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Chapitre 1

Monseigneur CHABOT Prélat de Sa Sainteté CURÉ DE PITHIVIERS (LOIRET)

NOËL DANS LES PAYS ÉTRANGERS

1906

[Note du transcripteur: Tout le matériel hors propos de l'édition qui a servi à la production de ce document est reporté à la fin du document pour ceux que ce matériel pourrait intéresser.]

NOËL DANS LES PAYS DU NORD.

SUÈDE ET NORWÈGE ANGLETERRE--ALLEMAGNE

Les fêtes de Noël, dans les pays du Nord, ont un double caractère religieux et familial. Les offices diffèrent peu des nôtres, si ce n'est que les chants d'église sont plus souvent exécutés en langue vulgaire. Nous ne citerons que l'adaptation de l'Adeste fidèles: Oh! come all ye faithful! (Oh! venez tous, fidèles) si populaire en Angleterre, et le Cantique des Anges (Engelenzang) que des chanteurs éminents font entendre, chaque année, dans l'église protestante de Moïse et Aaron, à Amsterdam.

Noël est vraiment la fête de famille par excellence, dans les contrées septentrionales de l'Europe.

PAYS SCANDINAVES

Huit jours avant la solennité de Noël, les places de Stockholm sont couvertes de sapins que les paysans coupent dans les forêts voisines et viennent vendre en ville. Toute famille, si pauvre soit-elle, a pour la grande veillée son arbre de Noël orné de lumières et garni de jouets et friandises de toutes sortes.--Les pauvres ne sont pas oubliés: on organise pour eux des fêtes et ils reçoivent des vêtements et d'abondantes aumônes en argent.

En Norwège, la fête de Noël jouissait autrefois de certains privilèges. Ainsi les poursuites de la justice étaient suspendues pendant plusieurs jours, le plus généralement de Noël à l'Épiphanie. Cette trêve de procès variait suivant les lois locales; parfois sa durée s'étendait jusqu'à vingt jours.

Dans tous les Pays scandinaves, la fête de Noël se prépare discrètement et dans le mystère, afin que les cadeaux offerts ce jour là apportent à la fois surprise et contentement.

En secret, les petites filles mettent la dernière main à leur travail; l'une a brodé une paire de pantoufles pour son père, l'autre un coussin de canapé pour sa mère. Leurs soeurs aînées enveloppent dans un fin papier blanc une bourse de soie faite au crochet et entourée d'une faveur rose, ou encore confectionnent de belles et riches dentelles qu'elles offriront comme nappes d'autel à leur église.

Dans quelques pays, la distribution des cadeaux est des plus originales. Le présent, dissimulé soigneusement dans une gerbe de fleurs, une botte de foin ou de paille, ou dans de multiples enveloppes d'étoffes, de feuillage ou de papier, porte en grosses lettres le nom de la personne à laquelle il est destiné. Le messager chargé de le remettre frappe fortement à la porte, qui s'ouvre sans retard, et jette furtivement le Juleklap (c'est le nom suédois du présent) dans la chambre où la famille se trouve réunie. Alors commence une scène fort distrayante. Le destinataire se met à explorer minutieusement, au milieu des cris de joie de tous les assistants, fleurs, foin, paille, feuillage ou papier, afin d'arriver à l'objet convoité. Tantôt il trouve une épingle d'or, tantôt un vase précieux, quelquefois une élégante et gracieuse statuette, quelquefois aussi, après avoir déroulé les enveloppes mystérieuses, il ne trouve... rien. Une explosion de rire accueille la déconvenue du patient, victime de cette innocente supercherie.

Le Juleklap a quelquefois un caractère moral et satirique. La dame trop élégante reçoit une poupée bizarrement attifée; le châtelain qui, dans son salon, ménage trop la lumière ou laisse son antichambre dans l'obscurité, reçoit une douzaine de lampions. A un bavard on adresse un oreiller ou un éteignoir, à un fat, un col d'acier.

Quand il ne reste plus rien au fond de la corbeille, que les enfants ont bien cherché dans les papiers éparpillés sur le plancher, pour voir si l'on n'aurait rien laissé, la famille se rend à la salle à manger, où l'attend un souper composé exclusivement de mets nationaux.

«Aux Pays scandinaves, le repas de Noël se distingue des autres par le caractère traditionnel des plats qui y figurent. Pas de souper de Noël sans jambon, accompagné de riz chaud arrosé de lait froid; puis du Vortbrod, sorte de pain fait avec de la farine de froment délayée dans de la bière non fermentée; enfin l'indigeste lustsfisk. Qu'on s'imagine une merluche ou morue sèche dessalée, bouillie pendant trois jours dans une eau de cendre mêlée de chaux vive, et farcie ensuite avec du poivre, de la moutarde et du raifort: voilà le lustsfisk» [1]. Les vins d'Espagne fortement alcoolisés peuvent seuls faire digérer un si plantureux repas.

[Note 1: M. Bitard, Noël.]

Le soir de la veille de Noël, vers onze heures, dans les hameaux, tout le monde monte en traîneau et se rend à l'office. Mille étoiles scintillent dans le silence de la nuit, troublée seulement par les grelots des chevaux qui font craquer la neige sous leurs pieds. Ordinairement, auprès de l'église du village un vaste hangar offre un abri: des bancs pour les paysans et des râteliers pour leurs chevaux. Aussitôt l'office terminé, chacun regagne son logis au plus vite.

«Ce moment donne lieu, en Finlande, à une scène des plus divertissantes. Une vieille croyance promet la meilleure récolte de l'année à celui qui rentrera le premier dans sa maison, après l'office de Noël. C'est alors toute une conspiration contre les équipages. Les jeunes garçons sortent furtivement de l'église pendant l'office, détellent les chevaux, lient les traîneaux les uns avec les autres, changent les colliers, embrouillent les harnais, etc. On conçoit le désordre qui s'en suit, des cris, parfois des coups; la place de l'église se change en véritable champ de bataille. Enfin, les traîneaux sont retrouvés, chacun répare son attelage et part au galop: le combat finit par une course au clocher»[2].

[Note 2: Desclées, Noël.]

Dans la plupart des campagnes, les ménagères veillent à ce que, pendant les fêtes de Noël, l'ordre et la propreté règnent dans toute leur demeure. Il est d'usage de joncher les dalles de paille fraîche, ce qui donne à la chambre de famille l'aspect d'une grange où l'on a étendu les gerbes avant le battage. Est-ce en souvenir de la paille et de la pauvreté de la crèche? Nous serions portés à le croire. Quoi qu'il en soit, cette paille de Noël a, dit-on, une vertu merveilleuse: les animaux qui en mangent sont préservés de toute maladie pendant l'année.

En Suède, les paysans veulent que tous les animaux prennent part à la solennité de Noël: «Ce jour-là, dit M. Léouzon le Duc, ils donnent la liberté aux chiens de garde, ils servent à leurs bestiaux un fourrage d'élite»[3].

[Note 3: La fête de Noël en Suède et en Finlande.]

C'est un usage assez répandu, en Suède et en Norwège, d'offrir, le jour de Noël, un repas aux oiseaux. La dernière gerbe de la moisson est soigneusement conservée, chez les pauvres comme chez les riches, jusqu'à la veille de la grande solennité. Le vingt-cinq Décembre, au matin, on la fixe au bout d'une perche et on en décore le pignon de la maison. C'est un charmant et étourdissant concert que celui de la gent granivore faisant tapage autour de ce mât pour picorer les épis de blé. Tous les petits habitants de l'air prennent, eux aussi, leur joyeux festin et rendent grâces à la Providence qui, dans un jour si heureux, a voulu les combler d'allégresse. Cette ravissante coutume suédoise nous rappelle ces deux vers si connus:

Aux petits des oiseaux il donne leur pâture Et sa bonté s'étend sur toute la nature[4].

[Note 4: Racine, Athalie, acte II, scène VII.]

Un de nos meilleurs poëtes a gracieusement chanté ce Réveillon des petits oiseaux:

Et les oiseaux des champs? Ne feront-ils la fête?... Eux que l'hiver cruel décime tous les jours, Eux que le froid transit, que la famine guette Sur l'arbre dépouillé du nid de leurs amours!

Oh, non! Pour eux, l'on cherche une gerbe emmêlée Où des milliers d'épis se courbent sous le grain, On l'étend sur la neige: «--Accourez gent ailée, «Car votre nappe est mise, et prêt est le festin!»

Et vous voyez d'ici le pinson, la fauvette, Le menu roitelet voleter à l'appel..... Tout en mangeant le grain, ils relèvent la tête, Pour lancer une gamme, un cri de joie au ciel![5]

[Note 5: Comtesse O'Mahony.]

ANGLETERRE

Le peuple anglais célèbre la solennité de Noël avec une telle joie, une telle unanimité et de telles dépenses qu'on peut regarder le Christmas[6] comme sa fête nationale.

[Note 6: La vieille désinence, mas signifie fête; Christmas, fête du Christ.]

Autrefois, à l'occasion de Noël, avait lieu une fête carnavalesque. Des carols (chansons) anglaises nous font connaître les personnages mis en scène dans ces mascarades: le roi de la Bombance, la reine de la Folie, la princesse Déraison y paraissent au milieu d'un bruyant cortège.

A la Cour, chez les princes, un officier était chargé de présider aux réjouissances. Il s'appelait Lord of Misrule (le Seigneur du Désordre). En Écosse, on le nommait Abbot of Unreason (l'Abbé de la Déraison). Ces fonctions ont été abolies par «act of Parliament» en 1515. Les prêtres durent plusieurs fois s'interposer contre les frivolités de ces amusements.

Dans les recueils de Folk-Lore, on parle des joyeuses bandes que conduisaient, pendant les fêtes de Noël, le Roi de la Déraison et la Princesse de la Bombance. Sous de folâtres déguisements, les amis du voisinage venaient sans honte tendre la tirelire de Noël à la Reine de la fête et demander largesse de joie, de gaieté, de rire, aumônes de plaisirs. Hélas! qu'ils sont loin aujourd'hui ces jours où Henri II servait à table son fils, Roi du Festin et lui apportait, au bruit des trompettes, comme plat d'honneur, une tête de sanglier qui, couronnée de laurier et de romarin, enterrait ses formidables défenses dans la pomme fleurie ou l'orange dorée! Et comme il est passé le temps où cent trente des citoyens les plus puissants de Londres, revêtus de costumes et de titres fantastiques, roi, reine, ministres, choisis par la Folie, cavaliers galopant sur de fringants coursiers, sonnant des fanfares, couraient à Kensington, à la rencontre du petit-fils d'Edouard Ier, tous réunis dans une même joie, chantant Noël.

La lugubre Réforme a soufflé sur toutes ces joies, éteint toutes ces lumières et faussé toutes ces trompettes [7].

[Note 7: Oscar Havard, Les Fêtes de nos Pères.]

L'illustre Walter Scott nous dit que ses ancêtres regardaient déjà Noël, comme la fête familiale par excellence:

England was merry England, when Old Christmas brought his sports again; Twas Christmas broached the mightiest ale, Twas Christmas told the merriest tale, A Christmas gambol oft would cheer The poor man's heart, through half the year.

L'Angleterre était la joyeuse Angleterre quand Le vieux Noël ramenait ses jouissances; C'était Noël qui mettait en perce la bière la plus forte, C'était Noël qui racontait le conte le plus joyeux, Les ébats de Noël souvent réjouissaient Le coeur du pauvre, pendant la moitié de l'année.

D'immenses préparatifs sont faits en vue du Christmas.

De copieuses cargaisons d'oies grasses viennent de Normandie. Deux lignes de steamboats, de Dieppe à Newhaven et du Havre à Southampton, suffisent à peine à leur transport en Angleterre. Le Poitou et la Touraine envoient également à John Bull leurs dindes pansues. En 1901, une petite province du Centre, la Sologne, a expédié à Londres, par chemin de fer, plus de soixante mille dindons.

Les bateaux de Southampton et de Newhaven prennent à Granville et sur toutes les côtes de la Manche des monceaux de gui, cette plante parasite que les eubages, chez les Gaulois, allaient couper avec des faucilles d'or. On le dépose dans de grandes caisses à claire-voie, connues sous le nom de harasses, et on le transporte sur le pont des navires.

«On se prépare plusieurs semaines à l'avance au Christmas, dit M. Alphonse Esquiros. D'immenses troupeaux d'oies s'acheminent gravement du Nord de l'Angleterre, par toutes les routes, vers la métropole; les grands boeufs annoncent leur arrivée sur les chemins de fer ou les bateaux par de lugubres beuglements.»

A Londres, quelques jours avant Noël, a lieu dans la grande salle d'Islington, connue sous le nom d'Agricultural Hall, une exposition des animaux que l'on vendra pour Noël. Boeufs, oies, dindons se disputent les premiers prix; les mieux cotés vont ensuite orner de leurs chairs dodues les vitrines des industriels qui les ont achetés au poids de l'or.

«La veille de Noël, dit M. Virmaître, tout Londres est illuminé. Les boutiques des bouchers surtout sont resplendissantes de lumières; on y voit des boeufs dépouillés, couchés tout entiers sur des tréteaux, avec des becs de gaz dans le mufle.» On lit assez souvent au-dessus d'eux ces mots-réclame: brought up by Her Majesty (élevé par Sa Majesté la Reine). En effet, la Reine Victoria faisait paître des troupeaux à Windsor, à Hampton-Court et même à Kensington-Gardens, le bois de Boulogne de Londres.

Le soir du vingt-quatre Décembre, vers deux heures, l'agitation devient extraordinaire, dans les quartiers les plus populeux de Londres et surtout dans Whitechapel. Les cochers (cabmen), juchés derrière leur voiture, guident hardiment leurs chevaux. Le All right (tout va bien) retentit dans les conversations. Ce sont partout des entassements de volailles, comme on n'en voit pas dans les Halles centrales de Paris. Louis Blanc, de sa plume vive et originale, nous a donné le tableau le plus pittoresque et le plus vrai qu'on ait jamais tracé du Christmas londonien. «Quels énormes quartiers de viande! Quelles montagnes de chairs saignantes! Quel luxe d'imposants comestibles!... C'est par myriades qu'on vous compte, orgueilleusement étalés, ô selles de moutons, têtes de veau, hures de sangliers, dindons, canards, oies, poulets, perdrix, faisans, pluviers, lapins, et vous, poissons de toute espèce et de toute grosseur!» La brumeuse cité offre ce spectacle étrange d'une animation toujours croissante jusqu'au milieu de la nuit.

Au Constitutional Club, l'un des cercles les plus importants de Londres, on fait rôtir, chaque année, pour le Christmas, un énorme morceau de boeuf, de trois cent cinquante à quatre cents livres. C'est ce qu'on appelle le Baron of beef. Les membres les plus distingués du club ne manquent pas, au cours de la nuit de Noël, de rendre visite au Baron of beef. On voit alors, devant l'immense cheminée, les habits noirs des plus élégants fashionables se mêler aux vestes blanches et aux tabliers des cuisiniers.

Pour le Christmas, le home (l'intérieur de la maison) reçoit une décoration spéciale. Les touffes de houx, aux feuilles luisantes, égayées par leurs petites baies rouges, ornent les maisons les plus modestes, aussi bien que le château seigneurial. «Les baies rouges, disent les vieilles chansons, couronnent agréablement la tête du sombre hiver». Des guirlandes de laurier, de lierre et de fleurs entourent les lustres, les tableaux, les armures des ancêtres. Mais c'est le gui surtout, mistletoe--destiné, dit-on, à mettre en fuite les sorciers--qui joue le plus grand rôle dans la décoration du Christmas. Qui n'a pas admiré les branches entrecroisées de la plante druidique[8], son feuillage d'un vert pâle, semé de graines blanches et transparentes comme des perles de corail?

[Note 8: Les Druides regardaient le gui, à cause de sa verdure perpétuelle, comme l'emblème de l'immortalité de l'âme. On le cueillait la sixième nuit de la nouvelle lune après le solstice d'hiver; cette nuit, appelée la nuit-mère, commençait l'année gauloise. Un Druide, en robe blanche, montait sur le chêne, une faucille d'or à la main et tranchait la racine de la plante que d'autres Druides recevaient dans une saie blanche, car il ne fallait pas qu'elle touchât la terre.]

Jadis, la veille de Noël, après la prière et les exercices de piété accoutumés, on allumait des cierges et, avec une grande solennité, le chef de la famille mettait dans l'âtre une bûche appelée Yule-Log[9] ou Christmas Block. Elle était allumée avec un tison provenant de la bûche de l'année précédente. Tant qu'elle durait, il y avait force rasades, chants et narrés d'histoires. Cet usage existe encore, particulièrement dans le nord de l'Angleterre, mais accompagné de certaines superstitions. Si la bûche vient à s'éteindre avant la fin de la nuit, ou si, pendant qu'elle brûle, survient une personne qui louche ou soit pieds-nus, cela est considéré comme de mauvais Augure.

[Note 9: Yule, en anglo-saxon Geol, la fête. Décembre s'appelait se oerra geola, avant la fête (de Noël). Janvier, se aeftera geola, après la fête (de Noël).]

Pendant la nuit de Noël, les chanteurs de Christmas carols[10] (chants de Noël) vont se faire entendre à la porte des maisons; on les désigne sous le nom de Waits.

[Note 10: Les Christmas carols sont nos Noëls.]

Les uns le font à titre purement gracieux, en l'honneur de leurs amis ou des membres de leur famille.

Washington Irving, dans son excellent ouvrage The Sketch Book (le livre d'esquisses), nous raconte le trait suivant: «Me trouvant chez un ami, le matin de Noël, alors que j'étais encore au lit, j'entendis le bruit de petits pas qui résonnaient à ma porte. Bientôt un choeur de voix enfantines entonna ce vieux chant de Noël:

Rejoice, our Saviour he was born On Christmas day, in the morning.

Réjouissez vous, notre Sauveur est né Le jour de Noël, au matin.

«Je me levai doucement, ouvris promptement la porte et je contemplai un des plus jolis groupes de fées qu'un peintre puisse imaginer. Il se composait d'un petit garçon et de deux petites filles; la plus âgée n'avait pas plus de six ans; ils ressemblaient à trois séraphins. Ils faisaient le tour de la maison et chantaient à toutes les portes.»

D'autres chanteurs s'en vont par les rues, mendiant pour eux-mêmes, les quelques pence (sous) que la générosité des veilleurs veut bien leur donner.

Dans quelques contrées de l'Angleterre, les enfants se réunissent pour aller de cottage en cottage, chanter des Glees (chansons à refrain). L'un de ces chants populaires, au rythme vif et gai, a pour refrain ces paroles:

The merry merry time The merry merry time Bless the merry merry Christmas time!

Le joyeux joyeux temps Le joyeux joyeux temps Béni soit le joyeux joyeux temps de Noël!

Cet usage des chants de Noël est des plus anciens, comme le prouve une carol anglo-normande que nous avons découverte, et dont nous citons le premier couplet:

Seignors, ore entendez à nus, De loin sommes venus à vus Pour quere Noël; Car l'em nus dit que en cest hostel Soleil tenir sa feste annuel Ahi! c'est jur Deu doint à tuz icels joie d'amors Qui a danz Noël ferunt honors.

Seigneurs, à présent, écoutez-nous! De loin, nous sommes venus à vous, Pour demander Noël; Car l'on nous dit qu'en cet hôtel. De coutume on célèbre sa fête annuelle, Ah! Ah! c'est le jour, Dieu donne ici joie d'amour A tous ceux qui feront honneur au jour de Noël[11].

[Note 11: Lai de Marie de France.]

Max O'Rell, qui avait fait un long séjour à Londres, dit, dans son livre intitulé John Bull et son Ile: «Noël, c'est la grande fête de famille en Angleterre.»

En effet, dans toute famille anglaise, riche ou pauvre, on célèbre le Christmas par un repas où les mets sont servis en abondance. Le morceau de choix est d'abord Sir Loin «le Seigneur Aloyau» que Charles II, dans un jour de belle humeur, avait nommé chevalier (Knight). L'oie rôtie, roast goose, est ensuite le plat préféré, quand la dinde rôtie, roast turkey, ne vient pas prendre sa place. Puis apparaît le signe culinaire de la nationalité anglaise, le fameux plum-pudding. «Hip! Hip! hourrah! Honneur au Roi du Festin[12].»

[Note 12: La confection du pudding de Noël est des plus solennelles; chaque membre de la famille tourne à son tour la pâte qui doit devenir le gâteau.--Quelquefois celui-ci prend des proportions pantagruéliques. Certaines corporations ont fait confectionner des puddings qui absorbaient des centaines de livres de farine et de raisins de Corinthe.]

«Au couvent de Ewel, nous écrit un de nos amis, nous organisions nos fêtes suivant les coutumes anglaise et française, anglaise pour le côté profane et française pour le côté religieux. Ah! le fameux pudding qu'un frère irlandais excellait à préparer! Ce nous était une joie sans pareille de voir les flammes bleues de l'alcool courir sur ses flancs dorés, et quand, dans une dernière course affolée, les jolies petites flammes s'évanouissaient, le pudding était débité en tranches succulentes, aux acclamations de tous, pendant que le pauvre frère gémissait sur le pillage d'une oeuvre où il avait mis tout son talent culinaire.»

Enfin apparaissent les minced pies, pâtés feuilletés qui enrobent des hachis de viandes, d'épices et de fruits[13]. Les Anglais arrosent le tout de flots de sherry (vin de Xérès d'Espagne) fabriqué à Londres. Les oranges, les bonbons, les amandes, les noisettes apparaissent au dessert. Le Port-wine, le vin de gingembre pour les abstainers[14], le whisky, voir même le gin, jouent un assez grand rôle dans le monde où l'on boit.

[Note 13: C'est ce que nous appelons un pâté à l'émincé.]

[Note 14: Personnes qui s'abstiennent de liqueurs enivrantes.]

Dans les Universités, notamment à Oxford et à Cambridge, il est de tradition de manger, à Noël, une hure de sanglier: on l'entoure de romarin et on la sert avec d'interminables salamalecs.

A Sandringham, où le Roi et la Reine d'Angleterre ont l'habitude de passer tous les ans les fêtes de Noël, on a servi, cette année, comme rôti de Christmas, un jeune cygne.

Ce cygne a été engraissé par les soins du «maître des cygnes de la Cour», fonctionnaire qui date des temps antiques et dont la charge consiste à surveiller l'élevage et la nourriture des cygnes qui peuplent les parcs et les jardins des propriétés royales.

Il y a cinq cents ans, le rôti de cygne était un mets recherché des gourmets et figurait à Noël sur les grandes tables. Edouard VII a repris cette tradition et donné ordre à son «maître des cygnes» d'engraisser une douzaine de ses «élèves» dont il a fait cadeau, à l'occasion de Noël, à des familles princières, à quelques hauts fonctionnaires de la Cour et aux juges du tribunal supérieur[15].

[Note 15: Le Gaulois, 26 Décembre 1904.]

Le riche anglais veut que son frère pauvre se réjouisse à Noël. Les journaux sont remplis d'appels adressés au public par les sociétés charitables de toute espèce; les souscriptions abondent et la bourse des particuliers s'ouvre largement pour donner aux pauvres leur part de cette fête nationale.--L'Hôpital français, situé à Shaftesbury-Avenue, et desservi par les Soeurs françaises Servantes du Sacré-Coeur, reçoit, chaque année, en surabondance, oies, dindons et puddings pour les malades, convalescents et infirmes. Ce détail nous a été donné, à Londres même, par la Supérieure de l'établissement.

Dans quelques villes d'Angleterre, le maire reçoit, à l'occasion de Noël, cent vieillards qui viennent prendre le thé, pendant que sa femme réunit des veuves sans ressources. Ailleurs, ce sont des fondations pour dons de viande, de couvertures de laine, de sacs de charbons. Ainsi la distribution annuelle de la Christmas Parcel Fund (Société des paquets de Noël) de Shoreditch, établie en 1870, a eu lieu aux Bains de Pitfield-street. Neuf cent cinquante-six des citoyens les plus pauvres de la localité, la plupart ayant une nombreuse famille, ont reçu un paquet d'épicerie contenant une demi-livre de thé, un demi-quart d'une mesure de farine, une demi-livre de sucre et tout ce qui est nécessaire pour faire un bon pudding de Noël--et en plus un ticket pour cent livres de charbon. Quelques mots aimables furent adressés à l'assemblée par le conseiller Dr Davies, président de la Société, qui était assisté de l'honorable Claude Hay, M.P. (membre du Parlement), et de l'Alderman Pearce[16].

[Note 16: The Daily Telegraph, 23 Décembre 1904.]

Dans quelques Work-houses (asiles des pauvres), les dames de charité offrent un dîner de Noël complet: roastbeef, plum-pudding et bière, quand une Société de tempérance n'intervient pas pour remplacer la bière par le thé. Dans ces Work-houses, on prépare même quelquefois, chose toute nouvelle pour l'Angleterre protestante, une cérémonie religieuse à minuit «Watch service», tout comme les catholiques ont la messe de minuit.

Le jour de Noël, un dîner pour plus d'un millier de pauvres est ordonné par la Reine d'Angleterre. Sa Majesté, accompagnée de la princesse de Galles et de ses petits-enfants, parcourt les grandes salles, parlant à ses convives d'un jour, les réjouissant de sa présence, alors que, d'autre part, elle a fait elle-même des couvre-pieds envoyés à la même époque aux hôpitaux de Londres.

Après le dîner de Noël, on se livre à différents jeux: nous n'en citerons que deux.

C'est d'abord le Snap Dragon. Sur une large coupe, on place des raisins secs et des amandes que l'on recouvre d'eau naturelle, sur laquelle surnage une mince couche d'eau-de-vie. On allume alors ce punch d'un nouveau genre, et il s'agit d'enlever prestement, sans se brûler, raisins et amandes que les ondulations d'une longue flamme défendent longtemps contre toute atteinte[17].

[Note 17: Nicolay. Histoire des Croyances. Tome II, p. 81.]

The Hide and Seek (cache-cache) se joue dans les vieux manoirs. Et à cette occasion, l'aïeule, de sa voix chevrotante, ne manque jamais de psalmodier la Légende du Beau-Lowe: c'est une Christmas carol qui date, dit-on, du Ve siècle. Notre traduction littérale la donne dans toute sa simplicité:

«Noël au vieux château: c'est jour de fête. La fille du noble Biron joue avec ses compagnes. Elle joue à cache-cache. Quel délice! Elle se cache si bien, si bien, qu'elle disparaît et que personne ne peut la découvrir. Pas même son fiancé, le jeune et beau Lord Lowe. Les jours, les semaines, les mois, les années passent.--Vingt ans après, comme on avait besoin d'une nappe pour la table du festin de Noël, on ouvrit par hasard une vieille armoire et on y trouva, ô horreur!... un squelette couronné de roses blanches fanées.... Jeunes filles, songez à la fiancée du beau Lord Lowe!»

Le Christmas britannique est surtout la fête des enfants. Les écoles anglaises comptent deux vacances annuelles: l'une, qui est la plus longue, a lieu en été, l'autre est accordée à l'occasion de Noël. C'est par suite de la présence au logis des enfants dispersés dans les collèges, que la réunion de famille est au complet. La veille de Noël, Christmas Eve, les enfants suspendent à leur lit de fer les bas dans lesquels Father Christmas (le Père Noël) viendra déposer, croient-ils ou font-ils semblant de croire, les jouets et friandises qu'y déposeront réellement leur père et leur mère.

Le soir de Noël, les enfants règnent en souverains, et, comme dans les saturnales antiques, c'est le monde renversé.--Douce tyrannie de quelques heures, car, ainsi que le dit Emile Augier:

Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres. Qui dans tout notre coeur s'établissent en maîtres, Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas, Et n'ont pour être heureux qu'à n'être pas ingrats.

Toute la famille est réunie; alors c'est le bruit des jeunes voix, l'applaudissement des yeux, le trépignement des petits pieds sous la table. Granny (grand'-mère) réclame le silence: elle se fait apporter une bouteille de son plus vieux cognac. On arrose le pudding, on éteint le gaz et le plus jeune des babies allume l'eau-de-vie dont la flamme scintille en reflets bleus, pendant que la turbulente jeunesse improvise une ronde autour de la grande table. Le gaz brille de nouveau et le pudding est gravement entamé. On fait d'abord la part des absents. La poste, dès le lendemain, portera aux colons de la Nouvelle-Zélande, aux Sheep farmers[18] d'Australie, aux garnisons de l'Inde et du Cap, ce souvenir si touchant de l'amitié.

[Note 18: Éleveurs de moutons.]

L'Angleterre célèbre la fête de Noël avec une réelle allégresse: c'est l'époque choisie pour échanger voeux et étrennes. C'est Noël qui est vraiment le jour de l'an et qui sert de transition d'une année à l'autre. Aussi un grand nombre de Christmas Cards (cartes de Noël) partent d'Angleterre pour les quatre coins du monde anglicisé, colonisé par la conquête toujours envahissante du peuple britannique, empire sur lequel

The Sun never sets, Le soleil ne se couche jamais.

Nous avons sous les yeux une collection très complète de Christmas Cards: il y en a de ravissantes. Certaines sont sur du papier fin et colorié, quelquefois avec photographies ou gravures de gracieux paysages ou de tableaux des grands maîtres. La plupart des voeux exprimés peuvent se résumer dans ceux-ci:

With Sincere Wishes for A Very Happy Christmas and A Bright and Prosperous New Year, from X***.

Avec sincères voeux pour Un très heureux Noël et Une brillante et prospère nouvelle année, de la part de

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