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CHAPITRE XIX

LE BABY.

La Moucheronne ne s’appelle plus la Moucheronne, mais Marie, ce qui est un nom assurément plus chrétien.

Elle dort dans un lit bien douillet, sous des rideaux soyeux, non loin de sa chère Valérie qu’elle aime de tout son cœur.

Marie porte de jolies robes de laine qui moulent élégamment ses membres gracieux; ses cheveux noirs, toujours un peu rebelles, sont réunis en une grosse natte et attachés par un ruban rouge, comme ceux de Mlle de Cergnes.

Le plus dur pour elle a été de s’accoutumer aux chaussures; son petit pied brun, habitué à fouler indistinctement le sol durci ou le gazon épais, s’est trouvé fort mal à l’aise dans cette prison qu’on nomme une bottine.

Hélas! il lui a bien fallu se faire à mille autres choses peu agréables, telles que demeurer assise deux ou trois heures de suite pour épeler l’alphabet, tracer des lettres sur le papier, former un feston sur la toile à l’aide d’une aiguille, et manger de toutes sortes de mets qui lui étaient inconnus jadis.

Marie n’était pas gourmande, et il lui était pénible de demeurer immobile à table pendant toute la durée d’un repas, servie par des laquais attentifs à sa moindre gaucherie.

Cependant, la fillette s’était promptement formée aux bonnes manières dont l’instinct semblait, d’ailleurs, inné en elle; de jour en jour sa nature farouche s’assouplissait; elle aimait l’étude et s’y adonnait avec une ardeur qui étonnait l’indolente Valérie. Elle comprenait surtout très vite la musique: si ses doigts étaient raides et malhabiles, du moins son oreille, très juste, retenait-elle les airs qu’elle entendait ou qu’elle déchiffrait et qu’elle rendait avec une surprenante expression.

Il était resté dans l’âme de cette petite sauvage de mélodieuses sonorités recueillies les nuits d’été dans les bois, ou auprès des nids d’oiseaux dans les matinées de printemps; aussi comprenait-elle supérieurement l’art musical.

Moins profonde et plus frivole, Valérie jouait de préférence les airs en vogue ou les danses qui lui donnaient un avant- goût des plaisirs de l’hiver.

Valérie, de son côté, s’attachait de jour en jour davantage à sa compagne; elle s’amusait de ses naïvetés, de ses réflexions toujours pleines de bon sens, et elle l’initiait peu à peu à sa vie de jeune fille du monde.

Madame de Cergnes appréciait vivement Marie dont elle voyait progresser la nature fine et sérieuse, et Miss Claddy était bien aise de déployer son érudition aux yeux d’une élève moins nonchalante que mademoiselle de Cergnes.

Ainsi la Moucheronne était heureuse?... une vie dorée au sein d’un château somptueux, des repas succulents, des jeux et des études agréables, des toilettes qui rehaussaient l’éclat de son joli visage, n’avait-elle pas tout à souhait?

Alors pourquoi la Moucheronne soupirait-elle souvent, les regards tournés du côté de la forêt où Manon et Nounou trouvaient sans elle le temps bien long?

Elle souffrait d’être séparée de ces deux vieilles amitiés fidèles. Délicate en ses sentiments jusqu’à manifester le moins possible ses désirs, elle n’osait avouer à Mme de Cergnes que demeurer huit jours sans aller à la forêt lui semblait une éternité.

Puis, il lui manquait aussi ses grandes courses vagabondes à travers les sentiers perdus, dans l’ouragan, le vent et la gelée souvent; les siestes sur la mousse et les rêveries au bord du ruisseau.

Cette enfant des bois, passée trop promptement d’une vie libre au grand air à une vie de serre-chaude, étouffait parfois dans sa cage dorée.

Mais, encore une fois, dans sa délicatesse extrême, reconnaissante de ce qu’on faisait pour elle, elle laissait croire à tous qu’elle était parfaitement heureuse.

Elle avait des ennemis sous ce toit où l’appelait à vivre la volonté de la châtelaine. Ces ennemis, on le devine, étaient les domestiques et à leur tête Mlle Sophie, la femme de charge.

Cette vieille fille, quinteuse et grincheuse, ne pouvait pardonner à l’enfant son apparition fantastique, au milieu de l’orage, le premier soir où la Moucheronne était venue au château.

Les valets, grondés à cause d’elle à cette même époque, ne pouvaient souffrir cette petite créature brune et silencieuse qui demeurait polie avec eux comme avec tous, mais exempte de toute familiarité. Heureusement pour elle, ils ne trouvaient pas à la prendre en faute soit dans ses paroles soit dans ses manières, mais une fois réunis à l’office, ils se plaignaient amèrement entre eux d’être obligés de servir une va-nu-pieds, une Bohémienne ramassée on ne savait où et dont le caprice de madame avait fait tout à coup la compagne de Mlle Valérie.

Ils blâmaient hautement leur maîtresse, taxant sa conduite d’imprudente.

"Car, disaient-ils, Dieu sait ce qu’il y a au fond de cette nature inculte qui a vécu aux côtés d’une louve et d’une folle. Qui vivra verra, mais nous ne serons pas surpris si un beau jour la petite sorcière n’est pas chassée de la maison où elle a su si habilement se faire une place dorée, tout en feignant de se faire prier pour rentrer."

La Moucheronne ne s’apercevait seulement pas de l’aversion dont elle était l’objet de la part des domestiques; elle ne voyait ni leurs regards haineux, ni leurs sourires méchants, soigneusement dissimulés sous une air obséquieux car ils voulaient ménager la favorite de mademoiselle.

Marie, nous l’avons dit, avait d’autres sujets de tristesse, et, qu’il fît sombre ou que le soleil rayonnât dans le ciel bleu, son visage ne s’éclairait complètement que les jours où la comtesse lui permettait de diriger ses pas vers la forêt.

Cependant, outre les trois affections qui l’entouraient à Cergnes, Marie y trouvait aussi deux grandes douceurs: l’une venait des enseignements religieux reçus de la bouche même de M. le curé de St-Prestat qui, venant dîner deux fois par semaine au château, en profitait pour catéchiser celle qu’il appelait, en riant, sa brebis égarée.

Certes, la petite brebis n’était pas difficile à ramener au bercail; outre que sa mémoire toute neuve retenait immédiatement le texte du catéchisme, elle écoutait avec avidité les instructions qui lui étaient données. Lorsque, pour la première fois, on lui raconta l’histoire du Christ, et qu’elle apprit quelles souffrances le fils de Dieu avait endurées pour nos péchés, elle éclata en sanglots, elle qu’on n’avait jamais vue pleurer, et on eut beaucoup de peine à lui affirmer qu’elle ne serait pas damnée pour avoir fait mourir son bourreau Favier, puisque, à ce moment elle était encore inconsciente, et puisqu’elle se repentait si amèrement de cet acte de vengeance.

Un grand amour pour Dieu, une profonde admiration pour les œuvres des saints, entrèrent dans cette petite âme sombre et achevèrent de la rendre belle et forte. Marie devait faire sa première communion dix-huit mois plus tard afin de s’instruire complètement; et puis, ne sachant si l’enfant avait reçu le baptême, on devait lui administrer ce sacrement sous condition. Et Marie regardait avec respect son amie Valérie qui avait été confirmée l’hiver précédent à Paris, et elle enviait son sort.

La ferveur de Valérie n’égalait cependant pas celle de la petite sauvageonne, si longtemps ignorante de ce Dieu qui aurait pu la consoler, si elle l’avait connu, alors qu’elle souffrait sous le joug brutal de Favier.

Manon, qui s’affaiblissait mentalement de jour en jour, ne se souvenait plus de la lettre trouvée dans les décombres fumants de la maison du braconnier; la Moucheronne n’en parlait pas, non plus, ne devinant pas que l’obscurité relative à sa naissance pouvait s’éclairer soudain à cette lecture, et gardant pour elle son trésor, unique souvenir et relique chère de ce père qu’elle n’avait pas connu et qui avait eu une si triste fin.

La seconde douceur que Marie trouvait sous le toit de Cergnes était le Baby.

Le Baby, c’est-à-dire un adorable poupon de deux ans environ qui faisait les délices de toute la maison.

La première fois que la Moucheronne vit ce petit être aux membre menus et potelés, qu’elle entendit ce baragouin enfantin si doux à l’oreille des mamans et de ceux qui aiment les bébés, elle demeura pétrifiée.

Elle savait bien qu’elle avait été plus petite qu’elle ne l’était alors; on lui avait dit que tout homme avant de devenir grand passe par l’enfance, mais elle n’avait jamais vu de baby et celui-ci la ravit jusqu’au fond de la l’âme.

Elle s’attacha au petit Jean qui prenait plaisir à jouer avec cette belle fille brune dont les immenses yeux noirs reflétaient sa mignonne personne.

Valérie chérissait son frère, mais, plus égoïste, elle se fatiguait vite de ses jeux et de ses tyrannies.

Valérie avait un autre frère, mais celui-ci n’était que le fils du comte de Cergnes d’un premier mariage contracté à l’étranger, et quoiqu’elle l’aimât beaucoup, elle le trouvait trop sérieux pour elle.

Le jeune homme âgé déjà de vingt-sept ans, était officier de cavalerie, et ses trop rares congés le voyaient plutôt à Paris qu’à Cergnes.

Il affectionnait cependant beaucoup le vieux château où il avait passé une partie de son enfance, mais jusqu'à présent sa belle-mère y avait peu résidé, et il retrouvait sa famille lorsque le service militaire lui accordait un peu de répit, de préférence au faubourg St-Germain où le comte avait un hôtel.

M. de Cergnes, parti pour Mexico où il devait recueillir une succession importante, ne devait guère être de retour avant deux ou trois mois; par lettre, il avait appris l’admission de la Moucheronne sous son toit et il avait approuvé sa femme qu’il savait, d’ailleurs, incapable de prendre une décision à la légère.

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