‹ Notes sur l'AmourChapitre 4 sur 18 · L’ÉPREUVE DE LA CHAIR

L’ÉPREUVE DE LA CHAIR

On aime une femme à en perdre le sommeil et l’appétit. Tant qu’on ne l’a pas possédée, on ne sait rien sur le bonheur ou la déception qu’elle vous apportera.

Vous l’adorez; vous faites pour l’obtenir cent folies dommageables; elle cède; elle est à vous. Au sortir du lit, elle vous devient indifférente; vous vous êtes trompé; vous ne l’aimez plus.

Rien à l’avance ne peut vous renseigner.

Vos expériences antérieures sont sans utilité. A chaque fois vous vous trouvez devant l’inconnu. La science pourra faire mille progrès, elle établira que l’amour est ceci ou cela, qu’il y a au contact de certaines personnes dégagement d’électrons ou d’ions, ou de rayons n; on mettra en formules algébriques les lois de l’attraction sensuelle...; les savants n’en seront pas plus avancés que les autres, car, sur ce point qui est le tout de l’amour, seule l’épreuve de la chair décide.

C’est pourquoi beaucoup de femmes hésitent. Elles savent que les serments, les promesses d’avant le lit, sont paroles vaines, que rien ne les assure du lendemain, qu’il faut se donner d’abord et, sans être sûres d’être remboursées, payer de leur personne. Le risque est immense.

Heureusement les femmes ont-elles plus de courage que nous.

LA PHYSIQUE DE L’AMOUR

L’amour est un sentiment qui tend impérieusement à se traduire dans un acte. Lorsqu’ils ont réussi à amener la femme qu’ils aiment à l’acte, les naïfs croient que la partie est gagnée. Grave erreur, c’est alors seulement que la véritable bataille se livre, et ce qui précède n’est qu’escarmouche sans conséquence.

Le problème est celui-ci: amener sa maîtresse au bonheur au temps même où vous y atteignez. Cela est d’une grande difficulté, et n’obtient pas l’harmonie synchronique qui veut. Peu d’hommes savent pratiquer cet art difficile. Ceux qui en possèdent les secrets sont aimés des femmes. Les autres, ceux qu’elles méprisent, renvoient ou trompent, sont simplement--il n’y a pas à chercher ici d’explication métaphysique--des hommes maladroits au lit.

L’éducation de l’homme dans la physique de l’amour est mauvaise. Il débute à l’ordinaire par des professionnelles; leur métier veut qu’elles satisfassent l’homme sans qu’il ait à se préoccuper du plaisir de sa compagne. Elles sont aux yeux de l’homme un instrument dont il tire des jouissances personnelles. L’égoïsme de l’homme est prodigieusement développé par le commerce avec les filles de joie. Voilà de mauvaises habitudes prises.

Il se marie. La situation est changée. Il faut trouver autre chose. Mais quoi?... Son ignorance est grande. Et puis a-t-il le temps de réfléchir? Il aime; il veut sa femme; il est pressé et rude; il la prend! Quelles désillusions pour cette vierge qui attendait qu’on lui ouvrît délicatement la porte du paradis!

L’abord brutal de la vierge par le mari est la raison suffisante du grand nombre de maris non aimés et, par la suite, trompés.

Les débuts du mariage sont, le plus souvent, horribles pour la femme et sans agrément pour l’homme. Les tâtonnements de l’homme, la pudeur blessée de la femme, son inexpérience, sa peur, rendent à ce moment l’amour physique sans charme. Joignez à cela la nouveauté de la situation, la difficile adaptation des caractères, le heurt de deux personnalités si différentes, le manque d’habitudes communes, et l’on comprend que ce qu’on appelle--ironiquement, sans doute,--la lune de miel, soit une des périodes les moins heureuses de la vie.

La femme est d’autant plus déçue que la tradition, littéraire ou parlée, lui a dépeint ces premières semaines sous des couleurs enchanteresses. Du reste, elle se fait, aussitôt, complice de ces mensonges. Celle qui a le plus souffert à ce moment de sa vie se garde de l’avouer. Elle est honteuse d’avoir été seule, croit-elle, à éprouver une déception; elle se tait ou contribue par des récits trompeurs à augmenter les illusions dans lesquelles se plaisent ses sœurs ignorantes.

Pourquoi ne pas dire la vérité, simplement? Pourquoi ne pas montrer qu’entre l’homme maladroit ou brutal, ou l’un et l’autre, et la vierge ignorante, il est rare de voir naître le bonheur physique?

Un grand nombre de femmes de tempérament moyen ou médiocre passent des nuits, et parfois des années, sans éprouver de l’amour autre chose que du dégoût. Ce dégoût les amène bien vite à mépriser leur mari.

Les hommes qui ont eu des maîtresses non professionnelles sont mieux préparés. Avec les femmes qu’ils aimaient, ils ont pris de précieuses leçons. Mais il est des maris à préjugés qui se refusent à traiter leur femme comme ils traitaient leur maîtresse. Ils entendent respecter «la mère de leurs enfants»!

· · ·

Quant au premier contact entre deux êtres vierges, peut-on en imaginer l’horreur et le ridicule?

· · ·

La physique de l’amour est un art difficile. Pour y passer maître, il faudrait à l’homme quelques connaissances anatomiques, de l’ingéniosité, du tact, de la force, et surtout de la patience. Savoir attendre! Posséder et être possédé! Voilà le grand secret! Voilà ce qui fait les liaisons solides et durables. Cela, c’est la réalité suprême de l’amour;

Et tout le reste est littérature.

CE QUI EST PERMIS

En amour, chacun a son idée sur ce qui est permis et sur ce qui ne l’est pas. La plupart des hommes mariés ne connaissent leur femme qu’en chemise!

Il est des pays entiers, l’Amérique du Nord, l’Angleterre, où une femme honnête se croirait déshonorée si son mari lui demandait de traverser nue la chambre à coucher. Mais c’est une idée qui ne viendra jamais à un mari anglo-saxon.

Pour d’autres, il y a les choses naturelles et celles qui ne le sont pas, les premières étant permises, les secondes défendues. Ils trouvent licite telle posture parce que naturelle; ils proscrivent celle-ci comme antinaturelle. Ces gens sont d’une grande ignorance. Ils se font de la nature une idée étriquée et fausse. S’ils ouvraient quelques livres d’histoire naturelle, ils seraient terrifiés à voir ce que la nature a inventé dans la physique de l’amour et de combien elle dépasse les imaginations les plus folles de ce pauvre animal raisonnable qu’est l’homme.

Ainsi à qui veut s’en tenir à la nature (et je ne vois pas à quoi d’autre nous pourrions nous raccrocher) tout est permis. Et chacun décidera librement selon ce qui lui plaît.

EN DEHORS DE LA NATURE

Rien n’est plus risible que la prétention que nous avons eue si longtemps (la plupart des hommes l’ont encore) d’être en dehors de la nature.

Nous imaginons que nos vertus sont d’origine extra-terrestre, qu’elles nous élèvent au-dessus de ce monde, qu’elles sont la marque de notre fabrication divine. «Dieu fit l’homme à son image.»

La pudeur, le dévouement, le courage, le sacrifice de soi, voilà, nous assure-t-on, les titres de gloire propres à l’homme. Ah! que l’on a écrit de belles et éloquentes pages sur ce sujet! Et l’on a créé les religions! Et l’on a dit mille folies!...

Et pourtant si nous voulions regarder chez nos frères les animaux! N’y trouverons-nous pas ces vertus exaltées encore? Quelle pudeur humaine égale celle de l’aveugle taupe qui fuit éperdument le mâle? Quelles sont les mères humaines qui donnent plus délibérément leur vie pour assurer celle de leurs enfants que les femelles de certaines espèces animales, que la louve, par exemple, lorsqu’elle s’efforce d’entraîner les chiens à sa suite pour sauver ses louveteaux? Et, pour en arriver à l’amour, où sont les hommes prêts à affronter à coup sûr une mort horrible pour la possession d’une femme? Où sont-ils ceux qui, comme le frelon, sont résolus à donner aussi leurs entrailles dans l’acte de l’amour?

Y a-t-il une mesure plus grande de prévision, de calcul désintéressé, de dévouement, de courage, de sacrifice absolu de soi pour les siens chez les hommes que chez les animaux?

Page 1