II - I
LES LIAISONS DANGEREUSES
... les mœurs qui règnent aussi impérieusement que les lois.
(MONTESQUIEU).
LACLOS MORALISTE
Habent sua fata libelli, a dit Terentianus Maurus. Voici un roman moral qui a longtemps passé pour le plus immoral des romans, un ouvrage où il n'y a pas l'ombre d'indécence, qui figure encore dans la littérature érotique du XVIIIe siècle, entre le Sopha de Crébillon le fils et les Amours du chevalier de Faublas. L'auteur a suivi le sort de son livre. Jamais il n'a été tenu pour ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire pour un moraliste. Il n'est ni un grand écrivain ni un penseur profond, mais il a fait une œuvre d'observation, d'enseignement, de moralité.
«C'est rendre service aux mœurs, dit-il dans sa préface, que de dévoiler les moyens qu'emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes.» Remarquons ce mot de moyens; le vice, en effet, a une méthode. Laclos a voulu prouver: 1º que «toute femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans mœurs finit par en devenir la victime; 2º qu'une mère est au moins imprudente, qui souffre qu'une autre ait la confiance de sa fille; 3º que l'amitié que les personnes de mauvaises mœurs paraissent accorder si facilement aux jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, n'est jamais qu'un piège dangereux». Le fond c'est qu'il ne faut pas faire de mauvaises connaissances.
Il prévoit l'indignation que soulèvera son livre:
«Les hommes et les femmes dépravés auront intérêt à décrier un ouvrage qui peut leur nuire, et comme ils ne manquent pas d'adresse, peut-être auront-ils celle de mettre dans leur parti les rigoristes alarmés par le tableau des mauvaises mœurs qu'on n'a pas craint de présenter.»
C'est d'ailleurs ainsi qu'on a toujours condamné non seulement les ouvrages libres, mais encore toutes les œuvres hardies, qu'elles attaquent un travers, un préjugé, un vice ou une institution. L'auteur est toujours accusé de calomnier ses contemporains ou de spéculer sur le scandale. «Toute vérité n'est pas bonne à dire.» Ou plutôt: Aucune vérité n'est bonne à dire; ou: le mensonge seul est moral.
Pour inspirer l'horreur du vice, il faut le dépeindre, moyen trop sûr de le faire aimer, et d'être soupçonné de le mettre en pratique. Les biographes de la Restauration qui parlèrent de Laclos (ils sont d'ailleurs peu nombreux) ne manquèrent pas de le confondre avec ses personnages encore qu'il ait eu, semble-t-il, des mœurs plutôt sévères.
Les générations nouvelles connaissent peu M. Nisard, illustre critique en son temps. Il est resté de lui la théorie des deux morales, acte de courtisanerie envers le Second Empire. Dans son livre, d'ailleurs spirituel et même érudit, des «Poètes latins de la décadence», il attaqua Juvénal lui-même. Il imputa au grand satirique une secrète complaisance pour les vices qu'il flagelle.
Les Liaisons dangereuses, imprimées en mars 1782, eurent dès le mois suivant une célébrité européenne. Grimm en Laclos vit tout de suite un maître. L'article de la Correspondance (tome XI, p. 81, Paris, Furne, 1830) n'est pas de Diderot, qui à ce moment n'écrivait plus. Il est de Grimm, de sa froide sagesse. Le critique ne s'étonne point de «l'empressement avec lequel on a reçu cet ouvrage, qui montre avec tant de naturel le désordre des principes et des mœurs. Il faut s'étonner encore moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d'en dire... Comment un homme qui les connaît si bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un monstre? L'auteur n'a pas osé se dispenser de faire justice de ses personnages, mais peut-on présumer que ce soit assez de morale pour détruire le poison répandu dans quatre volumes de séduction»?
Les dénouements sont des accidents tant qu'ils ne découlent pas, de toute nécessité, du caractère des personnages et de leurs actes; c'est là un reproche qu'on ne peut pas faire à Laclos. Sa Némésis n'est point amenée du dehors. Le séducteur est tué en duel, et les femmes reçoivent le juste châtiment de leurs méfaits.
Voilà donc une morale exemplaire. Eh bien! ce n'est point assez, ou plutôt c'est à côté; et on détache très bien la moralité de la fable. Tous les lecteurs voudront vivre la vie intense de ces passions, et se flatteront d'échapper à leurs sinistres conséquences.
La punition des coupables ne fait que venger la règle des mœurs; elle n'en assure pas l'observance. La vertu elle-même n'est pas rendue éclatante par la laideur des vices, si bien peints, trop bien peints. C'est donc un mauvais livre.
Justement, c'était l'époque des mauvais livres. Après les Liaisons dangereuses, en juillet de la même année, les Confessions de Rousseau; en juin 1783, la répétition du Mariage de Figaro, à Versailles, arrêtée d'ailleurs par ordre de Louis XVI; sans parler d'un recueil obscène de Mirabeau, qui n'est pas de la littérature.
Le scandale a duré. En dehors de Nodier, qui prétend que «l'ennui devrait depuis longtemps avoir fait justice de ce Satyricon de Garnison», et de Janin, qui l'appelle «un pâle et licencieux reflet de la Nouvelle Héloïse», la critique s'est tue, effrayée.
Il y a quelques mois seulement, on a publié des notes inédites de Baudelaire. Il n'était pas homme à se scandaliser. Le premier il osa déclarer que c'est là «un livre de moraliste aussi haut que les plus élevés». Mais il s'est attaché surtout aux mœurs et aux caractères. Sur la morale il dit trop ou trop peu: «Tous les livres sont immoraux.»