CHAPITRE XIV - LOR MAUDIT.
Manon dormait profondément; elle avait veillé tard la veille en causant avec son gars qui étai reparti avant le lever du soleil.
Elle ne séveilla même pas quand la porte souvrit doucement et quune forme svelte et mignonne entra dans la cabane.
La Moucheronne fit signe à la louve de se coucher sur le sol, et elle-même, accablée de fatigue, essaya de se reposer; mais elle ne le put.
Elle avait toujours devant les yeux le fantôme de Favier mourant et mourant par sa faute; puis la pauvre masure seffondrant dans un amas de décombres rouges.
Aussi, au sortir de son sommeil, Manon la trouva assise, songeuse, les yeux brillants et hagards, les pommettes enfiévrées.
" Toi ici, petite? dit-elle joyeusement."
Lenfant ne répondit pas par son sourire habituel; elle tourna lentement la tête du côté de la vieille femme et resta muette.
" Favier nest donc pas chez lui? reprit celle-ci étonnée de ce silence. Ta-t-il tourmentée de nouveau?
" Favier ne me tourmentera plus jamais, dit alors lenfant dun ton farouche, Favier est mort.
" Mort, comment cela? fit Manon en se rapprochant curieuse.
" Cest moi qui lai tué.
" Toi? Toi? Non, ce nest pas possible! regarde-moi ma fille. As-tu bien toute ta raison?
" Je lai toute entière.
" Et tu las tué?
" Oui.
" Comment cela?
" Il dormait; je lui ai lié les pieds et les mains et je lai frappé ainsi quil mavait frappée tant de fois. Ensuite...
" Eh! bien, ensuite?"
Lenfant détourna les yeux, honteuse.
" Jai mis le feu à la cabane et... cest ainsi quil est mort.
" Tu as fait cela, toi?
" Oui.
" Pourquoi? Il tavait battue de nouveau?"
Elle fit signe que non.
" Injuriée alors? et, dans un mouvement de colère, révoltée à la fin, tu as..."
La Moucheronne releva ses grands yeux sombres sur la vieille femme et répondit tranquillement:
" Il avait tué mon père, jai vengé mon père.
" Ah! sécria Manon, qui ta appris cette histoire?
" Hier soir, votre fils vous la racontait ici; jétais là, tout près, jai tout entendu.
" Seigneur Dieu! si javais su! dit Manon qui demeura songeuse."
Au bout dun instant elle reprit:
" Que vas-tu faire?"
La fillette répondit doucement:
" Mère Manon, voulez-vous de moi pour servante?
" Toi?
" Oui. Je suis forte, croyez-moi. Favier ma habituée à travailler dur.
" Je nen doute pas. Mais ici, tu auras peu dagrément, pauvre petite.
" En avais-je donc beaucoup chez Favier?
" Cest vrai. Seulement à présent que te voilà grandelette tu pourrais aspirer à gagner honorablement un peu dargent à la ville; tu y aurais des compagnes, des amies..."
La Moucheronne haussa légèrement les épaules.
" Quai-je à faire à la ville? La forêt me suffit; les hommes sont méchants; je naime que vous et Nounou.
" Cependant...
" Alors, vous ne voulez pas de moi? demanda brusquement la fillette.
" Si, je le veux!
" Je ne désire que vivre entre vous deux: Nounou et vous êtes ma famille.
" Soit, dit la vieille femme."
Lenfant tendit ses mains fluettes:
" Que faut-il faire? Je suis prête à me mettre au travail.
" Oui, mignonne, mais avant de toccuper du ménage, nous avons un grave devoir à remplir."
Les yeux de la Moucheronne demandèrent:
" Lequel?
" Favier est mort, reprit Manon, or on ne laisse pas les morts sans sépulture, quels quils soient. Si je nétais vieille et infirme je me chargerais seule de cette besogne, mais je ne puis. Suis-moi."
Elles prirent le chemin de la cabane incendiée, Manon sappuyant sur le bras de la Moucheronne et sur son bâton, et la louve suivant, la tête basse, la queue serrée.
Le cadavre de Favier exhalant une odeur repoussante, était toujours étendu sur le sol noirci, devant les derniers vestiges de la masure.
A cette vue, Manon se signa, et la Moucheronne, frissonnante, détourna les yeux.
Cependant, elle creusa la fosse avec Manon et elle laida à y placer les restes informes du braconnier. Cétait une rude besogne et elles mirent longtemps à laccomplir.
Lorsque tout fut achevé, Manon sagenouilla et récita une prière pour le misérable désormais hors détat de nuire à qui que ce fût, et la louve hurla lugubrement. Ce fut toute loraison funèbre du bandit.
La Moucheronne était pâle et péniblement impressionnée.
Sa vieille amie voulait larracher bien vite à ce lieu funèbre, mais elle avait une dernière tâche à remplir: fouillant les décombres du bout de son bâton, elle réussit à soulever un petite amas de plâtre et de bois à demi consumé.
"Tiens, dit-elle en désignant à lenfant langle de la cabane, soulève ce carreau et vois, si au-dessous, tu ne trouves pas quelque chose que le feu aura respecté."
La fillette obéit et retira en effet un grossier coffret de fer quelle remit à Manon.
La vieille femme louvrit sans trop de peine.
"De lor, dit-elle, je men doutais."
La Moucheronne le regarda avec indifférence.
" Tout cela est à toi, reprit Manon après avoir compté la somme. Tu es riche, mignonne
" A moi? fit lenfant dont les sourcils se joignirent. Cest largent de Favier, je nen veux point. Cest de lor maudit.
" Pourtant, il nous fera vivre, soupira Manon.
" Quest ceci? interrompit la Moucheronne en montrant du doigt un papier plié en quatre, jauni et couvert de caractères tracés à lencre, qui se trouvait au fond de la boîte sous les louis alignés.
" Ceci, bon Dieu! cest la lettre; la lettre que je nai pu déchiffrer parce quelle était écrite dans une langue inconnue."
Elle ajouta avec émotion, en présentant le papier à la fillette:
" Cest ton père qui a tracé ces mots."
Les yeux de la Moucheronne étincelèrent; elle sempara vivement de la lettre, pour elle, aussi, incompréhensible, et la porta à ses lèvres.
Elle essaya ensuite de deviner les mots qui y étaient inscrits; puis, impuissante, elle soupira:
" Je ne saurai donc jamais ce quil y a là?
" Donne, dit alors Manon en remettant le précieux papier dans le coffret de fer, il faut garder cela soigneusement; cela fait partie de ton héritage.
" Je conserverai la lettre, fit la Moucheronne en relevant la tête, mais pas lor; cest pour le voler quon a tué mon père; cest le bien de Favier, cest chose maudite; encore une fois je nen veux point.
" Quil soit donc fait selon ton désir, répliqua Manon en serrant la boîte sous son bras."
Et, silencieuses, elles retournèrent au logis que lenfant et la louve ne devaient plus quitter désormais.