‹ New York Tic TacChapitre 22 sur 30 · LA JEUNE FILLE ET L’HABITUDE

LA JEUNE FILLE ET L’HABITUDE

HABITUDE. – Une tendance ou une aptitude acquise par la coutume ou par une fréquente répétition.

Les critiques ont attaqué toutes les sources d’inspiration, sauf une. C’est à celle-là que nous avons recours pour notre thème moral. Lorsque nous copions les vieux maîtres, les critiques s’empressent de rechercher les passages que nous avons reproduits. Lorsque nous nous efforçons de dépeindre la vie réelle, ils nous reprochent d’essayer d’imiter Henry George, George Washington, Washington Irving et Irving Bachelier. Nous avons écrit sur l’Ouest et sur l’Est, et ils nous ont accusé d’avoir plagié Jesse et Henry James. Nous avons laissé parler notre cœur et alors ils ont fait allusion à des troubles hépatiques. Nous avons choisi un texte dans Matthieu ou… heu ! dans le Deutéronome, mais avant même que nous puissions transformer notre inspiration typographique, les prédicateurs étaient déjà en train de la foudroyer. C’est pourquoi, acculés dans une impasse, nous sommes contraints d’aller chercher notre sujet dans le vieux vade-mecum invulnérable, infaillible et moral, c’est-à-dire le Dictionnaire.

Miss Merriam était caissière chez Hinkle. Le restaurant Hinkle est l’un des plus grands de la ville basse. Il se trouvait dans ce que les journaux appellent le « quartier financier ». Chaque jour, de midi à deux heures, le restaurant Hinkle se remplit de clients affamés : employés, dactylos, courtiers, propriétaires d’actions de mines, animateurs, inventeurs ; et aussi de gens qui ont de l’argent.

L’emploi de caissière chez Hinkle n’était pas une sinécure. Le matin, à l’heure du petit déjeuner, il se débitait dans le restaurant un nombre considérable de tasses de café, de toasts et d’œufs au jambon ; mais au repas de midi, le débit devenait un torrent. On pouvait dire que la clientèle de Hinkle pour le breakfast constituait un contingent, mais celle du déjeuner était une horde.

Miss Merriam siégeait sur un tabouret derrière un petit bureau protégé sur trois côtés par un haut et fort grillage en fil de cuivre. Vous passiez votre addition et votre argent par un petit guichet qui s’ouvrait dans le treillage et vous attendiez la suite, tandis que votre cœur battait la breloque. Car Miss Merriam était à la fois belle et capable. Elle pouvait vous rendre un dollar cinquante-cinq sur un billet de deux dollars, refuser en même temps une demande en mariage avant que vous pussiez… Au suivant : Ca y est ! – Tant pis pour vous. – S’il vous plaît, ne poussez pas. – Elle ramassait votre argent et votre sourire avec le même sang-froid, vous rendait la monnaie, vous donnait le coup de foudre et la repartie, et vous appréciait à vingt sous près, en moins de temps qu’il n’en faut pour saler un œuf avec l’une des salières du restaurant. Il existe une antique et noble allusion à « la lumière crue qui inonde un trône ». La lumière qui inonde la cage derrière laquelle est assise la jeune caissière est aussi assez crue. C’est une compensation pour les biftecks qui sont généralement trop cuits.

Tous les clients mâles du restaurant Hinkle, depuis les saute-ruisseau jusqu’au dernier des courtiers, adoraient Miss Merriam. Chaque fois qu’ils payaient leur addition, ils employaient toutes les ruses connues de l’art cupidonesque pour lui faire en même temps la cour. A travers les mailles du grillage, c’était une volée continuelle de sourires, de clins d’œil, de compliments, de tendres vœux, d’invitations à dîner, de soupirs, de regards langoureux et de joyeux bavardages que Miss Merriam recevait sans sourciller et vous renvoyait ponctuellement.

Il n’y a pas de situation plus privilégiée que celle d’une jeune et jolie caissière. Elle trône dans sa cage comme une reine à la cour du Commerce ; elle est la duchesse des dollars et des devoirs, la comtesse des compliments et de la monnaie, la prima donna de l’amour et du déjeuner. Elle vous rend à la fois une fausse pièce et un sourire, et vous partez sans vous plaindre. Vous comptez les deux ou trois mots aimables qu’elle vous jette comme des avares comptent leur trésor ; et vous empochez votre monnaie sans regarder. Peut-être le blindage qui l’entoure multiplie-t-il son charme ; en tout cas, c’est un ange encore sage, un ange immaculé, soigné, manucuré, séduisant, vif, alerte, à l’œil brillant, une Psyché, une Circé, et une Até en un seul corps, qui vous prend votre vrai argent après vous avoir donné votre faux-filet.

Les jeunes gens qui venaient rompre le pain chez Hinkle ne quittaient jamais la caissière sans lui avoir adressé quelque badinage ou quelque compliment. Beaucoup d’entre eux allaient même plus loin et laissaient échapper des allusions prometteuses de billets de théâtre et de chocolats. Les hommes plus âgés parlaient ouvertement de fleurs d’oranger et ne craignaient pas de flétrir ses pétales tentateurs par des allusions consécutives à des appartements dans Harlem. Un courtier qui avait été coincé dans une spéculation sur le cuivre demandait la main de Miss Merriam au moins deux fois par repas.

Pendant l’heure de la « pointe », au déjeuner de midi, la conversation de Miss Merriam, tandis qu’elle encaissait et rendait la monnaie, s’exprimait à peu près dans les termes suivants :

« Bonjour, Mr. Haskins. Vous désirez, monsieur ? – C’est bien naturel. Merci. – Je vous en prie, restez correct. – Hallo Johnny… 10 – 15 – 20… Allez-vous en maintenant, ou ils vont vous chiper votre casquette… Je vous demande pardon, recomptez, s’il vous plaît. – Oh ! il n’y a pas de quoi… Vaudeville ? Non, merci ; quant au cinéma… Je suis allée voir Cater mercredi soir avec M. Simmons – Excusez-moi, je croyais que c’était une pièce de vingt-cinq cents… 80 et 20 font un dollar… Alors, vous aimez toujours le jambon aux choux ? Je vois, Billie… A qui parlez-vous ? Attendez un peu : vous allez recevoir ce que vous méritez… Oh ! mince, Mr. Bassett, vous dites toujours des blagues. Non ? Eh bien, peut-être que je finirai par vous épouser un jour… 3 – 4 et 6, 10… S’il vous plaît, gardez ces remarques pour vous, monsieur… Vous dites dix cents ? Excusez-moi : j’avais lu soixante-dix sur l’addition. Peut-être que c’est un 1 au lieu d’un 7… Oh ! alors vous m’aimez comme ça, Mr. Saunders ? Il y en a qui préfèrent l’ondulation Marcel, mais on dit que cette coiffure à la Ninon va très bien aux traits délicats… Et 10 font 50… Dépêchez-vous un peu jeune homme, vous n’êtes pas à Luna Park ici… Hein ! Eh bien, Macy, est-ce que ça ne me va pas bien ? Oh non, ce n’est pas trop froid, ces blouses légères sont très à la mode cette saison… Attendez un peu s’il vous plaît, c’est la troisième fois que vous essayez de… quoi ? Oh ! vous savez, cette pièce en plomb est une vieille copine à moi… 65, Mr. Wilson ? Vous avez dû être augmenté ! – Vous ai aperçu dans la Sixième Avenue, samedi après-midi, Mr. de Forest… très chic ! Qui est-elle ?… Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? Eh bien, je ne veux pas de cette pièce-là, nous ne sommes pas en Amérique du Sud ici… Oui, je préfère le music-hall. Vendredi ? Mille regrets, mais le vendredi je prends ma leçon de jiu-jitsu. Jeudi alors ?… Merci, c’est la seizième fois qu’on me dit ça depuis ce matin. Je finirai par croire que je suis belle… Fermez ça, voulez-vous ? Pour qui me prenez-vous ?… Tiens, Mr. Westbrook ! Vous croyez vraiment ? Quelle idée ! 35 et 5, 40 et 10, 50… Merci beaucoup, mais je ne me promène jamais en automobile avec les messieurs… Ah ! il y aura votre tante ! Alors, c’est différent. Nous verrons… Je vous en prie, ne vous excitez pas. Votre addition était de quinze cents, je crois. Mettez-vous sur le côté et attendez un instant… Hallo, Ben ! On vous verra jeudi soir ? Il y a un monsieur qui m’a envoyé une boîte de chocolats et… 55 et 5, 60 et 40, 100… »

Un certain jour, vers le milieu de l’après-midi, un vieux, riche et excentrique banquier eut une syncope au moment où il passait sur le trottoir devant le restaurant Hinkle pour aller prendre son tramway. Un banquier riche et excentrique qui se déplace en tramway est… passons, il y en a d’autres.

Un Samaritain, un Pharisien, un homme et un policeman qui se trouvèrent là les premiers, saisirent le banquier Mac Ramsey et le transportèrent dans le restaurant Hinkle. Lorsque l’antique et indestructible financier ouvrit les yeux, il aperçut une vision merveilleuse qui se penchait sur lui avec un sourire tendre et compatissant, tout en lui baignant le front avec du bouillon Viandox et en lui réchauffant les mains avec quelque chose qu’elle avait pris sur un réchaud. Mr. Mac Ramsey soupira, perdit un bouton de son veston, jeta sur sa belle infirmière un regard de profonde gratitude et reprit ses esprits.

Que tous ceux qui s’attendent maintenant à l’éclosion d’un roman se rendent à la bibliothèque gratuite. Le banquier Mac Ramsey avait une femme âgée et respectée et ses sentiments pour Miss Merriam étaient tout paternels. Il eut avec elle un entretien d’une demi-heure auquel il sembla prendre le plus vif intérêt. Pas le même genre d’intérêt que celui qui assaisonnait ses conversations d’affaires. Le lendemain, il amena Mrs. Mac Ramsey pour la lui présenter. Le vieux couple vivait seul ; il n’avait qu’une fille mariée qui habitait à Brooklyn.

Bref la belle caissière gagna le cœur du bon vieux couple. Ils revinrent chez Hinkle maintes et maintes fois et ils invitèrent la jeune fille à venir les voir dans leur vieille mais splendide maison de l’une des Soixante-Dixièmes Rues Est. La beauté séduisante de Miss Merriam, sa douce franchise et son cœur impulsif les emballèrent. Ils ne cessaient de répéter que Miss Merriam rappelait tellement la fille qui les avait quittés ! Celle-ci, la matrone de Brooklyn, née Ramsey, avait l’aspect d’un Bouddha et un visage semblable à l’idéal d’un photographe d’art. Miss Merriam était une combinaison de courbes, de sourires, de feuilles de rose, de perles, de satin et de réclame de lotions capillaires. Telle était la fatuité des parents.

Un mois après avoir ainsi captivé le vieux et digne couple, Miss Merriam remit à Hinkle sa démission de caissière.

« Ils vont m’adopter, dit-elle au restaurateur. Ce sont de drôles de vieux types, mais c’est la crème des gens. Et si vous voyiez leur palais ! Non, Hinkle, c’est pas la peine d’insister : maintenant, je suis destinée à m’asseoir dans des limousines et à épouser un duc, au moins. Pourtant, ça me fait de la peine de quitter la vieille cage ; y a si longtemps que je suis caissière que ça va me sembler drôle de faire autre chose. Ca me manquera de rembarrer un peu tous les types qui viennent payer leur bifteck. Mais je ne veux pas laisser passer cette occasion-là. Et ils sont tellement chic ! Je suis sûre que je vais mener une vie épatante. Vous me devez neuf dollars et soixante-deux cents pour la semaine. Adieu Hinkle ! »

Et c’est ainsi que Miss Merriam devint Miss Rosa Mac Ramsey. Et elle fit honneur à la transition. La beauté n’est qu’à fleur de peau, mais les nerfs se trouvent tout près de la peau. Les nerfs… mais ici vous m’obligerez en relisant la citation qui est au début de cette histoire.

Les Mac Ramsey répandirent l’argent comme du petit-lait pour polir et raffiner leur fille adoptive. Ils en inondaient les couturiers, les modistes, les maîtres à danser et les précepteurs. Miss « Rosa » se montrait reconnaissante, aimante et tâchait d’oublier Hinkle. Pour bien mettre en lumière les facultés d’adaptation de la jeune fille américaine, disons que Hinkle avait presque complètement disparu de son esprit et de sa conversation.

Quelques personnes se rappelleront peut-être la visite que le comte de Hitesbury fit, en Amérique, à la Soixante-Dixième Rue. C’était un comte de la bonne moyenne, sans dettes, et il n’attirait pas beaucoup l’attention. Mais tout le monde se souvient sûrement de la soirée où les « Filles de la Bienfaisance » donnèrent leur fête de charité dans l’hôtel Waldorf Astoria. Vous y assistiez certainement et même vous avez envoyé un petit mot à votre ami sur du papier à lettres de l’hôtel, juste pour lui montrer que vous étiez là ! Non ? Très bien ! Ca devait être justement le soir où le bébé était malade !

A la fête de charité, les Mac Ramsey attiraient particulièrement l’attention. Miss Merr… pardon, Miss Mac Ramsey était exquisement belle. Le comte de Hitesbury s’était montré très empressé auprès d’elle depuis qu’il était venu jeter un coup d’œil sur l’Amérique. L’on supposait généralement que l’affaire allait avoir une conclusion définitive à la fête de charité. Après tout, un comte est aussi bon qu’un duc et même meilleur. Sa situation est peut-être moins élevée mais par contre ses dettes le sont aussi.

Notre jeune ex-caissière présidait à l’un des comptoirs. Elle était là pour vendre, à des prix exorbitants, des articles sans valeur aux snobs et aux riches. Les bénéfices de la vente devaient servir à offrir, aux pauvres enfants des taudis, un dîner de Noël. Dites ! Vous êtes-vous jamais demandé où ils prennent les 364 autres ?

Miss Mac Ramsey, belle, palpitante, excitée, charmante, radieuse, voltigeait derrière son comptoir. Elle était protégée du public par une sorte de grillage en laiton dans lequel s’ouvrait un petit guichet. Soudain, voici le comte qui s’avance, assuré, délicat, impeccable, l’air admiratif – il s’avance et face au guichet ouvert :

« Vous êtes vraiment charmante, savez-vous, sur mon honneur, vous êtes charmante, ma chère », dit-il d’un ton caressant.

Miss Mac Ramsey se tourna brusquement.

« Oh ! fermez ça ! dit-elle d’un ton froid et vif à la fois. A qui croyez-vous qu’vous parlez ? Votre addition s’il vous plaît… Oh ! Seigneur ! »

L’assistance eut soudain l’impression qu’il se passait quelque chose et se précipita vers le comptoir. Le comte de Hitesbury se tenait là immobile, en caressant sa moustache blonde d’un air intrigué.

« Miss Mac Ramsey vient de s’évanouir », expliqua quelqu’un.

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