-Bretagne prit une attitude telle qu'on aurait pu croire, de sa part, à une déclaration de guerre, à courte échéance.

Plus que jamais, les deux pays étaient profondément divisés par la question de la presse des matelots.

Les deux frégates, le _Cambrian_ et le _Leander_ surveillaient le port de New-York, d'une façon intolérable; c'était un véritable blocus exercé avec une telle âpreté, que le moindre prétexte, la moindre suspicion quant à la provenance d'un vaisseau, en légitimait la capture et son envoi à Halifax pour y être retenu et jugé. De tels procédés qui, en somme, profitaient au commerce des neutres, auraient encore à la rigueur pu être tolérés par la classe des marchands, la plus nombreuse et naturellement la plus âpre au gain; mais ils devenaient odieux par la façon dont les officiers anglais pratiquaient la presse. Tout individu trouvé sur un vaisseau américain que, pour une raison ou une autre, ils pouvaient considérer comme sujet anglais, était immédiatement incorporé dans la marine anglaise. Mais comment prouver la nationalité? La similitude de langue rendait cette preuve, dans la plupart des circonstances, excessivement difficile; en tous cas, elle donnait lieu, parfois, à des erreurs pénibles mais voulues qui retombaient sur toute une classe de citoyens et lésaient des intérêts considérables. Une haine profonde couvait, de ce fait, en Amérique contre l'Angleterre. L'opinion publique s'étonnait de la longanimité du gouvernement.

Cette longanimité s'explique si l'on songe que les difficultés avec l'Espagne étaient loin d'être aplanies; Madison croyait habile, de sa part, de se concilier l'Angleterre dans le but de tenir la France en respect: c'était l'éternel jeu de bascule de la politique américaine qui, pour le moment, suivait les fluctuations de la politique napoléonienne et qui, dans ces dernières hésitations, avait pour stimulant un nouveau projet de Jefferson dans le but de rouvrir des négociations pour l'achat de la Floride.

Ce projet allait pouvoir se réaliser mais sur des bases toutes différentes que celles sur lesquelles Jefferson comptait s'appuyer. C'était de France et non d'Angleterre que devaient lui parvenir des sollicitations favorables et, au moment même où il semblait décidé à faire comprendre à Napoléon que le gouvernement des États-Unis n'était nullement disposé à recevoir des ordres, le gouvernement français, au contraire, lui faisait des ouvertures dans le sens désiré.

Au moins d'août 1805, l'Empereur venait de lever le camp de Boulogne et dirigeait son armée vers les opérations qui devaient être couronnées par la bataille d'Austerlitz. Mais, avant de pouvoir aboutir à cette brillante victoire, il avait encore bien des dispositions à prendre et sans doute aussi, à se ménager la bienveillance, sinon l'alliance, de pays qui supportaient difficilement le joug de l'Angleterre. Est-ce cette raison qui lui fit désirer un rapprochement avec les États-Unis? Il est permis de le supposer.

Armstrong, qui suivait les événements à Paris, reçut vers cette époque, la visite d'un agent ne faisant pas partie officiellement des Affaires Étrangères, qui lui remit, au nom de Talleyrand, un projet d'arrangement à intervenir entre les États-Unis et l'Espagne. Le Prince de la Paix devait être prévenu que, s'il ne se joignait pas aux États-Unis pour demander à Napoléon d'être l'arbitre, dans leur dispute, il exposerait son pays à de graves inconvénients. C'était, en résumé, la contre-partie de ce qu'avait déjà proposé le Ministre des Affaires Étrangères: il soutenait maintenant les États-Unis au lieu de soutenir l'Espagne. Et si, sous la pression de l'Empereur, l'Espagne consentait à céder les Florides, la France proposait les conditions suivantes: facilités de commerce en Floride comme en Louisiane; le Rio Colorado et les territoires au Nord-Ouest s'étendant jusqu'aux sources des affluents du Mississipi et formant une région neutre; dix millions de dollars à être payés par les États-Unis à l'Espagne. Ce chiffre fut descendu à sept millions.

Ces propositions furent soumises par Jefferson à ses collègues du Conseil. Il fit remarquer qu'elles ne différaient pas beaucoup des leurs, excepté en ce qui concernait l'indemnité à payer qui, selon lui, ne devait pas dépasser cinq millions. Les Américains ne voulaient pas donner davantage pour les Florides; ils acceptaient le Colorado comme frontière occidentale et un espace de trente lieues de chaque côté de cette rivière, qui ne serait pas occupé.

Jefferson avait hâte de conclure cette affaire d'autant plus que l'opinion publique devenait de plus en plus hostile à l'Angleterre. Les commerçants de Boston, New-York et Baltimore se montraient furieux du nombre toujours croissant des prises qui menaçaient de ruiner les maisons les plus solides. Ainsi, la sympathie que perdait l'Angleterre revenait à l'Espagne, ou plutôt, la haine qui allait croissant à l'adresse de celle-là, diminuait à l'adresse de celle-ci.

Au milieu de ces revirements, le Président Jefferson prépara son message à l'occasion de la réunion du neuvième congrès. Il en profita pour dire que la direction donnée aux Affaires Étrangères devait être modifiée. Il fit un tableau des relations internationales qui semblait mettre à une rude épreuve son amour de la paix. En réalité, que s'était-il passé, ces dernières années? Le littoral du pays avait été infesté, les ports avaient été surveillés par des vaisseaux étrangers et, sous prétexte de poursuivre des ennemis, ces vaisseaux, armés ou non, occasionnaient au commerce américain les plus graves préjudices. Des incursions avaient été faites sur les territoires de la Nouvelle-Orléans et du Mississipi, exposant les citoyens à voir leurs propriétés pillées et saisies par des officiers et soldats de l'armée espagnole. Il fallait faire défendre la frontière par des troupes régulières pour empêcher, à l'avenir, de semblables agressions.

L'homme qui avait toujours défendu la nécessité de la paix tenait un langage où perçait la nécessité de la guerre. Cependant, la seconde partie de son message faisait ressortir une contradiction: elle avouait une diminution des ressources qui impliquait la faillite d'une action militaire sérieusement menée. Alors, comment concilier l'attitude guerrière avec l'impossibilité de faire la guerre? Toutes ces questions ne contribuaient pas à désarmer la rivalité des partis en présence: les démocrates, les fédéralistes, les républicains du Sud ignoraient ce qui se passait dans les coulisses gouvernementales, tandis que Turreau, Mery et Yrugo se demandaient, avec une désinvolture un peu méprisante, quels moyens le gouvernement des États-Unis pourrait mettre en oeuvre pour venir à bout des prétentions de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne. Jefferson se trouvait donc dans une situation délicate: il avait à faire face aux exigences d'une minorité hostile et d'une majorité divisée, à l'intérieur, et, à l'extérieur, aux velléités guerrières de trois grandes puissances de l'Europe.

Ce ne fut qu'en mars 1806, après bien des discussions où Fédéralistes et Républicains se dressèrent de nouveau, les uns contre les autres, où Randolph, dans son animosité contre Madison, dont il voulait faire échouer la candidature à la Présidence, allant jusqu'à déclarer qu'il ne voterait pas un shilling pour l'achat de la Floride, que c'était livrer la bourse publique au premier brigand venu qui vous la demanderait au coin d'un bois... ce ne fut, dis-je, que six mois après la réception de la dépêche d'Armstrong faisant connaître les intentions--ou les ordres--de Napoléon, que le diplomate américain fut officiellement autorisé à offrir cinq millions à la France pour l'achat de la Floride ou du Texas. Jefferson l'avait emporté sur Randolph, mais cette victoire lui coûta cher: lui, qui était l'incarnation du plus pur républicanisme, lui, dont les idées et les principes avaient toujours été opposés au caractère, au tempérament, à la politique de Bonaparte, fut accusé, par ses compatriotes ennemis, d'être devenu une créature de Napoléon.

Aux yeux du public, le gouvernement des États-Unis obéissait aveuglément aux ordres de l'Empereur, lorsqu'en réalité, inspiré par Jefferson, il jugeait seulement politique de ne pas irriter Napoléon; non pas la sympathie le faisait agir de la sorte, mais bien la crainte que, seul, le potentat qui soumettait les vieilles monarchies et les trônes vermoulus à sa volonté, par son génie guerrier, pouvait donner la Floride aux États-Unis, sans les dépenses et les risques d'une guerre en Amérique.

Mais, contrairement aux apparences et aux protocoles diplomatiques, l'affaire de la Floride n'était pas encore terminée. Par un soudain revirement, Napoléon fit comprendre qu'il n'avait aucun intérêt à se poser en arbitre entre les États-Unis et l'Espagne. Armstrong et même Talleyrand, à la veille d'une disgrâce, purent se demander quel plan secret modifiait ainsi les dispositions de l'Empereur et quels projets il nourrissait à l'égard des États-Unis.

Ainsi se faisait sentir, jusque dans ces lointains parages, l'ascendant de l'homme qui était en train de refaire, à sa fantaisie, la carte de l'Europe: la politique de Jefferson, Président d'une jeune république, était à la merci de batailles qui allaient se livrer dans un coin perdu de l'Allemagne.