V.
(17) Le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper.
On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces Pensées éparses, d'être un athée, ennemi de toute morale; mais je prie les auteurs de cette objection, de considérer que ces Pensées sont de Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en toutes lettres; que si elles sont d'un athée, c'est Pascal qui étoit athée, et non pas moi; qu'enfin, puisque Pascal est mort, ce seroit peine perdue que de le calomnier.
Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre Pascal la défense de l'existence de Dieu[3]; mais que diront ceux à qui il en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir raison contre un mort? C.
(18) Combien un avocat, bien payé par avance, trouve-t-il plus juste la cause qu'il plaide!
Je compterois plus sur le zèle d'un homme espérant une grande récompense que sur celui d'un homme l'ayant reçue. V.
(19) Tout le paragraphe XIX.
Ces idées ont été adoptées par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul principe inné; cependant il paroît certain que les enfants ont un instinct, celui de l'émulation, celui de la pitié, celui de mettre, dès qu'ils le peuvent, les mains devant leur visage quand il est en danger, celui de reculer pour mieux sauter dès qu'ils sautent. V.
(20) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi, qui.....
Tous ceux qui ont attaqué la certitude des connoissances humaines ont commis la même faute. Ils ont fort bien établi que nous ne pouvons parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les sciences morales, à cette certitude rigoureuse des propositions de la géométrie, et cela n'étoit pas difficile; mais ils ont voulu en conclure que l'homme n'avoit aucune règle sûre pour asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont trompés en cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une très-grande probabilité dans plusieurs cas; et dans un grand nombre, d'évaluer le degré de cette probabilité. C.
Être heureux comme un roi, dit le peuple hébété. V.
(21) Que deux hommes voient de la neige, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par les mêmes mots.....
Il y a toujours des différences imperceptibles entre les choses les plus semblables; il n'y a jamais eu peut-être deux œufs de poule absolument les mêmes, mais qu'importe? Leibnitz devoit-il faire un principe philosophique de cette observation triviale? V.
(22) C'est ce qui a donné lieu à ces titres, aussi fastueux en effet, quoique non[4] en apparence, que cet auteur qui crève les yeux, de omni scibili.
Qui crève les yeux ne veut pas dire ici qui se montre évidemment: il signifie tout le contraire. V.
(23) Cela étant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra au repos.....
Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dégoûter des sciences spéculatives. En effet, un bon artiste en haute-lisse, en horlogerie, en arpentage, est plus utile que Platon. V.
(24) La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine.
Il eût plutôt fallu dire à l'infini. Mais souvenons-nous que ces pensées jetées au hasard étoient des matériaux informes qui ne furent jamais mis en œuvre. V.
(25) Tout le paragraphe XXV.
Cette pensée paroît un sophisme, et la fausseté consiste dans ce mot d'ignorance, qu'on prend en deux sens différents. Celui qui ne sait ni lire, ni écrire, est un ignorant; mais un mathématicien, pour ignorer les principes cachés de la nature, n'est pas au point d'ignorance d'où il étoit parti quand il commença à apprendre à lire. Newton ne savoit pas pourquoi l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en étoit pas moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hébreu, et qui sait le latin, est savant, par comparaison, avec celui qui ne sait que le françois. V.
(26) L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de durée.
Pour dire l'âme est jetée, il faudroit être sûr qu'elle est substance, et non qualité. C'est ce que presque personne n'a recherché, et c'est par où il faudroit commencer, en métaphysique, en morale, etc. V.
(27) Mais quand j'y ai regardé de plus près, etc. tout l'alinéa.
Ce mot, ne voir que nous, ne forme aucun sens. Qu'est-ce qu'un homme qui n'agiroit point, et qui est supposé se contempler? Non-seulement je dis que cet homme seroit un imbécille, inutile à la société; mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet homme que contempleroit-il? Son corps, ses pieds, ses mains, ses cinq sens? ou il seroit un idiot, ou bien il feroit usage de tout cela. Resteroit-il à contempler sa faculté de penser? Mais il ne peut contempler cette faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera à rien, on bien il pensera aux idées qui lui sont déjà venues, ou il en composera de nouvelles; or il ne peut avoir d'idées que du dehors. Le voilà donc nécessairement occupé, ou de ses sens, ou de ses idées; le voilà donc hors de soi, ou imbécille. Encore une fois, il est impossible à la nature humaine de rester dans cet engourdissement imaginaire, il est absurde de le penser, il est insensé d'y prétendre. L'homme est né pour l'action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N'être point occupé, et n'exister pas, c'est la même chose pour l'homme; toute la différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses, dangereuses ou utiles. Job a bien dit: «L'homme est né pour le travail, comme l'oiseau pour voler»; mais l'oiseau, en volant, peut être pris au trébuchet. C.
(28) Un roi qui se voit est un homme plein de misères, et qui les ressent comme un autre.
Toujours le même sophisme. Un roi qui se recueille pour penser est alors très-occupé; mais s'il n'arrêtoit sa pensée que sur soi, en disant à soi-même: je règne, et rien de plus, il seroit un idiot. V.
(29) Les hommes ont un instinct secret, etc. et le reste de l'alinéa.
Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement nécessaire de la société, il vient plutôt de la bonté de Dieu, et il est plutôt l'instrument de notre bonheur que le ressentiment de notre misère. Je ne sais pas ce que nos premiers pères faisoient dans le paradis terrestre; mais si chacun d'eux n'avoit pensé qu'à soi, l'existence du genre humain étoit bien hasardée. N'est-il pas absurde de penser qu'ils avoient des sens parfaits, c'est-à-dire, des instruments d'actions parfaits, uniquement pour la contemplation? Et n'est-il pas plaisant que des têtes pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V.
(30) Lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, etc.
L'exemple de Cinéas est bon dans les satires de Despréaux, mais non dans un livre philosophique. Un roi sage peut être heureux chez lui; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour fou, cela ne conclut rien pour le reste des hommes. V.
(31) L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuieroit, même sans aucune cause étrangère d'ennui, par le propre état de sa condition naturelle.
Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en ce point, et que nous avons tant d'obligation à l'auteur de la nature, qu'il a attaché l'ennui à l'inaction, afin de nous forcer par là à être utiles au prochain et à nous-mêmes? V.
(32) Le paragraphe V.
La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle toujours en malade qui veut que le monde entier souffre. V.
(33) Le paragraphe VI.
Cette comparaison assurément n'est pas juste. Des malheureux enchaînés, qu'on égorge l'un après l'autre, sont malheureux non-seulement parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils éprouvent ce que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort naturel d'un homme n'est, ni d'être enchaîné, ni d'être égorgé; mais tous les hommes sont faits, comme les animaux, les plantes, pour croître, pour vivre un certain temps, pour produire leur semblable, et pour mourir. On peut, dans une satire, montrer l'homme, tant qu'on voudra, du mauvais côté; mais, pour peu qu'on se serve de sa raison on avouera que, de tous les animaux, l'homme est le plus parfait, le plus heureux, et celui qui vit le plus long-temps; car ce qu'on dit des cerfs et des corbeaux n'est qu'une fable: au lieu donc de nous étonner et de nous plaindre du malheur et de la brièveté de la vie, nous devons nous étonner et nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. A ne raisonner qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de la témérité à prétendre que, par notre nature, nous devons être mieux que nous ne sommes. V.
(34) Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple sont très-saines.
Pascal prouve dans cet article que les préjugés du peuple sont fondés sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de les avoir adoptés. C.
(35) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser le mérite; car tous diroient qu'ils méritent.
Cela mérite explication. Guerre civile, si le prince de Conti dit: J'ai autant de mérite que le grand Condé; si Retz dit: Je vaux mieux que Mazarin; si Beaufort dit: Je l'emporte sur Turenne, et s'il n'y a personne pour les mettre à leur place. Mais quand Louis XIV arrive, et dit: Je ne récompenserai que le mérite; alors plus de guerre civile. V.
(36) Les paragraphes V et VI.
Ces articles ont besoin d'explication, et semblent n'en pas mériter. V.
(37) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un; c'est à moi à céder.
Non. Turenne avec un laquais sera respecté par un traitant qui en aura quatre. V.
(38) Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, etc.
Les sénateurs romains avoient le laticlave. V.
(39) Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte.
Aujourd'hui c'est tout le contraire, on se moqueroit d'un médecin qui viendroit tâter le pouls et contempler votre chaise percée en soutane. Les officiers de guerre, au contraire, vont partout avec leurs uniformes et leurs épaulettes. V.
(40) Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et prouvent la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.
Pascal étoit mal informé. Il y avoit de son temps, et il y a encore dans le sénat de Berne des gentilshommes aussi anciens que la maison d'Autriche. Ils sont respectés, ils sont dans les charges. Il est vrai qu'ils n'y sont pas par droit de naissance, comme les nobles y sont à Venise. Il faut même à Bâle renoncer à sa noblesse pour entrer dans le sénat. V.
(41) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval bien enharnaché à l'égard d'un autre.
Bas et indigne de Pascal. V.
(42) Le peuple a des opinions très-saines, par exemple, d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie.
Il semble qu'on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de faire des vers. Non, mais ceux qui ont des organes grossiers cherchent des plaisirs où l'âme n'entre pour rien; ceux qui ont un sentiment plus délicat veulent des plaisirs plus fins: il faut que tout le monde vive. V.
(43) Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau; mais où trouverons-nous ce point dans la morale?
Dans cette seule maxime, reçue de toutes les nations: Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. V.
(44) Le paragraphe VI.
Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un homme qui avoit bu à la santé d'un certain prince: il eût été juste de ne point boire avec cet homme, mais il étoit un peu dur de le pendre: cela étoit établi, mais cela étoit abominable. V.
(45) Sans doute que l'égalité des biens est juste.
L'égalité des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que, les parts étant faites, des étrangers mercenaires, qui viennent m'aider à faire mes moissons, en recueillent autant que moi. V.
(46) Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.
Pascal semble se rapprocher ici des idées de Hobbes, et le plus dévot des philosophes de son siècle est, sur la nature du juste et de l'injuste, du même avis que le plus irréligieux. C.
(47) Tout le paragraphe X.
Selon Platon, les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment plus que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de leur patrie étoit, selon lui, le grand art des législateurs. Il y a loin d'un philosophe d'Athènes à un philosophe du faubourg Saint-Jacques. C.
(48) L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut.
Ce n'est pas l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et volubilité de l'esprit qu'on accuse de folie; l'extrême esprit est l'extrême justesse, l'extrême finesse; l'extrême étendue opposée diamétralement à la folie. L'extrême défaut d'esprit est un manque de conception, un vide d'idées; ce n'est point la folie, c'est la stupidité. La folie est un dérangement dans les organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite, ou qui arrête l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence. Ce n'est point non plus la médiocrité qui passe pour bonne, c'est l'éloignement des deux vices opposés; c'est ce qu'on appelle juste milieu, et non médiocrité. On ne fait cette remarque, et quelques autres dans ce goût, que pour donner des idées précises. C'est plutôt pour éclaircir que pour contredire. V.
(49) Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en vois quelques-unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Mais enfin elles n'ont pas été tout-à-fait cachées, puisqu'elles ont été sues; ce peu par où elles ont paru en diminue le mérite, car c'est là le plus beau de les avoir voulu cacher[5].
Voici une action dont la mémoire mérite d'être conservée, et à qui il ne me paroît pas possible qu'on puisse appliquer la réflexion de Pascal.
Le vaisseau que montoit le chevalier de Lordat, étoit prêt à couler à fond à la vue des côtes de France. Il ne savoit pas nager; un soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui dans la mer, de le tenir par la jambe, et qu'il espère le sauver par ce moyen. Après avoir long-temps nagé, les forces du soldat s'épuisent; M. de Lordat s'en aperçoit, l'encourage; mais enfin le soldat lui déclare qu'ils vont périr tous deux.--Et si tu étois seul?--Peut-être pourrois-je encore me sauver. Le chevalier de Lordat lui lâche la jambe, et tombe au fond de la mer. C.
Et comment l'histoire en a-t-elle pu parler, si on ne les a pas sues? V.
(50) Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que dix?
On a remarqué, dans un Abrégé de l'Inde et de la guerre misérable que l'avarice de la Compagnie française soutint contre l'avarice anglaise; on a remarqué, dis-je, que les brames peignent la vertu belle et forte avec dix bras, pour résister à dix péchés capitaux. Les missionnaires ont pris la vertu pour le diable. V.
(51) Tout le paragraphe XXXI.
Il est faux que les petits soient moins agités que les grands. Au contraire, leurs désespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont moins de ressources. De cent personnes qui se tuent à Londres et ailleurs, il y en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et à peine une de condition relevée. La comparaison de la roue est ingénieuse et fausse. V.
(52) Tout le paragraphe XXXIII.
Il auroit fallu dire d'être aussi vicieux que lui[6]; cet article est trop trivial, et indigne de Pascal. Il est clair que, si un homme est plus grand que les autres, ce n'est pas parce que ses pieds sont aussi bas, mais parce que sa tête est plus élevée.