‹ Noa NoaChapitre 7 sur 30 · III

III

VIVO

VIVO DE LUNE

La mer, qui heurte aux récifs ses vagues déferlantes, la mer approfondit, ne trouble pas la paix du soir, et la vie alentour, et la vie dans la case, dans la case en bois de bourao, tait ses bruits, et la nuit tombe, rapide, l'immense rideau d'un théâtre infini, toile sombre illustrée d'étoiles.

Plaintifs tous deux, près et loin, mon coeur et le vivo chantent.

C'est du rivage, là bas où l'anse brusque ses contours, que me vient la mélancolique musique: à quoi songe-t-il, le musicien sauvage, et vers qui s'en vont ses plaintes? A qui songe-t-il, sauvage aussi, ce coeur blessé, et dites pour qui, dans cette solitude tant désirée, il précipite ses battements?

Dans la solitude tous deux, près et loin, mon coeur et le vivo chantent.

La lune insidieuse et confidentielle rit à travers les bambous bien alignés de ma case, Hina, la lune! et rythme aux caprices de sa clarté la musique, là bas, qui me vient du rivage, et l'on dirait--ces bambous, la lune--dans la nuit pleine de souvenirs, dans le silence, l'instrument et la mélodie.

Dans le silence tous deux, près et loin, mon coeur et le vivo chantent.

Ah! ce n'est pas un passant qui chante au loin sur le vivo sa chanson: c'est mon coeur! C'est mon coeur qui se souvient au clair de la lune, au clair de la lune qui filtre à travers les bambous de ma case sa clarté mélodique, accompagnement des mots autrefois dits et des danses dansées.

En moi tous deux, mon coeur et le vivo chantent.

Mais que s'en aille loin de moi mon coeur vers la mer, et que les souvenirs cèdent aux espérances vers la mer dont les bruits autour de l'Ile sont les murs bénis, impénétrables, de mon exil, et que je tende mes mains à l'espace plein de promesses!

Loin tous deux, loin tous deux, mon coeur et le vivo chantent.

VIVO DU MATIN

Chante, vivo tahitien, Chante la chanson du matin! Chante gaîment, c'est chanter bien.

Ma vahiné, dans les bois, Comme l'arbre frémissant, Avec l'aube dans les bois J'irai chanter en dansant.

Chante, vivo tahitien!

Puis, sur le bord de la mer, Comme les flots agités, Puis, sur le bord de la mer En dansant j'irai chanter.

Chante la chanson du matin!

Tu crois dormir et je vois Tes yeux briller dans les fleurs. Tu crois dormir et je vois Tes dents luire sur les flots.

Chante gaîment, c'est chanter bien!

Viens, je chanterai pour toi Des chants clairs comme le jour. Viens! je danserai pour toi La douce danse d'amour.

Chante, vivo tahitien!

A l'ombre des pandanus Tu sais qu'il est bon d'aimer, A l'ombre des pandanus Et sur le bord de la mer.

SIESTE

Même la fleur de ses cheveux languit, et midi brûle Sur la mer dont l'eau lasse et lente avec langueur ondule Et miroite, et midi brûle dans les bois, et midi Brûle dans les cases. Pas un souffle. L'air engourdi, Pesant, sec, est fait de chaleur condensée et solide.

Tout semble mort. L'Ile est déserte, comme le ciel vide, Et dès longtemps a cessé l'agitation du port.

Tout dort. Sauf le soleil et ses chiens de flammes, tout dort.

Téhura dort, nue et seule sur sa couchette étroite. La fenêtre est close de rideaux lourds, mais sa peau moite s'étoile de points d'or fauve dans la demi-clarté, Et Téhura dort, à l'abandon, avec volupté.

Soudain, elle tremble, frissonne et frémit tout entière: L'esprit des morts veille! Téhura sent sur ses paupières Passer le vent de l'aile affreuse des Tupapaüs.

Puis le cauchemar s'évanouit et des songes doux Conduisent la dormeuse à la porte crépusculaire De la sieste. Elle entr'ouvre ses yeux: la fureur solaire Est apaisée, on renaît, on respire--et Téhura Se lève et vers la vie et vers l'amour tend ses beaux bras.

LE SOIR

Voici le Soir qui vient dans la pourpre et l'or, ivre D'amour. C'est l'heure fraîche où se reprend à vivre Le peuple enfant, joyeux d'un avenir de nuit.

Et toute l'Ile, sur les rivages, au bruit Du vivo, des chansons, des rires assemblée, S'agite, folle, bavarde, bariolée,--Les femmes, le tiaré à l'oreille, les plis Du paréo tendus sur leurs reins assouplis, Le torse libre, aux tons de bronze et de bitume,--Et la mourante ardeur du couchant se rallume Aux brusques éclairs d'or qui sillonnent leur chair.

Le vent de l'éternel été s'endort dans l'air Vespéral. Le soleil, vieilli, vaincu, recule Devant la jeune lune au bord du crépuscule Se dressant, radieuse, et leurs feux, un moment, Sur la crête des flots qui dansent, mollement S'entrebaisent--et sur la tête solitaire De l'Aroraï, temple et sommet de la terre, D'où le rideau des bois dérobe à tous les yeux La gloire, la douleur et le secret des Dieux.

TUPAPAÜS

Dans la nuit du monde En gémissant Les Tupapaüs font des rondes En gémissant Et leurs yeux sont rouges du sang Des innocents.

Ouh ouh ouh Les Tupapaüs Aux yeux fous

Quand on dort Ils entrent dans les cases Sans ouvrir les portes Et ce sont des morts Qui parlent à voix basse Et des mortes A voix d'épouvante, A voix basse, Morts amoureux des vivantes Qui laissent les filles lasses, Mortes affamées D'être aimées, Qui laissent les garçons pâmés.

Ouh ouh ouh Les Tupapaüs

Et ce sont dans la nuit d'orage --Malheur à nous si tu les nommes!-- Les Indicibles des vieux âges Qui viennent torturer les hommes Impies, Les Ineffables des époques accomplies, Avec de grands visages roux, Les orbites pleines de flammes, Les dents longues comme des rames, Et la foudre dit leur courroux: Mais pour eux, ils ne parlent pas. La Peur Avertit qu'ils sont là Et les montre, Et la Douleur, Quand les monstres Impitoyables Nous mordent au coeur, Hurle le nom des Ineffables: --Malheur à moi! malheur à toi!-- Les Atuas!

Ouh ouh ouh

Puis la nuit s'achève, Bien longue, si brève! Et les démons Que l'aube irrite Prennent la fuite Vers les monts.

PAIA?

Vivo tahitien, chanson du vent sur les roseaux, vivo!

Telle, dans le navire du voyage, la chanson du vent sur les flots, vivo!

Telle, aussi claire, aussi obscure, la chanson du sauvage sur le chalumeau, vivo!

Tu interroges:

--PAÏA?

Je t'écoute sans répondre, accoudé à l'infini, le menton dans la main, les regards au large, réfléchissant dans mon âme le soleil déjà réfléchi par la mer--réfléchissant.

Et que te répondre? Je suis triste, mais je sens les ailes de l'espérance s'épanouir en moi comme deux grandes fleurs. Tu m'inquiètes, mais tu me charmes.--Attends encore, chante encore...

Impatiences agitées parmi l'indolence de l'étendue, promesses d'escale en escale démenties, vous voilà qui fusez en réalité d'autres ivresses, d'autres que les rêvées, en joies inconnues, à fonds sourds d'amertumes, où s'étonne et s'égare mon désir.

Pourtant je vous ai voulus et je vous ai cherchés, flots, ô forêts, ô fleurs folles d'être vivantes, et toi, race dorée: ton âme, une fleur belle aussi, vaste, odorante, généreuse, je l'ai désirée comme une renaissance. Mais tu te gardes de moi, tu gardes ton mystère.

Me le diras-tu, un jour?

--Ah! peut-être à l'ombre du manguier colossal!

Ma race aussi fut grande, et elle affirmait, simplement, par des oeuvres, la vertu de son coeur et de sa tête. La gloire fleurissait comme dans son jardin dans les yeux de mes ancêtres, ayant au trésor de leur pensée son germe inépuisable.

Bien que le divin soleil--de qui tout est venu, à qui tout retournera--ne leur prodiguât pas ses plus vives flammes, on était heureux à l'ombre des maisons élevées par mes très anciens ancêtres: chaque jour une fête, délicieuse ou tragique, fleurant la bonne odeur du sang et de l'amour, et aux moindres soins de la vie la Beauté présidait, sans qu'on épargnât rien pour l'atteindre et pour la retenir.

Mais les avares héritiers de ces Magnifiques, avec la passion de l'extase héroïque et du sacrifice, perdirent l'art de séduire la Beauté. Ils entassèrent dans des coffres solides les richesses conquises par les vaillants des vieux jours et, sans honte, se réduisirent, pour le quotidien de vivre, à de faux semblants d'honneur et d'amour, ainsi qu'aux produits anonymes, hideux et durables, de quelle industrie! Ils furent sans tristesse, trouvant dans leur sottise-même, dans les complications vaines de leurs destinées et dans les mensonges dont était tissée leur pensée, des motifs de rire inconnus jusqu'alors. Autour d'eux, pourtant, la terre s'attrista.

Dans un climat où les vraies fleurs ne jaillissent guère que du cerveau des hommes, il n'y eut plus de fleurs puisque l'humanité n'en produisait plus, et puisqu'elle avait caché celles de jadis dans l'herbier dur des coffres, Et quand je voulus, pour les rafraîchir et les renouveler, et pour qu'à leur aspect s'allumât dans tous les yeux le désir d'un autre printemps, les agiter dans l'air, ces fleurs de passé, et dans la lumière, je vis qu'elles avaient été corrompues et changées, ô momies devenues! déshonorées par la nuit, ô dérisoires fleurs maintenant de papier! par la nuit poudreuse des coffres-forts,--et que mes contemporains sont avares et jaloux de pourriture actuelle destinée à la purification prochaine du feu--de qui tout est venu, à qui tout retournera--pourriture actuelle et future cendre...

Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'être vivantes...

Est-ce le passé qui me poursuit? Dans mes yeux l'empreinte est-elle ineffaçable, des choses subies?--Les revoilà!

C'est de toutes habitudes fuies et de vieux désespoirs, c'est de haines et d'amours abolies, c'est de mes propres fautes, fanées! et des torts de chacun, ah! fanés! c'est de tout le passé que sont faits les fantômes accroupis aux pierres du nouveau chemin. Jusqu'aux remords vrais, avec des airs, empruntés, de regrets, évoquant les visages aimés, laissés, et leurs larmes! Jusqu'aux triomphes sanglants, ces gestes de menteuse gloire, et ce qu'il en reste de cicatrices à l'orgueil! Et la lassitude! Et les lassitudes! Et ce dégoût final d'entendre et de voir qui fit qu'en partant on crut s'évader: tout le passé ressuscite à ces dehors connus, usés, caducs, rancis, de fausses joies et de vains labeurs,--ici!

Une ville! Argent, Bureaux: une ville! Casernes, Tavernes, Hôpitaux, Prisons: une ville! Filles: une ville!

Et la sereine antiquité du ciel sur tout cela, du ciel où j'ai vu luire aux profondeurs le reflet d'un secret perdu,--sur les habitudes, sur les mensonges, sur les turpitudes, ici comme là bas!--Et, ici comme là bas, j'aurai l'effroi de voir, par les fenêtres du matin, après le jour et la nuit, après la veille et le sommeil, après le lucre et le stupre, des mains de servantes, indolemment, par les fenêtres du matin, dans la rue agiter avec les linceuls du jour et de la nuit la poussière des sept péchés.

Flots, ô forêts, ô fleurs folles d'êtres vivantes, et toi, race dorée: ton âme, une fleur belle aussi, vaste, odorante, généreuse, je l'ai désirée comme la seule vengeance!

Me diras-tu ton mystère, un jour?

--Ah! loin de la ville, peut-être dans le libre rire des pêcheurs dorés! Ah! loin de la ville, peut-être dans le libre baiser des amantes dorées, au bord de la mer!

Loin de la ville, vers la mer! Vers la mer où mourront les rumeurs de la ville et du passé! Vers la mer, où, dans le soir, un vivo sauvage chante doucement!

Mais, hâtons-nous, le chant aussi du vivo va mourir, et la voix de la ville et du passé le menace: elle monte, elle couvre a demi déjà la chanson grêle du vivo, la chanson frêle du bord de la mer.

Que triste le vent gémit dans l'arbre, dans les branches noires et mortes de l'arbre dont les racines maudites sont en moi, dans l'arbre de la ville et du passé!

Vengeance et renaissance! Liberté! Future vigueur, ô vivo!

O vivo: ignorer tout ce que tu ne sais pas.

Ne m'interroge plus.

Quand tu m'auras enseigné ta toute-sciente ignorance je pourrai te répondre: tu m'auras dit ton secret.

Je viens à toi, docile, ô maître d'ignorance et de simplicité, et le sourire n'est pas loin de mes lèvres. Mais j'ai peur que la ville se lève et marche tout entière derrière moi, contre toi,--j'ai peur de t'apporter la ville! et de jeter moi-même ses ténèbres entre le bonheur et moi, entre toi et ma douleur.

VERS LE SILENCE.

Le chant du vivo allait se mourant, dans la nuit, sur le rivage, et avec lui la voix de mes souvenirs allait se mourant, dans mon âme, sur le bord du temps,--et les plus récentes images s'effacèrent les premières parmi les bruits confus du navire en voyage, du navire d'adieux et d'espérance.

On n'entendait plus qu'à peine le vivo, dans la nuit, sur le rivage, plus loin, et, plus loin aussi dans mes souvenirs, j'avais dépassé le navire, avec mon âme remontant le fleuve du temps--et ce furent les lieux quittés, l'appareil riche des sordidités sociales, et tout mon désespoir.

Le vivo n'était maintenant, dans la nuit, sur le rivage, qu'un souffle très léger, moins ouï que ressouvenu,--et soudain ce furent, par delà le passé mûr, les jours de ma jeunesse, cette autre belle sauvagerie, tôt étiolée dans l'atmosphère lourde des villes, sans que, longtemps, renonçât l'espérance.

Et puis le vivo se tut; dans la nuit tahitienne seul vibrait le vent, ouvrant larges sur la mer ses ailes,--et les voix de mon âme aussi se turent, et je me sentis perdu, doucement, perdu, amoureusement, dans le silence de la nature et de moi-même, seul à seule avec l'immensité verte et bleue--qui ne te répondra pas si tu la questionnes!--seul dans un présent d'éternité, sans avenir ni passé, sans plus d'espérance ni de désespoir.

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