IV
LES CARACTÈRES
Ces mondains passionnés ne manquent pas de sens critique et chacun définit très bien les autres. Voici le portrait de Cécile Volange, par Mme de Merteuil: «Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle qui quelquefois m'étonne moi-même et qui réussira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur.» Et plus loin: «Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'aurais eu quelque envie d'en faire une intrigante subalterne, et de la prendre pour jouer les seconds rôles, sous moi; mais je vois qu'il n'y a pas d'étoffe; elle a une sotte ingénuité... et c'est, selon moi, la maladie la plus grave qu'une femme puisse avoir. Elle dénote surtout une faiblesse de caractère incurable et qui s'oppose à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile, et je ne connais rien de plus plat que cette facilité de bêtise qui se rend sans savoir ni comment ni pourquoi, uniquement parce qu'on l'attaque et qu'elle ne sait pas résister.»
Valmont est bien dessiné par Mme de Volange, qui ne se doute pas qu'il séduira sa fille. «Il sait calculer tout ce qu'un homme peut se permettre sans se compromettre; et pour être cruel et méchant sans danger, il a choisi les femmes pour victimes.»
Il faut qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette observation fondée sur la faiblesse des femmes.
Leur insolence pourtant, leurs railleries, les faux respects dont elles sont entourées, tout cela devrait leur servir de sauvegarde, et reste sans force devant leur curiosité, leur sensualité, et cette présomption qui les porte à s'exposer, en se croyant capables de se ressaisir.
Les trois premiers personnages sont: Valmont, Mme de Merteuil et Mme de Tourvel.
Valmont est le Don Juan de l'époque, si l'on peut remonter à ce héros presque mythique de la Séduction et du Blasphème. Ses modèles les plus rapprochés sont Lovelace dans les imaginaires, et parmi les individus réels, vraisemblablement le maréchal de Richelieu, son fils Fronsac, Lauzun-Biron. Lovelace est le produit d'une race plus forte, plus hardie, de l'athlétisme anglo-saxon. Par là il dépasse Valmont, qui est surtout homme de salon, et dont les goûts, les sentiments, l'esprit sont plus étriqués, mais avec plus de souplesse, et plus de grâce. Tous deux d'ailleurs dans l'amour _ne cherchent que le charme de longs combats, et les détails d'une pénible défaite_.
Les ressorts de Valmont sont le besoin du plaisir, la vanité, l'impudence, l'égoïsme féroce. Il commet des noirceurs inutiles; il se complaît à des intrigues basses. La lecture subreptice des lettres de la Présidente, la comédie de charité organisée pour frapper son imagination à travers son cœur; et surtout le viol à demi consenti de la jeune Volange, voilà des actes de pure dépravation.
Il a d'ailleurs le goût de l'observation, son tableau des gaucheries du jeune chevalier de Malte est joliment tracé: «Puisque vous commencez à faire des éducations apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se démonter à la moindre plaisanterie, à ne pas nier si vivement pour une seule femme, ce dont ils se défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à savoir entendre l'éloge de leur maîtresse, sans se croire obligés d'en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous regarder dans le cercle, qu'ils sachent au moins auparavant déguiser ce regard de possession, si facile à reconnaître, et qu'ils confondent si maladroitement avec celui de l'amour.»
L'acte culminant de sa vie, c'est la séduction de la femme vertueuse. C'est de la vertu plutôt que de la résistance féminine qu'il veut triompher. «Quel délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords! Loin de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'assiègent; ils ajouteront à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertu, mais qu'elle me la sacrifie! Que ses fautes l'épouvantent sans pouvoir l'arrêter; et que, agitée de mille terreurs, elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras.»
Le caractère principal, le portrait auquel l'artiste a donné une beauté effrayante, c'est celui de Mme de Merteuil.
Les femmes meneuses d'hommes ne manquaient pas en ce siècle. Il s'était ouvert par Mme de Maintenon, «le génie de la direction,» dit Michelet, allant au pouvoir par les voies cachées en déclinant les apparences.
Mme de Tencin avait suivi. La femme qui devina Montesquieu, qui groupa les premiers philosophes dans son cercle de Mère de l'Eglise; qui, dès 1743, prédit la Révolution en annonçant «la culbute de l'Etat», était un étonnant mélange d'ouverture d'esprit et d'immoralité, de sécheresse d'âme et d'hypocrite douceur. On sait le mot de l'abbé Trublet raconté par Chamfort: «Si elle eût eu intérêt à vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux.» C'est elle qui disait que «les gens d'esprit faisaient beaucoup de fautes de conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez bête, aussi bête qu'il l'est».
Une autre femme d'intrigue et d'ambition a pu également servir de modèle au peintre: Mme de Grammont, la chanoinesse, qui avait inauguré le règne des Choiseul, et qui pensait pour toute la famille.
L'âge de Mme de Merteuil n'est pas indiqué, ni celui de Valmont; mais ils ne sont plus de la première jeunesse, puisqu'elle lui écrit (lettre X), en parlant de la Présidente: «Cette femme, qui vous a rendu les _illusions_ de la _jeunesse_, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés.» Quel que soit son âge, la supériorité de son intelligence, la marque pour les premiers rôles, grands rôles mondains, de vie privée. Son but c'est la domination, son moyen, l'intrigue. Elle veut en tenir école, mais école secrète. Il faut qu'elle soit bien artificieuse, pour qu'en ce temps d'universel décri réciproque sa réputation reste intacte, jusqu'à la catastrophe. La considération lui est nécessaire pour dominer, et dominer, c'est aussi jouir sans trouble, car elle est à la fois perverse et sensuelle.
Le trait le plus original de son caractère, après tous ceux-là qui sont communs à tant d'autres femmes, c'est le mépris de la faiblesse, le culte de la volonté. L'orgueil et le ressentiment mènent à sa perte cette âme altière. Elle n'a jamais pardonné à Valmont (qui ne s'en doute pas) de l'avoir quittée. Pour le même crime, la vengeance qu'elle veut tirer de Gercourt dépasse toute mesure. Et dans sa conduite envers Prévan l'art n'égale-t-il pas la perfidie? «Quant à Prévan, écrit-elle à Valmont, je veux l'avoir et je l'aurai, il veut le dire, et il ne le dira pas; en deux mots voilà notre roman»... et elle tient parole.
Elle est jalouse de la beauté de la Présidente, qu'elle n'a vue qu'une fois; il ne lui suffit pas de l'emporter par l'esprit.
Quand la guerre est déclarée, sa constance ne se dément pas; jamais de plaintes ni de prières. Elle fait tête à l'orage, et fuit sans rien dire, après la défaite, vers de nouvelles destinées. Ruinée, éborgnée, défigurée, elle abordera la Hollande, le pays des libelles, des intrigues et des conspirations.
Mais le personnage le plus instructif, le plus contrasté de révélations inattendues, c'est la prude, tendre et dévote Présidente de Tourvel. Elle est Présidente, parce que, au noble d'épée qu'est Valmont, il fallait une victime de robe, une vertu bourgeoise appuyée sur les principes de la morale et les pratiques de la religion. Alors, a lieu ce duel fondé sur l'attrait de la dévote et du roué; les deux types se complètent. Valmont est l'homme à bonnes fortunes, sa réputation le précède, et devrait avertir Mme de Tourvel, mais la curiosité la tient attachée à ce problème de corruption. Ravie en adoration du principe masculin brillant et dangereux, elle se joue à elle-même la comédie de convertir le débauché. Dans sa moralité incertaine, elle voudrait les agréments du vice et les avantages de la vertu. Aussi, voir son aigreur contre l'amie qui l'a éclairée, et dont elle suit pour un temps, et bien à contre-cœur, les conseils de prudence. Elle lui en veut de ne pas reconnaître une vertu si rare. Elle a l'esprit tellement faussé par la dévotion qu'elle en vient à se persuader que l'homme qui la séduit ne peut être qu'un saint. Il n'y a, dans cette sensualité qui s'ignore, pas l'ombre de l'intellectualité de Mme de Merteuil.
Quelle fausseté dans son manège! Elle ne se lasse pas d'écrire à Valmont qu'elle ne lui écrira plus, et cela, dans un flot de reproches à peine justifiés, presque insolents; et, à chaque lettre, son ardeur renaissante ouvre au séducteur une porte de rentrée. La femme qui implore est toute prête à céder. Mme de Tourvel supplie en phrases touchantes et d'une mélopée d'héroïde:
«Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous demander le repos de l'innocence. Ah, Dieu! sans vous, eût-elle été jamais réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que vous m'avez inspirés je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance. Adieu, Monsieur.»
L'honnête femme en prières nous en impose. Elle est plus tentatrice que la courtisane. La vertu ainsi abaissée est l'excuse de Don Juan. Certes Mme de Tourvel est le plus immoral des personnages du roman. Les autres bravent la morale, celle-ci la dégrade.
Ces trois types, Valmont, Mme de Merteuil, Mme de Tourvel n'étaient pas rares. Ils signalaient la faillite d'une société par trois formes de déchéance: l'effémination de l'homme tombé à des fourberies indignes et dénué de toute élévation d'esprit, la déviation de la femme de tête organisant la domination en vue du plaisir, et l'avilissement de l'héroïne intéressante vertueuse et pleurarde.
C'était bien le temps anormal et malsain qui appelait le retour à la nature et nécessitait le remède de la loi.