Chapitre 1
Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andrée SISSON née LIGEROT, 1859- 1914), Nounou - histoire de la moucheronne, Barbou, 1890
Produit par Daniel FROMONT
NOUNOU
FORMAT GRAND IN-8° Carré.
PROPRIETE DES EDITEURS
NOUNOU
HISTOIRE
DE LA MOUCHERONNE
PAR
ROGER DOMBRE
NOUNOU
HISTOIRE DE LA MOUCHERONNE
PAR
ROGER DOMBRE
CINQUANTE-TROIS GRAVURES DANS LE TEXTE ET HORS-TEXTE
LIMOGES
MARC BARBOU & Cie, IMPRIMEURS-LIBRAIRES
Rue Puy-Vieille-Monnaie
1890
DEDICACE
Dédié à Mme Seymard de la Viste.
Chère Madame,
Permettez-moi de vous dédier cette bluette écrite sous les ombrages de votre villa riante, en souvenir des heures charmantes passées au bord de cette Méditerranée si belle et si aimée où nous nous retrouvons chaque année.
Roger Dombre.
CHAPITRE Ier
SINISTRE NUIT.
Cette histoire a eu lieu en 1840 environ sous le règne de Louis-Philippe, dans une forêt de la Bourgogne, alors moins peuplée de cantons et de châteaux, qu'elle ne l'est de nos jours.
La nuit était sombre; une vilaine nuit d'automne, sans lune, sans étoiles, avec une bise aigre qui faisait gémir les branches à demi dépouillées et qui cinglaient désagréablement le visage.
Au milieu de la route solitaire qui conduit de Saint-Prestat à Champ-Buf, un homme cheminait en boitillant; il venait de loin et jurait à chaque caillou que rencontrait son pied fourbu.
Il portait un paquet qui semblait plus embarrassant que lourd. De temps en temps il se retournait, et une expression de terreur pâlissait son visage lorsqu'il croyait voir passer une ombre à ses côtés.
Il était de taille colossale et robuste; mais en ce moment il était craintif comme un enfant.
"Pourvu quils aient bien caché le corps! grommelait-il entre ses dents."
Ils, qui donc était-ce?
Sans doute les misérables que le nocturne voyageur avait laissés, une heure auparavant, à minuit, au carrefour de la Croix rouge, sur la route de Saint-Prestat.
Luvre à laquelle se livraient ces bandits consistait à effacer le plus habilement possible les traces de leur crime.
Car un drame affreux avait eu lieu cette même nuit en cet endroit: Trois brigands piémontais, experts en ces sortes daffaires, aidés du braconnier Favier que nous venons de voir arpenter la route obscure, avaient détroussé (pour employer leur pittoresque expression) un voyageur qui se rendait, en simple voiture de louage, au château de Cergnes situé à quelque distance de là.
Et vraiment, il était bien pressé dy arriver, le pauvre étranger, car, malgré les représentations de laubergiste chez lequel il avait soupé, il avait voulu se remettre en chemin le soir même. Cette obstination se comprenait cependant: Cet homme, jeune encore, dont la belle et noble figure portait une profonde expression de tristesse, avait avec lui un petit enfant, mignonne créature que venait de quitter sa nourrice; et le pauvre père, à lissue dun long voyage qui allait enfin avoir un terme, pour la petite fille du moins, apaisait la faim du bébé avec un biberon, sacquittant dailleurs de ces soins avec une délicatesse infinie, en dépit de la maladresse qui les accompagne toujours quand ils sont donnés par un homme.
Et voilà que, au milieu de la route où trottait le maigre cheval de louage, quatre bandits sétaient jetés soudain sur la voiture. Lun avait sauté à la tête de lanimal qui nétait, dailleurs, nullement tenté de senfuir; un autre étranglait le malheureux cocher qui appelait à laide hélas! en vain, et les deux autres soccupaient du voyageur.
Linfortuné essayait vaillamment de se défendre: il luttait dans lobscurité contre deux adversaires et fut bientôt vaincu: "Ayez au moins pitié delle! gémit le pauvre père en recevant le coup mortel." Ce fut sa dernière parole, et il expira, le cur mordu par une angoisse terrible à la pensée de lenfant qui allait devenir la proie ou la victime de ses misérables agresseurs.
Ceux-ci, munis de lanternes sourdes, contemplaient leur uvre en silence.
"Eh! mes agneaux, il ne sagit pas de nous amuser, dit soudain Favier, le colosse, qui semblait avoir une certaine autorité sur les autres; il est sûr que, loin de la ville comme nous le sommes, nous ne craignons pas la visite de la police ni même du garde, mais les traces dune expédition comme celle-ci doivent disparaître au plus tôt; la prudence est la mère de la sûreté, dit-on.
" Le vieux est judicieux, fit observer lun des Italiens; à luvre donc! fouillons dabord la voiture et les vêtements du brave homme qui vient dêtre touché."
Le corps du cocher, dépouillé des pièces de monnaie quil portait, fut déposé à quelques pas sous les arbres de la forêt qui bordait le chemin; puis, le cadavre du jeune étranger fut dévêtu et lon retira de ses poches lor quelles contenaient.
Les bandits furent déçus: ils comptaient sur une forte somme et ils avaient à peine cinq cent francs à se partager.
" Cétait bien la peine de courir le risque de la guillotine pour si peu! grommelaient-ils en montrant le poing au mort."
On fouilla la voiture: elle ne contenait quune valise pleine deffets et un paquet assez volumineux que lon prit pour une couverture de voyage.
Mais lorsquun des scélérats sen empara, ce paquet rendit un vagissement étouffé.
" Tiens! la couverture qui crie, à présent! sexclama lun des cyniques larrons.
" Un enfant! il y a un enfant! sécrièrent-ils. En voilà une bonne!... Celui-là ne sera au moins pas récalcitrant, ni difficile à exécuter, on na quà serrer un peu le cou et..."
Un des Piémontais allait saisir la pauvre petite créature et nouer autour de son cou ses gros doigts calleux, lorsque Favier intervint.
" Attends, dit-il. Andréino vient de trouver une lettre dans le portefeuille du défunt; sachons au moins ce que celui-ci était et sil ne possédait pas plus dargent quil ne semble. Qui est-ce qui sait lire ici? ajouta-t-il en élevant sa lanterne sourde dont le rayon blafard éclaira une feuille blanche que dépliait Andréino.
" Pas moi.
" Ni moi.
" Moi non plus.
" Diable! et moi pas plus que vous, dit le colosse. Comment, Andréino, tu ne peux pas nous tirer dembarras? Je te croyais plus érudit?
" Moi foi, mon vieux, je sais un peu défricher limprimé, et encore litalien, mais ce grimoire-là, je sens que cest pour moi lettre morte.
" Bah! fit un autre, ça ne nous servirait peut-être à rien, tout ça cest des sentiments sans doute et pas autre chose. Ce quil y a de clair, cest que ce satané bourgeois nétait pas cossu. Nous avons cru dépister un richissime seigneur et cest nous qui sommes volés. Allons! reste encore à tordre le cou à la pigeonne. Qui sen charge?
" Donne, dit le braconnier qui demeurait songeur. A présent que nous avons partagé largent, partageons-nous la tâche: moi je pars avec la mioche que jarrangerai proprement là-bas dans quelque trou; Andréino va prendre par la forêt avec le cheval et la voiture dont vous vous déferez bien à la ville; je vous les abandonne; vous vendrez lun à la foire, et en repeignant lautre nul ny verra goutte; vous autres, ajouta- t-il en désignant les deux Italiens qui semblaient lécouter avec déférence, enfouissez-moi habilement ces corps dans la terre.
" Tu nous laisses le plus sale ouvrage, ripostèrent-ils, mécontents.
" Alors je réclame ma part entière du butin, et croyez-vous quAndréino ait la besogne la plus commode? Il risque dêtre rencontré; si on lui demande doù il vient avec sa rosse et sa voiture!...
" Va bene, va bene!" firent les bandits qui se mirent aussitôt à creuser la fosse où devaient être ensevelis côte à côte le voyageur et le cocher.
Sous un arbre, étaient cachés les instruments nécessaires à leur travail, car les larrons avaient tout prévu, et ce ne devait être la première fois que pareil ouvrage leur passait entre les mains.
Pendant ce temps, Andréino disparut sous bois avec le butin, et Favier séloignait, prenant par la grande toute pour regagner sa misérable demeure; il allait ainsi, trébuchant dans la nuit et serrant contre lui la petite fille qui sétait rendormie paisiblement.
Il réfléchissait.
"Si je la jette à la rivière, se disait-il, cela peut me compromettre, la rivière coule à deux pas de chez moi; on retrouverait le petit corps et lon pourrait reconnaître lenfant du voyageur parti hier soir de lauberge du Coq Bleu; on ferait des recherches pour savoir ce quest devenu le père, et alors... bonsoir la sécurité. Tonnerre!... Jaurais dû laisser la moucheronne avec les autres! Dun côté, cependant, jai empoché la lettre et ce nest pas une mauvaise idée; je prierai la vieille Manon de me la lire; elle comprend lécriture, et cest la seule personne à laquelle je puisse me fier; elle a des raisons pour ne pas me trahir. Donc japprendrai quelle est lenfant, si elle na pas quelques parents riches, et, un peu plus tard, en faisant un peu de chantage, on pourrait gagner de largent avec ce moineau. Je combinerai un petit roman dans lequel je mattribuerai un beau rôle, et... enfin je verrai!"
Lhomme eut un mauvais rire, berça maladroitement dans ses bras noueux la petite fille qui sétait réveillée et qui pleurait; elle se rendormit bien vite et Favier continua sa toute dans cette nuit sinistre. Le ciel était uniformément gris et bas; une grande tristesse semblait se dégager de toutes choses, et le vent de minuit séleva tout à coup.