XXVIII.)
LA SERVITUDE VOLONTAIRE. Le plus célèbre des ouvrages de La Boëtie et, d'après M. Labitte (_Prédicateurs de la Ligue_, 1841), «le plus remarquable, le plus audacieux et maintenant le seul connu des traités politiques qui composent _les Mémoires de l'Estat de France_ sous Charles IX.» La Boëtie le composa dans sa première jeunesse, mais ne le fit pas plus imprimer qu'aucune autre de ses œuvres. Montaigne avait eu d'abord le projet d'insérer la _Servitude volontaire_ dans le chapitre _De l'amitié_; mais, l'ayant vu imprimée par un parti politique dont il blâmait les tendances, à _mauvaise fin_, par _ceux qui cherchoient à troubler et à changer l'État sans savoir s'ils l'amenderaient_, et _mêlée à d'autres écrits de leur farine_ (allusion aux _Mémoires de l'État de France_ 1576-1578), il renonça à la publier, lui trouvant, ainsi qu'aux observations sur l'édit de janvier, «la façon trop délicate et mignarde pour les abandonner au grossier et pesant air d'une si malplaisante saison.» Néanmoins, un grand nombre d'auteurs ont écrit que Montaigne a publié _la Servitude volontaire_.
Cet ouvrage fut dès sa naissance très-répandu; il courut «ès mains des gens d'entendement, non sans bien grande et méritée recommandation.» (_Essais._) Il ne portait pas de titre, et le manuscrit du temps que je connais est dans ce cas; mais La Boëtie dans son intimité l'avait _baptisé_ LA SERVITUDE VOLONTAIRE. Ce qu'ignorant le public, il l'avait _rebaptisé_, comme dit Montaigne, le CONTR'UN, et c'est ce dernier nom qui a donné au sénateur Vernier l'étrange idée d'appeler ce traité _Les Quatre Contr'un!_ (_Notices et obser. pour... les Essais de Montaigne_).
De Thou, blâmé en cela par La Monnaie, intitulait cet opuscule ANTHENOTICON, faisant allusion à l'édit de Henri III, dit Édit de réunion, et par cette raison _Henoticon_ (Ἐνωτιϰὀς, ή, ὀν, qui unit, d'ἑνὀω, unio; R. Εἷς, unus), mot qu'on peut dire renouvelé des Grecs, puisque dès le cinquième siècle, en 482, on avait ainsi appelé un édit de l'empereur Zenon pour réunir les catholiques et les eutychiens, sous le pontificat de Simplicius. (Moréri, au mot _Henoticon_.)
Une grande divergence règne entre les auteurs sur l'âge auquel La Boëtie a écrit _le Contr'un_, et on le comprend, puisque cet ouvrage circulait en manuscrit, sans date, sans nom d'auteur et même sans intitulé. Quelques écrivains disent seize ans ou moins, d'autres dix-sept, d'autres dix-huit, enfin quelques-uns, et De Thou est de ce nombre, disent dix-neuf. Dans le doute il est évident que c'est Montaigne qu'il faut croire; or, dans toutes les éditions données de son vivant, il a inscrit dix-huit ans; mais dans l'exemplaire annoté pour une édition nouvelle et dans celui de Bordeaux, où un tiers des _Essais_ est écrit de sa main, il a rayé le mot _dix-huit_ et écrit lui-même (j'en ai le calque sous les yeux) SESE (seize). Ce chiffre, d'autant plus probant qu'il est le résultat d'une correction, n'a pu être substitué au premier que pour de bonnes raisons et sur de nouveaux renseignements. Il n'y a donc nul motif de le rejeter, et c'est celui qu'on trouve dans toutes les éditions depuis 1595: «_mais oyons un peu parler ce garçon de seize ans._»
Cette discussion a son intérêt, parce que De Thou, trompé par la presque coïncidence de la composition du _Contr'un_ et de la révolte de Guyenne, a conclu que _l'Anthenoticon_ avait été inspiré à La Boëtie par l'indignation que lui avaient causée les cruautés exercées dans cette ville par le connétable lors des événements de Bordeaux. Je crois cette opinion erronée, et c'est en cela que l'âge qu'avait La Boëtie en écrivant est essentiel à connaître, car il suffit à décider la question. Si La Boëtie avait seize ans, né en 1530, il faut qu'il ait écrit en 1546; or, le nouvel impôt, le soulèvement de la Guyenne, l'assassinat de Monneins, n'eurent lieu qu'en 1548, et Anne de Montmorency n'exerça ses cruelles représailles qu'à la fin de cette année, c'est-à-dire quand La Boëtie complétait ses dix-huit ans. On voit d'après cela que la version de De Thou n'aurait pas même de probabilité en s'en tenant à l'âge de dix-huit ans indiqué primitivement par Montaigne. De Thou a tellement senti l'objection soulevée par ces dates, qu'au lieu d'accepter l'âge donné d'abord par Montaigne, il a voulu laisser à La Boëtie le temps d'écrire, et il a dit: «_Vix tantum XIX annos natus._»
Mais l'erreur de De Thou devient bien plus évidente si on étudie le _Contr'un_: on n'y trouve pas, en effet, une seule allusion au temps présent. Sa haine contre la tyrannie est une haine toute antique, et c'est bien plus contre Denis et Sylla qu'il se passionne que pour Guise ou Condé. La Boëtie a vu les choses de plus haut que son époque. Son but était de montrer que la liberté est le droit des nations; qu'elles-mêmes se font leur servitude, et que, pour en être délivrées, il leur suffirait de s'abstenir. Ses exemples, il les demande aux Vénitiens et aux Mahométans, aux Grecs et aux Romains: à ses compatriotes, jamais! Si l'inspiration de son siècle se fait jour, c'est pour exprimer un sentiment chrétien qui tempère ce que l'indépendance qu'il prêche pourrait avoir de trop absolu. «Il soumet la puissance des uns aux besoins des autres, et fait dériver d'aptitudes plus grandes de plus grands devoirs et non de plus grands droits.» (Voyez Louis Blanc, _Hist. de la Révol._, t. I.) Je cite avec bonheur les propres paroles de La Boëtie: «_La nature, faisant aux uns les parts plus grandes, aux autres plus petites, a voulu faire place à la fraternelle affection; ayant les uns puissance de donner et les autres besoin de recevoir._» Un seul instant il se souvient de l'histoire de France! et alors, le croirait-on? c'est pour en citer les choses les moins croyables peut-être, l'oriflamme, la sainte ampoule, l'origine des fleurs de lis, et déclarer qu'il «ne les veut mescroire parce que nous ni nos ancêtres n'avons eu jusqu'ici aucune raison de l'avoir mescru,» d'accord en cela avec Pasquier, qui disait que ces choses «étoient non-seulement véritables, mais sacrosaintes, et qu'il était bienséant à tout bon citoyen de les croire pour la majesté de l'empire.» (_Rech. de la Fr._ liv. VIII, ch. 21.) Et là même, si _le Contr'un_ était une protestation contre des cruautés exercées au nom et par les ordres du souverain, La Boëtie aurait-il inséré un éloge ampoulé de nos rois qu'il est probable qu'il ne l'aurait pas écrit au moins dans ces termes dix ans plus tard «ayans touiours des Roys si bons en la paix, si vaillans en la guerre, qu'encore qu'ils naissent roy si semble il qu'ils ont esté non pas faits comme les autres par nature, _mais choisis par le Dieu tout puissant avant que de naistre_ pour le gouvernement et la CONSERVATION de ce royaume.» Ne semble-t-il pas que ce soit là une indignation bien contenue! et le connétable, ce _grand rabroueur de personnes_, comme dit Brantôme, traitant Bordeaux en ville conquise, n'est-il pas un singulier _conservateur_[25].
[Note 25: Pour bien faire comprendre la portée de mon objection, je crois devoir, quoiqu'à regret, rappeler les faits principaux de ce déplorable épisode. Une révolte dans laquelle le gouverneur de la ville, Monneins, est tué, éclate à Bordeaux à l'occasion d'un impôt nouveau. Le roi commande à Anne de Montmorency, _parent de Monneins_, de réprimer cette sédition, quand déjà les Bordelais imploraient leur pardon. Le connétable entre par la brèche, quoique les portes fussent ouvertes et que la ville fût pavoisée, il frappe une contribution de deux cent mille livres. Les archives et titres de la ville sont brûlés, les jurats et cent-cinquante notables déterrent avec leurs ongles le corps du gouverneur; cent vingt personnes (les _Annales d'Aquitaine_ disent cent cinquante) sont pendues, décapitées, rouées, empalées, démembrées à quatre chevaux, et brûlées, trois sont maillotées, (les os broyés avec un pilon de fer); Guillottin est brûlé vif (_Mém. de la Vieuville_, tome Ier), la femme de Lestonnac, jurat condamné à mort, implore la grâce de son mari; mais la suppliante est belle, le connétable impose une condition infâme, et dans le même moment où l'épouse se sacrifie, la tête du mari roule sur l'échafaud (Lafaille, _Ann. de Toulouse_), etc., etc.
Et c'est en présence de ces atrocités que La Boëtie aurait reconnu l'_Élu du Seigneur, choisi entre tous pour conserver le royaume_!!! Quand on a dix-huit ans et qu'on est témoin de pareilles horreurs on se tait ou on écrit autre chose que le _Contr'un_.]
De Thou lui-même se contredit, car il reconnaît que cet ouvrage fut pris par ceux qui le publièrent dans un SENS CONTRAIRE à celui que _son sage et savant auteur_ avait eu en le composant. Quel pouvait donc être _ce sens_ en présence des cruautés auxquelles il l'attribue. Enfin Montaigne nous déclare «qu'il n'était pas un meilleur citoyen, plus religieux observateur des lois ni plus ennemi des nouveautés et remuements de son temps que La Boëtie, et qu'il eût plutôt employé sa suffisance à les éteindre qu'à leur fournir de quoi les émouvoir davantage.»
C'est donc à tort qu'on a voulu transformer La Boëtie en écrivain politique de son temps. Son livre n'est pas un pamphlet; il n'en a ni la marche, car il ne conclut pas, ni même la langue, car, en général, dans ce temps, c'était le latin qu'employait la polémique en politique et en religion. Ce traité appartient à l'antiquité: si on ne savait pas sa date on ne la devinerait pas. La Boëtie soutient une thèse générale pour tous les temps et pour tous les peuples, et dont, par conséquent, on peut user dans tous les temps et dans tous les pays. C'est ainsi que sous Louis XIV, La Fontaine a pu dire: «_Votre ennemi c'est votre maître_»; La Bruyère, au début du chapitre _du Souverain ou de la République_ n'est pas moins explicite, et Voltaire a écrit: _Voulez-vous vivre heureux, vivez toujours sans maître_[26]. C'est dans ce sens qu'on a pu considérer La Boëtie comme un des précurseurs de 1789 (Louis Blanc, Mongin, Lebas), et qu'on a pu dire que le _Contr'un_ était la préface du _Contrat social_, jugement assez piquant, puisque si La Boëtie est le J.-J. Rousseau du seizième siècle, on a dit de son dernier éditeur, M. l'abbé de Lamennais, qu'il était le J.-J. Rousseau du dix-neuvième. La Boëtie n'est pas plus un écrivain politique pour son temps que Montaigne pour le temps de Mazarin, parce qu'il a plu à un frondeur quelconque de composer une Mazarinade tout entière (_Ovide parlant à Tieste_) avec des extraits des _Essais_.
[Note 26: C'est ainsi qu'Homère (_Iliade_, A, vers 231) et Plutarque (dans la _Vie de Caton le Censeur_) donnent aux rois des qualifications qui semblent étranges, qu'ils attribuent d'une manière générale à cette forme d'autorité sans applications personnelles (δημοϐὀρος, σαρϰοφἀγον).]
Tallement des Réaux ne veut voir dans la _Servitude_ qu'une amplification de collége, et M. Mongin (_Encyclopédie nouvelle_) la regarde comme «jeux et exercices de jeune homme.»[27]
[Note 27: D'Aubigné donne de l'origine de la _Servitude volontaire_ une explication dénuée de toute probabilité et plus digne du baron de Fœneste que d'un _historien universel_. (_Hist. univers._, liv. II, ch. II.)]
Dirai-je le fond de ma pensée? La Boëtie a seize ans, il sort du collége, il est nourri de l'histoire de l'antiquité, il est actif, laborieux, les vers ne suffisent plus à sa maturité précoce, il choisit un sujet d'amplification dont, au dire de Montaigne, Plutarque lui a peut-être fourni la matière et l'occasion («Les habitants d'Asie servaient à un seul pour ne savoir prononcer une seule syllabe, qui est NON»); il s'est lié au collége avec un ami, LONGA, qui s'est déjà montré indulgent pour ses vers (_Serv. vol._); il le tutoie, il lui dédie son ouvrage, qui a plus de succès qu'il ne l'avait prévu, on veut le lire, on en fait des copies, et il circule dans cet état jusqu'au moment où l'opposition du temps s'en empare, comme elle l'a fait en 1789, comme elle l'a fait de nos jours. Telle est, selon moi, l'histoire vraie de cet écrit, et je crois que si La Boëtie l'avait composé en vue d'un événement contemporain, Montaigne l'aurait su, et il n'aurait pas cherché à nous donner le change sur son origine.
A vrai dire, ces élans spontanés d'une indépendance virginale me plaisent plus encore que s'ils étaient commandés par des émotions actuelles, et ces préceptes, ces observations, grandissent en autorité à être ainsi dégagés de tout intérêt contemporain. Mais une fois le sujet envisagé comme abstraction, j'aurais aimé à voir La Boëtie descendre jusqu'à son temps; de théoricien, d'écrivain spéculatif, devenir homme pratique et apprécier à sa manière ce temps de pénible enfantement des sociétés modernes, ce seizième siècle, si dramatique! siècle de croyance et de scepticisme, de fidélité et de révolte, ce siècle où tout a été mis en question, et que M. Daunou, qui avait vu la terreur, n'a pas craint d'appeler le plus tragique de tous les siècles. Quels tableaux il aurait fournis à l'appréciation de La Boëtie! sans doute notre auteur compterait une belle page de plus; car la plume qui a tracé le _Contr'un_ était de force à nous donner une autre Ménippée[28].
[Note 28: Montaigne (chap. de l'_Amitié_) paraît être de cet avis, car il regrette que La Boëtie n'ait pas fait comme lui et _mis par écrit ses fantaisies_. On remarquera que la _Servitude_ a été écrite trente ans avant la _République_ de Bodin, le _Franco-Gallia_ d'Hottmann, les _Vindiciæ contra Tyrannos_ de Languet, etc.]
Ce que nous avons dit du _Contr'un_ nous amène à placer ici quelques mots sur l'ami auquel il s'adresse, personnage que M. Feugère semble seul avoir remarqué, mais pour dire qu'il est parfaitement inconnu. Il s'agit évidemment de Bertrand de Larmandie, quatrième du nom, baron de Longa ou Longua (château situé dans la commune de Sainte-Foy de Longa, canton de Saint-Alvere, arrondissement de Bergerac). Bertrand était fils de Jean et neveu de Jacques, évêque de Sarlat en 1532. D'après l'époque de son mariage[29] (le 3 mars 1560 il épousa la fille de Jean de Bourbon, vicomte de Lavedan), il devait être précisément de l'âge de La Boëtie, qui, cette année-là, complétait ses trente ans. (Voy. COURCELLES.)
[Note 29: Ce mariage du baron de Longa prouve l'importance de sa famille puisqu'en entrant dans celle des Bourbon Lavedan il s'alliait jusqu'à un certain point avec la grande famille des Matignon; en effet, il épousait Françoise de Bourbon Lavedan, dont la mère, Françoise de Silli, était sœur d'Anne de Silli, mère du célèbre maréchal de Matignon, qui se trouvait ainsi cousin germain de la femme de Longa.]
Montaigne dit que La Boëtie composa le _Contr'un_ «_dans sa première jeunesse[30], dans son enfance, par manière d'essai, d'exercitation, comme sujet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres._» En effet, du temps de La Boëtie, mais postérieurement à sa mort, on a traduit en français un livre dont il connaissait peut-être le texte grec, et qui offre avec le sien une remarquable analogie (_Discours de la royauté et de la tyrannie_, traduit nouvellement du grec de Dion Prusien, surnommé Chrysostome ou bouche d'or, etc.). Montaigne lui-même met dans la bouche de sauvages qui visitent la France cette pensée «qu'ils ne comprenaient pas que des hommes vigoureux et portant barbe obéissent à un enfant.» C'est là la thèse développée par La Boëtie. La _Westminster Review_ (1838) trouve des rapports frappants entre la _Servitude volontaire_ et les écrits politiques de Milton; on sait que la Mothe Levayer a traité le même sujet (_de la liberté et de la servitude_); enfin Hobbes (dans son livre De Cive) a soutenu la thèse opposée, etc., etc.
[Note 30: C'est en effet par la grande jeunesse de l'auteur que le _Contr'un_ est remarquable, et un jeune homme d'une précocité remarquable, qui devait être conseiller avant vingt-deux ans, n'était plus un enfant à dix-neuf. Si La Boëtie eût écrit la _Servitude_ à cet âge, comme le veut De Thou, la chose n'aurait plus été assez merveilleuse pour que les protestants, désireux d'avoir dans leurs rangs un homme à opposer à l'homme admirable que les catholiques possédaient en la personne de La Boëtie, eussent imaginé de rajeunir Bongars et de prétendre qu'il n'avait que dix-sept ans lorsqu'il fit la réponse fameuse qu'on lui attribue à la bulle d'excommunication de Sixte V contre Henri de Navarre et le prince de Condé (Voy. Varillas, _Hist. de Henri III_, et Bayle, au mot _Bongars_). Le choix même de cet âge pour Bongars prouve que ceux qui ont inventé cette fable savaient que La Boëtie n'avait que seize à dix-sept ans lorsqu'il écrivit.]
Il paraîtrait que la _Servitude volontaire_ fit à son apparition une grande sensation, car on voit dans les mémoires manuscrits de Vivant (Geoffroy, gouverneur du Périgord, etc., célèbre dans les guerres du seizième siècle), que les Sarladais se révoltèrent par suite de la lecture qu'ils en firent (manuscrit précité de A. L. Bouffanges).
D'un autre côté, Sarlat était sous la domination des évêques, et la liberté de langage de La Boëtie a pu lui aliéner quelques concitoyens. Le _Contr'un_ lui suscita peut-être des tracasseries, et c'est ainsi qu'il aurait été amené à dire, comme le rapporte Montaigne, _qu'il aurait mieux aimé être né à Venise qu'à Sarlat_.
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PUBLICATION. Je ne pense pas que la _Servitude volontaire_ ait été imprimée avant que Simon Goulart la fît entrer dans les _Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX_ (trois éditions, 1576-1578). Cependant, interprétant probablement ce que De Thou avait dit de la publicité par les manuscrits, M. Louis Blanc a conclu que ce traité a été donné à la suite de la première édition du _Franco-Gallia_ (1573), et M. Charpentier (_Tableau historique de la littérature française_), renchérissant sur cette erreur, dit que le _Contr'un_ a été publié sous le titre de _Franco-Gallia_[31]!
[Note 31: Le marquis de Paulmy (_Livres de politique du seizième siècle_) dit, sans en fournir la preuve et sans indication aucune, que la _Servitude_ a été publiée en 1572. Je crois que c'est une erreur.]
L'ouvrage, à partir de ce moment, tomba dans l'oubli, à ce point que le cardinal de Richelieu, voulant le connaître, le fit demander chez tous les libraires de la rue Saint-Jacques sans qu'aucun d'eux sût ce dont on voulait lui parler. Pourtant un certain Blaise, plus instruit et plus avisé que les autres, dit à l'émissaire du cardinal qu'il connaissait un curieux qui en possédait un exemplaire, mais qu'il ne voudrait pas s'en dessaisir à moins de cinq pistoles. Cette difficulté fut bientôt levée, et le libraire n'eut qu'à découdre un exemplaire des _Mémoires_ et extraire quelques feuillets du tome III pour toucher ce prix (Tallement des Réaux).
Cent cinquante ans s'écoulèrent jusqu'à ce que Coste, le consciencieux éditeur, fît entrer le _Contr'un_ dans ses éditions de 1727, 1739 et 1745. En 1740, on l'avait imprimé à Londres dans un supplément in-4º des éditions des _Essais_ de 1724 et 1725, et, sauf un petit nombre d'exceptions, il a fait partie de toutes les éditions depuis cette époque.
En 1802, le libraire Louis donna de la _Servitude volontaire_ une édition isolée, ou seulement accolée à quelques lettres de Montaigne (format in-8º et in-12).
En 1835, M. de Lamennais en a donné deux éditions exclusives de toute autre pièce, l'une in-8º avec frontispice successif de 1re, 2e et 3e édition, l'autre in-18, toutes deux avec une préface analytique et apologétique de l'ouvrage.
La _Servitude_ a eu les honneurs de la traduction: en français moderne, en anglais et en italien.
En 1789, on a publié à Paris un _Discours de Marius, plébéien et consul_, traduit de Salluste, suivi du _Discours d'Étienne La Boëtie_, traduit du français de son temps en français d'aujourd'hui, par l'Ingénu (Lafite, avocat) in-8º. En 1791, la _Servitude_ modernisée a reparu dans le supplément à la huitième Philippique (_Ami de la Révolution_, 57 nos de 1790 à 1791, in-8º). Enfin, plus récemment, une édition a été imprimée en Belgique, mais elle n'a pas été mise en vente, à cause du commentaire fort étendu qui l'accompagne, et qui, pour parler comme Montaigne, est AU MOINS _de la même farine_ que le texte, mais beaucoup plus actuel et personnel. Voyez: DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE, ou _le Contr'un, par Étienne de La Boëtie, ouvrage publié l'an 1549_ (date arrangée d'après _les 19 ans_ de De Thou), _et transcrit en langage moderne, pour être plus à la portée d'un chacun, voire des moins aisés, par_ ADOLPHE RESCHATELET (anagramme de CHARLES TESTE, mort il y a peu de temps, frère de l'ancien ministre); Bruxelles et Paris, chez les marchands de nouveautés, 1836, in-18 (il y a des exemplaires avec errata, d'autres n'en ont pas). L'auteur annonce que cette édition est préparée depuis 1834, et devait paraître avant celles qui l'ont précédée; il ajoute qu'elle s'en distingue par le soin qu'il a apporté à la mettre au niveau de toutes les intelligences, et par les _notes dont elle est accompagnée_. La _Servitude_ est précédée d'extraits des lettres de Montaigne qui ont trait à La Boëtie et du chapitre de l'_Amitié_. Elle est suivie de plusieurs pièces étrangères à notre auteur (pages 127 à 158). Je suis entré dans quelques détails sur ce volume puisqu'il ne se vend pas et que les exemplaires en sont fort rares en France.
Il a paru à Londres en 1735, in-12, sous ce titre: a _Discourse of Voluntary Servitude_, une traduction anglaise faite avec grand soin, qu'on dit être d'un style «plus net, plus coulant et plus poli que l'original», précédée d'une assez longue préface du traducteur. Une expression de La Boëtie, que Coste n'avait pas pu expliquer, se trouve là éclaircie pour la première fois (le panier d'Érichtone). Cette traduction, portée au catalogue du _British Museum_, est assez rare pour qu'un bibliophile ardent et distingué, M. S. Van de Weyer, ambassadeur belge à Londres, qui a bien voulu m'en donner une analyse, m'ait dit n'en avoir vu qu'un seul exemplaire (bibliothèque de lord Malmesbury).
Enfin une traduction italienne, par César Paribelli, _Loisirs d'une Servitude involontaire_, car l'auteur était détenu politique, parut à Naples, «anno settimo republicano», in-18, avec les notes de Coste, sous ce titre: «Discorso di Stefano della Boëtie della Schiavitù Volontaria o il Contra uno. Liberta, Eguaglianza.»
Après les honneurs de la traduction, la _Servitude_ a eu ceux de la réfutation. Henri de Mesmes[32], digne émule de La Boëtie pour la précocité, puisqu'il professait le droit à Toulouse à seize ans, ami de Montaigne, qui, cette même année 1570, lui dédie une des traductions de La Boëtie (_Règles de mariage_), protecteur de tous les savants, celui-là qui fournit à Lambin ses meilleures observations sur Cicéron, à René du Bellay de bons renseignements pour les mémoires de Martin et de Guillaume, Henri de Mesmes avait formé le projet de réfuter _in extenso_ l'opuscule de La Boëtie. Dans ce but il en avait rédigé un extrait analytique _pour y répondre_, c'était une sorte de programme de son travail. De plus il avait rassemblé dans les anciens auteurs, Xénophon, Isocrate, Plutarque, Aristote, Callimaque, etc., un grand nombre de passages propres à étayer ses raisonnements; ce projet est resté en cours d'exécution.
[Note 32: Seigneur de Roissy et de _Malassise_, celui-là même qui avec Biron (boiteux), conclut en 1570, à Saint-Germain, avec les chefs des protestants, cette paix éphémère dite _boiteuse et malassise_, dont la Saint-Barthélemy fit expier la désignation railleuse.]
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MANUSCRIT DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE. Toutes les éditions de la _Servitude volontaire_ ont été données d'après la première publication faite dans les _Mémoires de l'Estat de France_, c'est-à-dire d'une manière fort incorrecte et en beaucoup d'endroits tout à fait inintelligible, les éditeurs de ce recueil étant préoccupés de tout autre chose que de la pureté des textes. Il devenait donc très-important de rencontrer un de ces manuscrits qui au seizième siècle couraient «ès mains des gens d'entendement.» J'ai été assez heureux pour en trouver un à la Bibliothèque impériale (indiqué par M. P. Paris, _Manuscrits français de la bibliothèque du Roi_, t. VI); c'est celui qui a appartenu à Henri de Mesmes. Il est joint au projet de réfutation dont j'ai parlé ci-dessus; et, pour surcroît de preuves de sa provenance, les _Memoranda_ de Henri de Mesmes renvoient aux pages du manuscrit. Il ne porte ni titre, conformément à ce que dit Montaigne, et ce qui explique la diversité de ceux sous lesquels on l'a désigné; ni date, ce qui explique la divergence des écrivains sur ce point.
Une collation minutieuse de ce manuscrit avec les imprimés m'a fait découvrir non pas tant des variantes que des fautes énormes reproduites par les éditeurs, de telle sorte qu'une foule de passages obscurs dans les imprimés sont parfaitement clairs dans le manuscrit; un vers entier, des phrases entières ont été omis. On a imprimé _le sang_ de la tyrannie, pour _le sein_; les bœufs sous _les pieds_ du joug geignent, pour _le poids_; je ne lui _permets pas_, pour _je lui permets_; le feu est sans _forme_, pour sans _force_; _étendre_ pour _estreindre_; connoissance du _bien_, pour _mal_; _taxés_, pour _tachés_; _malhabiles_ pour _mal habillés_; _marin_, pour _Macrin_ (celui qui fit tuer Antonin Caracalla). Le bon sens de Coste avait déjà, par une note, indiqué cette erreur, mais il avait laissé le nom de _marin_ dans le texte; celui de Macrin qui se trouve dans le manuscrit est une preuve décisive entre mille qu'il donne la bonne leçon. Enfin, pour en finir, j'ai antérieurement cité l'expression de «panier d'Érisichtone». Le savant M. J. V. Leclerc avait supposé qu'il fallait écrire d'après Suidas, ERICHTONE, ce que confirme le manuscrit.
A l'avenir donc les éditeurs de la _Servitude_ ne pourront se dispenser de consulter et, à mon avis, de suivre ce manuscrit, qu'ils trouveront relié avec sa réfutation fonds de Mesmes nº 564; et par une singulière distraction du relieur qui a lu le nom d'Homère aux premières lignes, il est intitulé _Extraits d'Homère_.
Je voudrais dire maintenant quelques mots des jugements qui ont été portés sur _la Servitude volontaire_. Mais il est impossible de sortir de ce dédale de contradictions autrement qu'en citant textuellement!
Montaigne juge ce traité _gentil et plein au possible_.--De Thou qualifie son auteur de _sage et savant_.--Scévole Sainte-Marthe, Colletet trouvent cet ouvrage _excellent_.--M. Barthelemy-Saint-Hilaire le dit un _admirable traité_ (_Politique d'Aristote_).--M. L. Feugère le trouve _marqué au coin de la véritable éloquence_.--Pour M. P. Lacroix, c'est un beau _morceau d'utopie politique_ (_Catalogue Karstner_).--Pour Paul Dupont, c'est (_Ann. litt. de la Dordogne_) un _Évangile politique_.--Pour M. Lebas (_Univers pittoresque_), c'est un _des plus beaux monuments de la langue française_.--Pour M. S. de Sacy (_Journal des Débats_, avril 1852), c'est _une des plus belles pages en prose que nous ait léguées le seizième siècle_.--Enfin, M. Chevreul (_Hubert Languet_) le juge un _des monuments_ les plus _remarquables de la prose française_ au seizième siècle[33].
[Note 33: M. Chevreul toutefois conclut en classant Montaigne et La Boëtie parmi les protestants, par la nature de leurs raisonnements, et par leurs œuvres.--Ce jugement me paraît contestable.]
Naigeon dans une note manuscrite ajoutée à son exemplaire, dit que le _Contr'un_ est écrit d'un _style mâle et vigoureux_.
Mais, en revanche, Baillet dit que, si La Boëtie avait composé son livre en vue de l'usage qu'on en a fait, c'eût été une _tache éternelle à son nom_.--Lamonnaye trouve que c'est «_une très froide, très ennuyeuse et très puérile déclamation_.»--M. Henri Aigre, tout en reconnaissant que le _Contr'un_ «est écrit avec une force et une noblesse que la prose de ces temps n'avait pas encore atteintes,» n'en déclare pas moins l'ouvrage «_fort dangereux en politique_.»--M. Baudrillart trouve dans le _Contr'un_ «_un appel à l'insurrection, d'une entraînante éloquence_.»--M. Matter (_Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers siècles_) regarde La Boëtie comme le représentant de la doctrine de la renaissance poussée par le RADICALISME à _l'action la plus funeste_, de même qu'il regarde Thomas Morus comme représentant la même doctrine réduite par L'IDÉALISME _à la nullité pratique_.--M. J. B. Laforêt, professeur au séminaire de Bastogne, prend aussi La Boëtie comme type pour le principe démocratique; et il l'oppose à Bodin, qu'il prend pour type du principe monarchique (Voy. le _Mém._ lu en 1852 à la Soc. litt. de l'Université catholique de Louvain, sous le titre de: _Lutte entre le principe démocratique et le principe monarchique au seizième siècle, ou Étude sur La Boëtie et Bodin_, analysé dans le rapport que M. Prosper Staes a inséré dans l'_Annuaire_ de cette université; Louvain, 1853, page 35). Mais M. Matter va plus loin: oubliant que, sujet fidèle, La Boëtie a été l'oracle d'un parlement, qu'il se présente à la postérité sous l'égide de l'amitié de Montaigne et de l'estime de De Thou, M. Matter dresse contre la _Servitude volontaire_ un véritable réquisitoire, et il conclut en disant que le _Contr'un_ est une _déclamation séditieuse_, qui serait de nature à _faire traduire son auteur devant les tribunaux_!
L'espace nous manque pour citer en entier ce curieux jugement, qui tombe par sa propre exagération, et dont la meilleure réfutation serait la reproduction pure et simple de tout le passage relatif à La Boëtie.
Je n'ajouterai pas un jugement de plus à ceux que je viens de rapporter: le lecteur impartial relira l'œuvre de La Boëtie en tenant compte des conditions dans lesquelles elle a été écrite, et nous osons espérer qu'il ne vouera pas le nom de l'auteur à l'exécration des générations futures.
Quelle que soit d'ailleurs l'opinion qu'on se forme de cet ouvrage, nous devons tous faire comme Montaigne, et «être particulièrement obligés à cette pièce, d'autant qu'elle a servi de moyen à leur première accointance.»
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ŒUVRES COMPLÈTES. Jusqu'ici j'ai mentionné des parties isolées des œuvres de La Boëtie; mais M. Léon Feugère, qui en 1845 avait donné une «_Étude sur la vie et les ouvrages de La Boëtie_ (Paris, in 8º),» publia en 1846 la première édition complète des œuvres connues de cet auteur. J'ai apprécié cette intéressante collection dans le _Bulletin du Bibliophile_ (Techener, août 1846), et, après avoir rendu justice au remarquable travail d'érudition dont le texte est accompagné, j'ai témoigné le regret que le laborieux éditeur qui avait à juste titre admis les dédicaces de Montaigne n'eût pas inséré la lettre de cet auteur sur la mort de son ami; à mon avis, une édition de La Boëtie ne serait complète qu'à la condition de contenir cette lettre et même le chapitre de l'_Amitié_.
Ce volume des œuvres complètes (Paris, Delalain, in-12) comprend tous les opuscules connus de La Boëtie, même les vingt-neuf sonnets insérés dans les _Essais_.
Il ne me reste plus qu'à indiquer un certain nombre d'écrivains qui ont jugé La Boëtie, et que je n'ai pas eu occasion de nommer dans les citations que j'ai faites d'environ cinquante ouvrages différents. Mais auparavant je dois publiquement reconnaître combien je suis redevable à l'assistance de MM. l'abbé Audierne, de Mourcin et Lapeyre, à Périgueux; MM. G. Brunet et Delpit, à Bordeaux; M. S. Van de Weyer, ambassadeur à Londres; M. J. B. Lascoux, à Paris, et surtout à M. Richard, conservateur adjoint de la Bibliothèque impériale, ma providence bibliographique.
J'ajouterai, pour l'acquit de ma conscience, que ce travail biographique, qui n'entrait en aucune façon dans mes projets actuels, est uniquement dû au scrupule honorable, et certainement exagéré, d'un des plus laborieux collaborateurs de la _Biographie nouvelle_. M. Regnard, qui avait été chargé de l'article LA BOËTIE, vint me demander quelques renseignements, et, frappé du nombre de pièces que je possédais et que je mettais à sa disposition il renonça à écrire cet article, et je dus, sur ses instances réitérées, consentir à m'en charger. On a vu dans l'avertissement comment je me suis trouvé entraîné au delà des limites qui m'étaient assignées.
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LISTE COMPLÉMENTAIRE des ouvrages à consulter sur Étienne de La Boëtie.
Le P. Lelong, édit. de Fontette, écrit ce qui suit sous le nº 33129: MANUSCR. _Mémoires pour la vie d'Estienne de La Boëtie recueillis par M. Philibert de Lamare, conseiller au parlement de Dijon_. Malgré d'actives recherches je n'ai pu parvenir à découvrir ce manuscrit à la Bibliothèque impériale; je l'ai cherché dans le fonds Lamare, qui se compose d'environ 600 volumes, dans les mémoires de ce magistrat, qui se trouvent non dans le fonds qui porte son nom mais dans le fonds Bouhier, et sans plus de résultat. Seulement, dans le catalogue du premier de ces fonds, j'ai trouvé deux morceaux portant le nom de _Boëce_ en latin _Boëtius_, et je me suis demandé s'il n'y aurait pas eu confusion entre les deux noms; mais cela est peu probable, puisque dans le catalogue il s'agit de la _Consolatio philosophiæ_, et que dans le P. Lelong il est question de _Mémoires_.
On sait, du reste, que la Bibliothèque ne possède qu'une partie des manuscrits de Lamare; le reste se trouve encore à Dijon.
Ce qui porte à admettre l'exactitude de la note du P. Lelong, c'est que Lamare a écrit une vie d'Hubert Languet, publiée sans nom d'auteur par J. P. Ludwig. Il a de plus composé plusieurs biographies qu'on n'a pas osé imprimer, dans la crainte de porter ombrage à de puissants personnages. La même raison a pu prescrire la même discrétion relativement aux mémoires sur La Boëtie, mais cela ne porte aucune atteinte à la probabilité de leur existence.
On peut consulter encore sur La Boëtie; 1º _Mémoires en forme de lettres pour servir à l'histoire des grands hommes de la Guyenne_. Étienne de La Boëtie; Lettre première, lue à l'Académie des sciences de Bordeaux en 1777 par Delphin de Lamothe (manuscrit inédit, Bibliothèque de M. J. Delpit); 2º De Thou, _Hist._, liv. 5, 35, 47; 3º Tessier, _Éloges des savants_; 4º Florim. de Ræmond, _la Couronne du soldat_; 5º G. Naudé, _Mascurat_; 6º Goujet, _Biblioth. française_, t. XII; 7º Leclerc, _Bibliothèque ancienne et moderne_, t. XXVII; 8º Baillet, _Jugem. des savants_, tom. IV, _Enfants célèbres_, XLI; 9º Klefeker, _Bibliotheca eruditorum precocium_, Hamburg, 1717; 10º _le Passe Tems de messire François le Poulchre_, seig. de la Motte Messemé; 11º Marchet, Delfau, _Ann. de la Dordogne_; _Calendr. administratif_, an XI; 12º _Concours de 1812 à l'Académie française, Éloges de Montaigne_ par Villemain, Jay, Droz, Dutens, Biot, etc.; 13º Moréri et les _Biographies_ de Chaudon et Delandine, de Michaud, de Weiss, etc.; 14º Hallam, _Hist. de la litt. de l'Europe_; 15º Sismonde de Sismondi, _Histoire des Français_, t. XVII; 16º Henri Aigre, _Précis de la littérature en France_; 17º Nodier, _Manuel de bibliographie_, 1835; 18º J. F. Payen, _Notice bibliograph. sur Montaigne_, 1837; _Docum. inédits ou peu connus sur Montaigne_, 1847; _Bulletin du bibliophile_, 1846; 19º Sauveroche, _Discours sur les célébrités du Périgord_; 20º M. Compans, avocat général à Bordeaux, _Discours de rentrée de la cour, Mémor. Bordelais_, 6 novembre 1841, reproduit dans les _Annales agricoles et littéraires_ de la Dordogne 1848, et dans la _Guyenne historique et monumentale_, cinquante-troisième et cinquante-quatrième liv.; 21º Bouffanges, art. dans le journal _le Sarladais_, 19 mars 1836; 22º M. la Rouverade, président au tribunal civil de Sarlat, journal _le Sarladais_, 2 juin 1838; 23º Marguerin, _Courrier français_, 31 décembre 1846; 24º P. Leroux, _Revue sociale_, 1847; 25º Mongin, _Encyclopédie nouvelle_, t. II, 1847; 26º M. Lebas, _Univers pittoresque_, Paris, Didot; _France_, t. IX; _Biographie_, t. XI; _Philosophie_;--_Annales historiques_, tom. Ier; 27º Violet le Duc, _Catalogue raisonné de sa bibliothèque_; 28º Lamothe, _Compte rendu de la commission des monuments du département de la Gironde_, Paris, 1849; 29º _Magasin pittoresque_, juin 1850, art. biogr., et _Maison de Sarlat_; 30º H. Baudrillart, _J. Bodin et son tems_, 1852; 31º Henri Chevreul, _Hubert Languet_, 1852; 32º le _Dictionnaire de la Conversation_, art. _Boëtie_; 33º Naigeon, notes autographes et inédites inscrites sur son exemplaire des _Essais_.
LA
SERVITUDE VOLONTAIRE
OU
LE CONTR'UN.
AVIS AU LECTEUR.
Dans la notice qui précède, nous avons dit quelques mots du manuscrit d'après lequel nous donnons l'impression nouvelle de la _Servitude volontaire_. Ce manuscrit a appartenu à Henri de Mesmes, ami de Montaigne et peut-être aussi de La Boëtie[34]. Montaigne lui a dédié la traduction des _Règles du Mariage_, de Plutarque, ce traité dont Wittenbach disait: «_Suavis est materia, suavior est forma._»
[Note 34: Henri était tout à fait contemporain de Montaigne et de La Boëtie, puisque, né en 1532, il se trouvait avoir un an de plus que le premier et deux ans de moins que le second. Son père mourut la même année que celui de Montaigne (1569).]
Ce petit in-folio se trouve aux manuscrits de la Bibliothèque impériale, nº 7218. 3, fonds de Mesmes, 564[35]. Il se compose de trente-trois feuillets, sur lesquels la _Servitude_ occupe vingt-six pages, d'une belle et nette écriture, imitant l'italique des impressions du seizième siècle. Sur les feuillets restants, vingt-sept pages contiennent les matériaux d'une réfutation que _de Mesmes_ avait l'intention d'entreprendre. On trouve là un «_Extraict du liure de La Boitie pour y respondre_,» des citations d'auteurs anciens dont l'autorité devait être invoquée, enfin des _memoranda_ inscrits à la marge des EXTRAICTS qu'ils devaient réfuter (_on dira... era monstré que.._ etc).
[Note 35: Ce fut en 1731 que mesdames la duchesse de Lorges et la marquise d'Ambré cédèrent au roi les manuscrits de leur père, M. le président de Mesmes, composant plus de 600 volumes in-fol. Cette collection avait dû être formée successivement par les ancêtres du président, et au 3e degré des ascendants nous trouvons Henri de Mesmes, celui dont nous nous occupons, conseiller à la Cour des aides, puis au grand Conseil, puis maître des requêtes, podestat de la république de Sienne, chancelier de Navarre, garde du trésor des Chartes, surintendant de la maison de la reine Louise, femme de Henri III, mort en 1596.]
La _Servitude_ n'est pas de la main de _de Mesmes_; mais les annotations qui la suivent sont incontestablement autographes, d'après la comparaison que nous en avons faite avec les pièces que nous possédons de ce personnage.
Le manuscrit de H. _de Mesmes_ offre un grand intérêt.
1º Il fait comprendre comment le public fut amené à imposer un intitulé quelconque à ce discours, puisque le manuscrit (et vraisemblablement aucun des autres) n'en porte pas; comment chacun a varié sur l'époque à laquelle on suppose que la _Servitude_ a été écrite, puisqu'il ne porte pas plus de date que de nom d'auteur.
2º Il offre sur la leçon de tous les imprimés des variantes nombreuses et importantes; mais surtout, en comblant des lacunes considérables, il rend parfaitement intelligibles des passages qui dans les diverses éditions n'ont pas de sens.
3º Enfin l'orthographe du manuscrit est beaucoup moins surannée que celle des imprimés, nous la reproduirons scrupuleusement, et nous avouerons que de prime abord elle nous avait fait hésiter sur l'âge de cette copie. Mais le doute n'est pas permis, puisque les _Extraicts_, qui sont incontestablement de la main de _de Mesmes_, portent chacun un numéro qui renvoie au manuscrit, et qui y correspond exactement.
Cette observation sur l'orthographe nous a d'autant plus frappé, que cette manière d'écrire se rapproche beaucoup de celle de Montaigne dans les lettres et manuscrits de cet auteur que nous avons eu occasion d'étudier. Il semble que pour les deux écrivains, elle est moins le résultat d'un système qu'une recherche d'économie de peine et de temps: l'un et l'autre se bornent aux lettres nécessaires pour former le son de chaque syllabe; et ils suppriment la plupart des lettres doubles ou des consonnes surabondantes, sans se soucier de l'étymologie. C'est ainsi que Montaigne écrit le plus souvent, _home_, _somes_, _miene_, _come_, _votre_, _notre_, _philosofe_, _conoysance_, etc.[36].
[Note 36: Je me borne à rapprocher comme exemples quelques mots pris au hasard dans les imprimés et dans le manuscrit; aultre, autre; aulcun, aucun; assubiectis, assujetis; avecques, avec; besoing, besoin; chorde, corde; contraincts, contrains; cettuy, celui; desfaict, défait; dangier, danger; doncques, donc; feit, fit; nays, nés; veoy, voi; etc., etc.]
Nous avons ajouté quelques notes; et, si quelquefois nous avons rapporté les leçons vicieuses des imprimés, c'était bien moins pour nous donner l'occasion d'un petit triomphe que pour établir incontestablement l'authenticité de notre manuscrit.
Surtout nous n'avons pas voulu priver le lecteur des annotations des savants éditeurs qui nous ont précédé; mais nous nous sommes borné à celles qui ont un rapport direct avec le texte; nous avons même donné quelques exemples des observations critiques de _de Mesmes_. Notre unique but a été de reproduire l'œuvre de La Boëtie, telle qu'elle a été créée par son auteur. Quelque jugement qu'on porte sur elle nous pouvons espérer par nos soins, qu'au moins elle sera appréciée en connaissance de cause.
NOTE RELATIVE AUX LITHOGRAPHIES.
Nous donnons en tête de cette publication une _Vue du château de La Boëtie_ et des _fac-simile_ qui se rapportent à ce personnage.
La vue, dessinée d'après nature, est plus étendue que celle que donne la _Guyenne monumentale_. On y trouve le pigeonnier et le moulin, attributs anciens de la seigneurie. A gauche, on voit le commencement d'une longue avenue plantée d'arbres qui sert de promenade.
En arrière du petit château, et parallèlement à lui, existe un autre édifice: c'est la chapelle, qui se trouve reliée au castelet par un bâtiment transversal; de telle sorte que l'ensemble des constructions représente un P grec, Π.
Cette propriété appartenait encore, dans ces dernières années, à madame Philopal, qu'on nous a assuré, sans en fournir la preuve, être veuve d'un descendant de la famille de La Boëtie.
Quant aux autographes, nous avons relevé les signatures d'_Antoine_ et d'_Étienne_ de LA BOETIE sur les pièces qui sont mentionnées dans la NOTICE. Les spécimens de _Henri de Mesmes_ sont pris dans divers endroits du manuscrit; nous y avons ajouté une signature choisie parmi celles que nous possédons de ce personnage.
LA
SERVITUDE VOLONTAIRE.
D'auoir plusieurs seigneurs aucun bien ie n'y voy; Qu'un, sans plus, soit le maistre, et qu'un seul soit le roy[37];
[Note 37:
Οὐϰ ἀγαθον πολυϰοιρανιη εἱς ϰοιρανος ἐστω Εἰς βασιλευς.
(_Iliad._, l. 2, v. 204, 205.)]
ce disoit Ulisse en Homere, parlant en public. S'il n'eust rien plus dit, sinon
D'auoir plusieurs seigneurs aucun bien ie n'y voy,
c'estoit autant bien dit que rien plus: mais, au lieu que, pour le raisonner il falloit dire que la domination de plusieurs ne pouuoit estre bonne, puisque la puissance d'un seul, deslors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure et desraisonnable, il est allé adiouster, tout au rebours,
Qu'un, sans plus, soit le maistre, et qu'un seul soit le roy.
Il en faudroit, d'auenture, excuser Ulisse, auquel possible lors estoit besoin d'user de ce langage, pour appaiser la reuolte de l'armée; conformant, ie croy, son propos plus au temps, qu'à la verité. Mais à parler à bon escient, c'est un extreme malheur d'estre subiect à un maistre, duquel on ne se peut iamais asseurer qu'il soit bon, puisqu'il est tousiours en sa puissance d'estre mauuais quand il voudra: et d'auoir plusieurs maistres, c'est autant qu'on en a autant de fois estre extremement malheureux. Si ne veux ie pas, pour ceste heure, debattre ceste question tant pourmenée, «Si les autres façons de republique sont meilleures que la monarchie:»[38] ancore voudrois ie sçauoir, auant que mettre en doute quel rang la monarchie doit auoir entre les republicques, si elle en y doit auoir aucun; pource qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouuernement, où tout est à un. Mais ceste question est reseruee pour un autre temps, et demanderoit bien son traité à part, ou plustost ameneroit quand et soy toutes les disputes politiques.
[Note 38: Voy, sur cette question, Hérodote, III. 80, 84; Polybe, VI, 3. Plutarque, _Gouvernements comparés_.