‹ New York Tic TacChapitre 3 sur 30 · LE COURRIER DU PARC

LE COURRIER DU PARC

Ce n’était ni la saison, ni l’heure où le parc est généralement surpeuplé, et il est probable que la jeune femme que l’on voyait là, au bord de l’allée, n’avait fait que céder à une impulsion soudaine en s’asseyant sur l’un des bancs, pour se reposer un instant et humer les premiers effluves du printemps prochain.

Immobile, comme une des statues qui l’entouraient, elle avait un petit air pensif, et sa figure était empreinte d’une certaine mélancolie qui ne devait avoir des causes ni bien profondes ni bien anciennes, car elle n’avait pas encore réussi à altérer les fins contours du visage ni à dompter la courbe à la fois fière et mutine des lèvres de la jeune fille.

Un grand jeune homme entra dans le parc et s’engagea dans l’allée au bord de laquelle s’était assise la promeneuse ; il traînait derrière lui un petit garçon qui portait une valise. Dès que le jeune homme aperçut la belle rêveuse, son visage s’empourpra et blêmit en un clin d’œil. Tout en continuant à s’approcher d’elle, il examinait avidement son attitude, tandis que l’espoir et l’angoisse se mêlaient sur son visage. Il passa devant elle, mais rien ne sembla lui indiquer qu’elle avait remarqué sa présence ou même son existence.

Cinquante pas plus loin, il s’arrêta soudain et s’assit sur l’un des bancs. Le jeune porteur posa la valise par terre et dirigea sur son patron des regards à la fois surpris et pénétrants. Le jeune homme tira son mouchoir et s’essuya le front. C’était un beau mouchoir, un beau front et en somme, un beau jeune homme. Il dit à son portefaix :

« Tu vas porter un message à cette jeune femme qui est assise sur le banc. Dis-lui que je m’en allais justement à la gare, prendre le train pour San Francisco, où je vais me joindre à cette expédition qui part dans quelques jours pour l’Alaska ; oui, des chercheurs d’or, et des chasseurs d’élans, tu lui diras. Ajoute que, puisqu’elle m’a défendu de lui parler et de lui écrire, il ne me reste que ce moyen de communication pour adresser un dernier appel à son sentiment de la justice, en souvenir de tout ce qui s’est passé autrefois entre nous. Dis-lui qu’il ne me paraît pas possible, telle que je la connais, qu’elle condamne et méprise ainsi, sans lui donner d’explications, ni même l’occasion de se disculper, quelqu’un qui n’a certes pas mérité d’être traité aussi durement. Dis-lui que si j’ai ainsi, dans une certaine mesure, enfreint ses injonctions, c’est avec l’espoir qu’elle se laissera peut-être encore aller à me rendre justice. Va lui dire tout cela. »

Le jeune homme confirma sa mission en glissant un demi-dollar dans la main du messager dont les yeux brillants et malins illuminèrent soudain le visage empreint de crasse et d’intelligence, et qui détala aussitôt. Il s’approcha de la jeune femme avec précaution, mais sans aucun embarras, et souleva très légèrement le bord de la vieille casquette perchée sur le sommet de son crâne. La jeune femme le dévisagea froidement, d’un air parfaitement indifférent.

« Mam’selle, dit-il, l’type qu’est là-bas sur l’autr’ banc, i’ vous la souhaite belle et joyeuse. Si vous l’connaissez pas et si c’est qu’il essaye d’faire le gandin avec vous, z’avez qu’un mot à dire et j’vous amène un flic dans trois minutes. Si vous l’connaissez et qu’c’est régulier, eh bien j’vas vous j’ter les fleurs qu’i’ m’a dit d’vous offrir. »

La jeune femme se montra un tantinet intéressée.

« Des fleurs verbales ! dit-elle d’une voix douce et ferme qui semblait teinter ses paroles d’une impalpable et diaphane ironie. C’est assez original… et si j’ose dire, poétique même ! Je… oui, j’ai connu autrefois le gentleman qui vous a délégué vers moi, aussi n’est-il pas nécessaire, à mon avis, d’appeler la police. Vous pouvez jeter vos fleurs, mais pas trop bruyamment. Les théâtres d’été ne sont pas encore ouverts, et nous pourrions attirer l’attention des promeneurs.

– Oh ! fit le jeune Hermès, avec un haussement d’épaules qui le tortilla de la tête aux talons, vous êtes sûr’ment à la page, mam’selle ! C’est pas des fleurs, c’est qu’du boniment. Il a dit comme ça qu’il avait fourré ses liquettes et ses ribouis dans c’te valise pour se débiner à Frisco, et p’is ensuite qu’i’ va trimer dans la neige au Klondike. Il dit qu’vous y avez défendu d’vous envoyer des babilles et de s’baguenauder d’vant la porte du jardin, alors c’est moi qui sers de combine pour vous faire entraver l’trucmuche. Il dit qu’vous l’avez disqualifié comme un propr’ à rien et qu’vous y avez seul’ment pas permis d’faire une réclamation. I’ dit qu’vous l’avez escagassé, et qu’i’ sait seul’ment pas pourquoi. »

L’intérêt fugitif qui s’était éveillé dans les yeux de la jeune femme ne semblait pas vouloir s’éteindre, au contraire. Peut-être était-il dû à la manière originale, et audacieuse, dont le futur pionnier des glaces avait réussi à tourner les sévères barricades qu’elle avait dressées entre elle et lui. Le regard fixé sur une statue voisine dont les grâces froidement attristées ornaient le parc déplumé, elle répondit au messager :

« Allez dire à ce monsieur que je ne devrais pas avoir besoin de lui confirmer une fois de plus ce que j’attends avant tout d’un gentleman. Il le sait déjà, et mon sentiment là-dessus n’a pas changé. Et en ce qui le concerne particulièrement, dites-lui que j’attache tout d’abord le plus grand prix à la franchise et à la loyauté la plus absolue. Dites-lui que j’ai étudié mon propre cœur autant qu’il est possible de le faire, et que je connais ses faiblesses aussi bien que ses désirs. C’est pourquoi je me refuse à écouter ses complaintes, si émouvantes qu’elles puissent être. Je ne l’ai pas condamné sur des on-dit, et il est inutile de lui exposer une accusation qui est étayée sur des charges irréfutables. Mais puisqu’il insiste pour s’entendre répéter ce qu’il ne sait déjà que trop bien, vous pouvez lui communiquer le réquisitoire. « Dites-lui que ce soir-là je suis entrée dans le jardin d’hiver par la porte du fond, afin de cueillir une rose pour ma mère. Dites-lui que je l’ai aperçu près de Miss Ashburton derrière le laurier-rose. Cela faisait un très joli tableau, mais la pose et la juxtaposition étaient trop éloquentes et même criardes pour avoir besoin de commentaires. Je délaissai le jardin d’hiver, et en même temps la rose et mes illusions. Vous pouvez aller jeter ces fleurs à votre imprésario.

– Y a un mot qui m’chatouille, mam’selle. Juxt… juxta – qu’e’ qu’ça veut dire ?

– Juxtaposition ? C’est… la même chose que proximité, c’est-à-dire, si vous voulez, le fait d’être un peu trop rapproché, ou contigu, pour que je… l’on puisse conserver ses… illusions. »

Le gravier vola sous les pieds du messager. En un clin d’œil il fut près de l’autre banc, et le jeune homme l’interrogea d’un regard vorace. Les yeux du juvénile truchement brillaient d’un vif éclat professionnel.

« C’te dame al’dit comme ça qu’faut pas essayer d’la lui faire à l’oseille et qu’elle est pas bonne pour s’laisser j’ter du gringue au flan. Elle dit qu’elle vous a poissé l’autr’ soir en train d’ p’loter une autr’ poule dans la serre ; oui, al’ ’tait entrée par l’escalier d’service pour cueillir un bouquet d’pâquerettes, et al’vous a vu tripatouiller l’autr’ volaille comme si qu’c’était du mastic. Ell’ dit qu’ça faisait chouette dans l’décor, mais qu’ça y a donné envie d’dégobiller. Et p’is ell’ dit qu’ z’avez qu’à vous trisser en vitesse pour pas rater l’dur. »

Le jeune homme siffla doucement d’un air méditatif et ses yeux semblèrent refléter l’éclat d’une soudaine révélation. Précipitamment il tira de sa poche une poignée de lettres, en choisit une, et la tendit au messager, en même temps qu’une pièce d’un dollar qu’il avait extirpée de son gilet au moyen de l’autre main.

« Va porter cette lettre à la jeune fille, dit-il, et dis-lui de la lire. Dis-lui que cela suffira certainement à éclaircir la question. Dis-lui aussi que si elle n’avait pas omis de saupoudrer d’une pincée de confiance le plat de ses illusions, elle m’aurait évité une pénible indigestion cardiaque. Dis-lui que la franchise et la loyauté qu’elle prétend estimer si fort n’ont jamais cessé de flotter à la proue de mon navire. Et dis-lui que j’attends une réponse. »

Le messager déploie ses ailes aussitôt.

« Le type là-bas, i’ vous fait dire qu’ vous avez eu tort de l’fiche à pied sans l’motif. I’ dit qu’il a rien du faux j’ton et qu’ vous avez qu’à lire c’te lettre, et qu’ vous verrez qu’ c’est un type régulier, pour sûr. »

Après un moment d’hésitation, la jeune femme ouvrit la lettre et lut ceci :

Cher Docteur Arnold,

Je tiens à vous remercier chaleureusement pour le dévouement et la présence d’esprit dont vous avez fait preuve vendredi soir, lorsque ma fille s’affaissa soudain dans le jardin d’hiver de Mrs. Waldron, à la suite d’une syncope provoquée par les troubles cardiaques dont elle est périodiquement la victime. Si vous ne vous fussiez pas trouvé là pour la saisir et la soigner comme vous l’avez fait au moment où elle tomba, nous eussions pu la perdre. Je serais très heureux si vous vouliez bien venir l’ausculter et vous charger de la soigner désormais.

Veuillez agréer l’expression de toute ma gratitude.

R. ASHBURTON.

La jeune fille replia la lettre et la rendit au messager.

« L’monsieur i’ d’mande une réponse, fit celui-ci. Qu’est c’qu’y faut y dire ? »

Les yeux de la jeune fille s’illuminèrent d’un éclat soudain radieux et humide.

« Va dire à ce gentlem… »

Elle se ravisa brusquement et reprit avec un malicieux sourire :

« Va dire au type qu’est là-bas qu’ça colle et qu’il peut venir chercher sa volaille. »

q

Page 1