‹ Ne nous frappons pasChapitre 5 sur 57 · Chapitre 5 L’Angleterre n’en mène pas large

Chapitre 5 L’Angleterre n’en mène pas large

Je reçois un numéro du Kent Messenger dont l’extrait suivant va combler de joie les nombreux anglophobes qui font partie de ma brillante et généreuse clientèle :
« La dernière église de Dunwich vient de s’écrouler dans la mer.

» Dunwich fut autrefois une cité florissante qui compta vingt mille habitants. On y remarquait plusieurs monuments remarquables dont six églises.

» Le flot vient d’avoir raison du dernier édifice qui rappelait un heureux passé.

» Dunwich ne sera bientôt plus qu’un souvenir englouti dans la mer. »

†

Dunwich ! Poor Dunwich !

Poursuivons la lecture de cet intéressant Kent Messenger.

« Un humoriste français, M. Alphonse A…, a conté naguère que l’Angleterre délestée de sa houille, flottait comme une bouée et ne devait sa stabilité relative, qu’aux câbles télégraphiques dont elle avait eu la prudence de se relier à divers continents.

» Excellente blague !

» Hélas, la vérité est plus triste et le temps n’est pas loin où nous pourrons dire en gémissant : Finis Britanniæ !

» Il se produit, en effet, sur nos côtes, un phénomène des plus graves et des plus inquiétants.

» Nous voulons parler de la rapide érosion du littoral par l’action de la mer.

» Les empiètements de la mer se font particulièrement sentir dans les comtés de Norfolk, de Suffolk, de Kent, et tout le long de la côte du Yorkshire, soit sur une étendue de plusieurs centaines de milles.

» Le banc de Goodwin, qui faisait jadis partie du territoire britannique, se trouve aujourd’hui à plus de six milles en mer.

» Sur certains points du Norfolk, c’est un sauve-qui-peut général.

» Plusieurs villages, Shipden, Eccles, Wimpwell, etc., ont complètement disparu depuis quelques années.

» La ville de Cromer a dû reporter son activité à dix kilomètres à l’intérieur des terres.

» Winchelsea, Bye, Sandwich, Southport, Overstrand, Sheringham, Sidestrand, Southwold, Auburn, Halburn sont la proie imminente de l’engloutissement.

» Sans être aussi terrifiants, les mêmes phénomènes sur la côte anglaise opposée (Ouest) ne sont pas non plus très rassurants, car l’érosion du littoral dépasse, sur certains points, une moyenne de cinq pieds par an. »

†

Et le Kent Messenger termine par cette réflexion philosophique :

« Il serait véritablement navrant que la mer, défense naturelle de l’Angleterre, arrivât à devenir son mortel ennemi et son tombeau, peut-être. »

†

Comme nous ne verrons pas, vraisemblablement, cette heure bénie, chantons avec le poète :

On n’en finira donc jamais

Avec ces n... de D... d’Angliches

Faudrait qu’on les extermin’rait

Et qu’on les réduise en Sandwiches !

etc., etc., etc.

q

Les deux aliborons dressèrent l’oreille quand ils entendirent le chef de la caravane qui disait à l’un des hommes :
— Vous chargerez les éponges sur l’un des ânes et les sacs de sel sur l’autre.

Dans l’humanité asine, au cas où j’oserais ainsi m’exprimer, ces deux baudets représentaient nettement chacun un antipode.

Le premier, d’origine française, avait servi, alors qu’il n’était qu’un mignon bourriqueau 1 dans une famille où il partageait les jeux et les leçons des enfants.

Aussi, son éducation s’en était-elle fortement ressentie.

Très calé en littérature, il n’aurait pas été fichu de résoudre une malheureuse équation du premier degré. Quant aux langues étrangères, il les ignorait aussi intégralement que si elles eussent été à créer encore.

Oh ! par exemple, les fables de Lafontaine, il les connaissait toutes sur le bout du sabot et il n’accomplissait pas une seule action dans sa vie sans invoquer une des moralités de cette vieille fripouille, honte de Château-Thierry 2.

L’autre, c’était un de ces baudets anglo-saxons auxquels il aurait fallu se lever de bien bonne heure pour monter le coup.

Peu causeur, il se recueillait dans l’observation des phénomènes ambiants et n’agissait que par méthode scientifique.

On l’appelait Jack.

Notre compatriote (j’ai oublié ce détail, mais il est temps encore de le réparer) répondait, quand il daignait répondre, au nom de Baptiste.

†

Le directeur de la caravane ajouta :

— Surtout, William, paquetez solidement les colis, car nous allons avoir de nombreuses rivières à traverser et, cela me déplairait fort de voir mes marchandises emportées au fil de l’eau.

… Comme nos deux animaux jouissaient d’une vigueur équivalente, on les chargeait indistinctement de tels ou tels bagages selon que l’un ou l’autre se trouvait à proximité.

Tout de suite, Baptiste sentit grouiller en son cerveau de vieilles remembrances classiques :

— Éponges… sel… rivières à traverser… Tiens, mais je ne me trompe pas, il y a une fable de Lafontaine sur ce sujet : L’Âne chargé d’éponges et l’âne chargé de sel. Parfaitement ! Un meunier, son sceptre à la main, menoit, en empereur romain, etc., etc. Moralité : Je vais m’arranger de façon à prendre le sel, le bon sel qui fondra dans la rivière, pendant que cet imbécile d’Angliche aura toutes les peines du monde à s’en dépêtrer avec ses lourdes éponges imbibées d’eau.

De son coté, le british donkey, après avoir jeté un coup d’œil sur le chargement, raisonnait ainsi :

— Du sel… des éponges… chacune de ces marchandises est enveloppée dans des toiles imperméables, bon ! Le lot d’éponges me paraît être de préférable chargement, d’abord parce qu’il est plus léger, et après parce qu’en vertu du principe d’Archimède, ces sacs me serviront de flotteurs au moment des fluviales traversées.

L’âne d’Albion avait raisonné plus juste que le classique français, lequel arriva tout rompu au but du voyage, cependant que le premier terminait sa route en joyeuses et, probablement, ironiques gambades.

Que cet apologue ne soit pas perdu pour vous, pères de famille gallo-romains, dont les fils sont appelés à de rudes combats dans la vie qui se prépare.

q

Page 1