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CHAPITRE XXI

LE FILS DU COMTE.

Un peu avant l’heure du dîner, Marie, vêtue de gris et un peu lassée par une journée de travail, car elle préparait son examen de catéchisme, était appuyée à la balustrade de pierre du perron; Nounou était couchée à ses pieds, songeuse comme elle.

La petite figure sérieuse de la Moucheronne a gardé les tons chauds que le soleil y avait mis au temps où elle ne connaissait pas cet objet qu’on nomme un chapeau et qu’elle trouvait si incommode.

Depuis un an, elle a beaucoup grandi, en conservant la grâce un peu sauvage de son enfance.

Le sable de la terrasse cria sous le pied d’un visiteur, et la Moucheronne, levant les yeux, se trouva face à face avec un jeune homme de haute taille, dont la bouche grave eut un sourire étonné sous sa moustache brune.

Il portait le costume d’officier de cavalerie.

"Ma parole, murmura-t-il, on dirait la petite sauvageonne qui m’a détourné un jour du bois où m’attendaient trois bandits; et voici la louve Nounou! Je me souviens, c’est bien elle."

Il reconnaissait ces grands yeux sauvages, doux comme ceux de la gazelle, au fond desquels se lisaient des pensées au-dessus de son âge; mais ces paupières bistrées et ce front candide n’étaient plus abrités sous une masse de cheveux en broussaille et l’enfant n’avait plus l’air d’une petite mendiante, jolie dans ses loques.

Bien vêtue, bien coiffée, elle était là comme chez elle, comme la fille de la maison.

"— A qui ai-je l’honneur de parler, mademoiselle? dit-il enfin de sa voix grave et musicale, en saluant comme il eût salué une princesse de sang."

Marie n’eut pas le temps de répondre. Derrière elle un accent rieur s’écriait:

"— Ah! mon Dieu! mon frère Gérald!"

Et d’un bond Valérie franchissant le perron, venait se suspendre au cou de l’officier qui effleura de ses lèvres les cheveux dorés de sa sœur.

A son tour, la comtesse apparut et la Moucheronne se retira discrètement.

Lorsqu’il eut expliqué comment, ayant obtenu un court congé qui n’était que la prélude d’un autre plus long, il avait résolu de surprendre les châtelaines de Cergnes, Gérald s’empressa d’interroger sa belle-mère: quelle était cette jolie enfant brune qu’il avait aperçue en arrivant, sur le perron du château?

"— Mais, c’est Marie! s’écria Valérie. Je t’ai bien écrit dans ma dernière lettre que je te réservais une surprise, moi aussi. Cette surprise, c’est Marie, ma petite Marie, ma petite amie que je présenterai en règle au dîner.

"— Marie, l’enfant à la louve, murmura l’officier pensif.

"— Ah! tu as vu Nounou à ce qu’il paraît; car cette louve s’appelle Nounou; c’est un nom bizarre n’est-ce pas?

"— Je le savais avant toi, ma petite sœur, dit en riant le jeune de Cergnes en tirant les boucles blondes de Valérie."

La fillette demeura la bouche ouverte, clouée par la surprise.

"— Tu connaissais Marie et Nounou? dit alors la comtesse. Oh! mon ami, tu fais erreur; elles n’avaient jamais quitté les bois avant de venir à Cergnes.

"— Pour vous prouver que je ne me trompe pas, ma mère (il appelait ainsi Mme de Cergnes qui s’était toujours montrée pour lui bonne et dévouée) je vais vous dire que celle que vous nommez à présent Marie, était autrefois: La Moucheronne, et vivait sous la férule d’un méchant homme.

"— Je n’y comprends plus rien, murmura Valérie qui ne revenait pas encore de sa surprise. Voilà maintenant ce grand méchant frère qui joue aux mystères avec nous?

"—Ne m’en veuillez pas pour avoir négligé de vous raconter cette petite histoire et écoutez-moi:

"Il y a quelques années, je ne sais au juste l’époque, étant comme aujourd’hui en congé, je me disposais à regagner Cergnes à cheval et, par une fantaisie bizarre, à m’y rendre par le chemin que nous ne prenons jamais. Au moment où j’allais entrer dans la forêt, je fus accosté par une étrange petite fille suivie d’une énorme louve; je ne voyais de l’enfant que deux petites jambes maigres, nues sous une jupe effrangée, car le sol était couvert de neige et le ciel tout noir. Elle avait la tête découverte et échevelée et je frottai une allumette afin de la considérer pour savoir à qui j’avais affaire. Je fus frappé de la singulière beauté de son visage et de la limpidité de son regard; je me souviens encore de la grâce de son attitude et de la simplicité de son langage.

"Il paraît que trois hommes, avertis de mon passage dans le bois, m’attendaient à un certain endroit pour me dépouiller et sans doute m’égorger. La fillette connaissait leurs intentions et était venue m’en prévenir.

"— Comment as-tu pu nous cacher cette aventure, Gérald? s’écria la comtesse.

"— Mon Dieu, ma mère, vous étiez sur le point de retourner à Paris; je n’ai pas voulu vous effrayer en vous apprenant que des maraudeurs rôdaient à si peu de distance du château que je savais d’ailleurs toujours bien gardé. Plus tard, j’avais tout à fait oublié cette histoire; il a fallu la présence inattendue de cette fillette pour me la remettre en mémoire.

"— Ce que je ne comprends pas, reprit Mme de Cergnes, c’est que tu n’aies rien fait pour récompenser l’enfant qui t’avait sauvé du péril; Gérald, cela te ressemble bien peu.

"— Pardon mère, répliqua le jeune homme en souriant, je lui ai fait des offres magnifiques; il ne s’agissait rien moins que de l’arracher à sa misérable vie et vous l’amener pour que vous la fassiez élever d’une manière digne d’elle, car la petite me semblait douée de qualités réelles; mais elle n’a pas voulu se séparer de sa Nounou; l’enfant et la louve étaient, paraît-il, liées d’amitié étroite et préféraient sans doute leur existence vagabonde à celle que j’offrais.

"— Tu vois pourtant qu’elles étaient destinées à nous revenir un jour ou l’autre puisque le hasard, ou plutôt la Providence, les a amenées ici; au moins, sa première action a été récompensée en même temps que la seconde, car il faut que tu saches, Gérald, que Marie a presque sauvé ta sœur Valérie. Je te raconterai cela en détail après dîner. Je n’ai jamais regretté d’avoir appelé cette enfant sous mon toit: elle est intelligente, franche et réservée; nous l’aimons tous tendrement et notre Baby l‘adore.

"— A propos de mon petite frère, dit l’officier, s’il est réveillé, je serais bien aise de l’embrasser.

"— Tu n’as pas longtemps à attendre, mon ami; regarde Marie qui le promène là dans le parc; cours à leur rencontre et tâche que le cher mignon n’aie pas peur de tes moustaches."

Marie et l’officier renouèrent connaissance, et la vie de la Moucheronne fut racontée par le menu depuis le jour de leur première rencontre.

Gérald passa quelques jours seulement dans sa famille, mais il devait revenir à Cergnes un mois après pour un plus long congé.

Pendant ce court séjour, il causa beaucoup avec Marie et prenait plaisir à ces entretiens où il admirait secrètement l’intelligence sérieuse de la fillette et la candeur de ses réparties.

On ne pouvait d’ailleurs s’empêcher de s’intéresser et de s’attacher à cette enfant dont la première jeunesse avait été livrée à tant de souffrances; et l’officier se disait en lui- même qu’il manquait à la jolie et frivole Valérie nombre de qualités par lesquelles l’enfant trouvée lui était supérieure.

Mais en son âme délicate et modeste, Marie ne se disait pas cela, elle, et elle eût été fort surprise si elle avait pu lire dans l’esprit de Gérald.

Marie avait fait à Gérald l’éloge de Nounou, et Dieu sait avec quelle chaleur. Le jeune homme, loin de sourire de cet enthousiasme, écoutait avec intérêt le récit des belles actions de la louve et des services qu’elle avait rendus.

"— Tout cela ne m’étonne pas, dit-il lorsque le panégyrique fut terminé; j’admets parfaitement que les animaux, même les plus féroces, sont susceptibles d’attachement absolu.

"— Ce n’est pas la règle commune, fit observer la comtesse. Rappelle-toi, Gérald, l’histoire du lion de notre ami le général Trévière?

"— Quelle histoire, maman? demanda Valérie; je me souviens du général, mais j’ignorais qu’il possédât un lion.

"— Voilà ce que c’est, reprit Mme de Cergnes: le général qui passa plusieurs années dans l’Inde, avait apprivoisé un gentil lionceau qu’on appelait Sweet nom qui en anglais, comme vous le savez, signifie doux.

"Sweet était le favori de tous et de son maître surtout; c’était à qui le gâterait, lui apporterait des friandises et du sucre. Il mangeait dans la main du général, couchait au pied de son lit sur un tapis magnifique et obéissait au moindre signe. En grandissant, Sweet ne devint pas méchant, chose assez rare chez les animaux féroces, même les plus apprivoisés, car le naturel finit toujours par reprendre le dessus.

"— Il n’en est pas ainsi pour Nounou, protesta une petite voix.

"— Oh! Nounou est une exception, c’est admis. Je poursuis. Un matin, en s’éveillant, le général dont la main pendait hors du lit, s’aperçut que le lion léchait cette main d’une singulière façon.

"C’était cependant sa manière habituelle de saluer son maître, mais le brave soldat frissonna; on sait que les fauves, avant de dévorer leur proie, et vous avez pu le remarquer dans les ménageries à l’heure de la distribution de la viande, la lèchent longtemps en tous sens...

"Le général eut le sang-froid de ne pas retirer sa main sans quoi Sweet n’en eût fait qu’une bouchée, mais de celle qui restait libre il agita le cordon de sonnette pendu à côté de son lit.

"L’ordonnance parut; sans faire un mouvement, l’officier lui dit seulement:

"— Regarde."

"L’ordonnance regarda et comprit. Sans bruit, comme une ombre, il saisit un pistolet posé sur un meuble, tout proche, et en déchargea deux coups sur le lion qui roula à terre, la tête fracassée.

"Inutile de vous dire que les deux militaires étaient blancs comme un linge et que le général n’éprouva plus la fantaisie de s’attacher de jeunes lions.

"— C’est vrai, mère, mais, à côté de cela souvenez-vous de la panthère de Benito Rafalli.

"— Qu’est-ce que Benito Rafalli? demanda Marie.

"— C’est un petit garçon de Constantinople que nous avons connu à Paris. Il avait eu pour jouet, dans son enfance, une jeune panthère noire et gracieuse du nom de Sélika. Sélika adorait son petit maître, mais lorsqu’on mit ce dernier au collège on ne put y envoyer avec lui la panthère, et Sélika fut donnée au directeur d’une ménagerie célèbre. Quelques années après, Bénito étant en vacances, en France, fut emmené à une fête populaire où l’on admirait les magnifiques animaux du dompteur Zucchi. Soudain, dans une cage devant laquelle passait le jeune garçon, bondit une panthère superbe qui se jeta contre les barreaux avec mille démonstrations de joie. C’était Sélika qui reconnaissait l’enfant de Constantinople et lui faisait mille fêtes. Bénito supplia qu’on le laissât entrer dans la cage de son ancienne amie, mais ses parents et le dompteur s’y opposèrent. Huit jours après, il revint à la ménagerie et trouva la pauvre Sélika mourante, les flancs amaigris, haletante sur le sol... Il s’approcha de la grille, l’appela doucement et passa sa main au travers des barreaux. Sélika se traîna jusque-là, lécha cette main, remua sa belle queue noire et expira. Elle était tuée d’abord par l’émotion que lui avait causée la vue de son petit maître et par le chagrin de le perdre de nouveau. Zucchi, lui, s’arrachait les cheveux, mais Bénito pleura encore plus sincèrement la pauvre bête.

"— Cette fidélité ne m’étonne pas, moi, dit Marie que l’anecdote avait intéressée au plus haut point; les animaux sont capables de cela.

"— Savez-vous, reprit la Comtesse, ce que m’écrit récemment une de mes amies en ce moment en villégiature dans le midi, sur les bords du golfe de Gascogne?... Un brave caniche, noir et blanc, affreusement laid, vient d’être décoré d’une médaille de sauvetage et acheté une somme formidable par un lord anglais.

"— Qu’avait-il fait?

"— Voilà l’histoire, telle que me la rapporte mon amie. Ce caniche appartenait au baigneur d’un établissement de bains situé sur la plage. Un soir une tempête horrible fondit sur l’Océan; un beau navire espagnol, en grand danger et à quelque distance de la côte, jetait en vain des signaux d’alarme et des câbles; nulle barque, nul pilote n’osait se hasarder à lui porter secours, et le bâtiment allait périr corps et biens lorsque le baigneur eut l’idée de lancer son chien à la mer en lui mettant une corde dans la gueule; le chien nagea, quoique avec de grandes difficultés, jusqu’au navire; on attacha la corde au câble et, du rivage on la tira tout doucement jusqu'à ce que le bateau pût être en sûreté dans une anse abritée des grosses vagues. Avouez que le chien avait bien mérité sa récompense.

"— Oh! oui, s’écria Marie, et l’on a bien raison d’aimer les animaux et de les bien traiter.

"— Il est de fait, dit Valérie, que toutes les bêtes du château, outre Nounou, chérissent Marie et la caressent, depuis les chevaux auxquels elle porte du pain et du sucre, jusqu’aux oiseaux auxquels elle donne du grain.

"— Il est à croire, dit alors Gérald en flattant doucement l’échine de la louve, que si Marie n’eût pas été bonne et tendre avec cette bête-là, Nounou ne se serait pas montrée ce qu’elle est. Les animaux sont souvent ce que nous les faisons.

"— Mais, protesta Marie, Nounou est bonne d’elle-même et elle le sera toujours. N’est-ce pas, ajouta-t-elle en embrassant l’énorme bête qui lui lécha la main en signe d’assentiment."

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