‹ Nounou: Histoire de la MoucheronneChapitre 4 sur 25 · CHAPITRE IV

CHAPITRE IV

POURQUOI L’A-T-IL LAISSEE VIVRE?

La Moucheronne ne se réveilla que le lendemain matin de bonne heure; la rosée humide pendait encore aux feuilles des arbres et perlait aux brins de gazon; les oiseaux gazouillaient leur prière; les écureuils faisaient leur toilette; le ciel était bleu teinté de rose et le soleil jetait son premier rayon de chaleur sur la nature rafraîchie et reposée.

La Moucheronne ouvrit les yeux, elle ne se sentait plus de mal, rien que de l’engourdissement dans la tête et à la poitrine avec un peu de moiteur à la peau.

Elle avait si bien dormi dans ce lit qui avait été pour elle le moelleux d’un nid de plumes au lieu du varech séché de Favier; elle y avait eu bien chaud et y avait fait de beaux rêves; à son réveil, elle n’avait pas entendu la voix rude du colosse lui crier: "A l’ouvrage, donc, fainéante! Est-ce que tu vas te reposer toute la matinée, maintenant?"

Cette cabane, elle ne la connaissait pas; certes, c’était une pauvre masure, mais elle lui fit l’effet d’un palais; l’air ne s’y glissait pas sous les solives recouvertes de chaume; une bonne odeur d’herbes médicinales remplaçait l’odeur fade et écœurante de l’eau-de-vie et du tabac dont Favier saturait son taudis; le long du mur s’alignait la vaisselle, pauvre mais bien reluisante, formant tout l’avoir de Manon.

Manon, elle, dormait dans un vieux fauteuil de cuir, la tête renversée au dossier, un chapelet de bois entre ses doigts ridés.

La Moucheronne se demanda ce qu’était cette espèce de collier de perles noires qu’égrenait la vieille femme en s’assoupissant.

Enfin, accroupie à ses pieds et ne dormant que d’un œil, Nounou reposait sa grosse tête noire sur ses longues pattes velues.

Ce tableau plein de paix et de tranquillité, quoique dépourvu de luxe et même de bien-être, apparut à la fillette comme l’image de la félicité parfaite, et elle se mit à songer en attendant le réveil de ses deux gardiennes; ce réveil ne tarda pas. Nounou s’étira et vint souhaiter le bonjour à son ancienne nourrissonne.

Manon ouvrit les yeux à son tour et s’approcha du lit où elle donna à la petite malade le baiser du matin, puis, elle disparut dans un réduit attenant à la maisonnette; on entendit bêler une chèvre, ce qui fit dresser l’oreille à Nounou; mais, en louve bien élevée, elle comprit que la chèvre de la mère Manon n’était pas une proie pour elle et demeura paisible, auprès de sa petite amie.

Bientôt la vieille femme reparut tenant à la main un bol de lait crémeux et nourrissant que la Moucheronne but avidement. Depuis longtemps elle n’avait rien goûté d’aussi bon.

"Je ne puis te nourrir toi, pauvre bête, dit Manon à la louve dont elle caressa le poil rude."

Mais l’excellent animal savait se plier aux exigences de la situation, et d’ailleurs ses pareils peuvent supporter un long jeûne sans trop en souffrir.

Vers onze heures, la petite fille, quoique faible encore, put se lever et se promener un peu autour de la cabane avec ses deux amies. Manon la fit causer et s’étonna de son ignorance profonde qu’expliquait cependant le genre de vie que menait l‘enfant depuis six années.

De Dieu, de la famille, de l’existence, la Moucheronne n’avait aucune idée; par exemple, elle connaissait à fond et par expérience le froid, la faim, les privations et les mauvais traitements, toutes souffrances rares heureusement dans un âge aussi tendre.

Ce qu’elle connaissait bien aussi, et c’étaient là ses seules consolations avec la tendresse fidèle de Nounou, c’était la nature avec ses grâces rayonnantes, la forêt avec ses enchantements; les nuits d’été avec leurs beautés sereines, la neige de l’hiver avec ses tristesses mornes mais splendides aussi; puis, les humbles habitants du bois: les insectes dorés, les lapereaux peureux, les oiseaux chanteurs, les rossignols aux suaves mélodies, les scarabées, les papillons aux ailes bleues, les phalènes du soir, les vers-luisants; elle distinguait déjà chaque arbre de la forêt, les troncs moussus, les rameaux desséchés ou les branches jeunes et pleines de sève; enfin le ruisseau babillard où la lune allait boire et se baigner, et où elle, la Moucheronne, emplissait une cruche trop lourde pour ses bras débiles, Rose devenant de plus en plus nulle. Et puis, elle connaissait le travail, non le travail intelligent qui élève l’âme de l’enfant en lui découvrant peu à peu les choses de cette vie et de l’autre, qui meuble sa mémoire souple et lui enseigne à discerner le bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux; mais le dur labeur de chaque jour qui essouffle les poumons, rompt les os des épaules et des bras, meurtrit les petits pieds nus et mouille le front de sueur.

Elle ne connaissait que celui-ci, et encore l’accomplissait- elle par habitude, machinalement, comme ces animaux des cirques auxquels on enseigne des tours adroits à force de coups.

Quelques efforts qu’elle fît, quelque patience qu’elle montrât, quelque zèle qu’elle manifestât, jamais on ne l’encourageait par une bonne parole, un sourire, un merci. Des coups, des injures, et toujours des injures et des coups, cela ne variait pas. Depuis qu’elle se souvenait avoir mis sa main de bébé au travail.

Mais aujourd’hui, pour la première fois, elle trouvait du plaisir à se laisser vivre; l’air était si tiède et embaumé, le soleil si gai, les deux êtres qui l’entouraient si bons!

Elle n’avait pas été battue et se demandait avec anxiété si elle ne faisait pas un rêve trop beau, comme les rêves de ses courtes nuits, car Dieu qui est bon père, lui donnait dans le sommeil ce que la réalité lui refusait; elle se demandait si Favier, avec sa grosse voix brutale et son poing si lourd, n’allait pas interrompre brusquement ce doux songe.

Mais non, et la journée s’écoula trop vite au gré de la fillette qui, avec sa grâce touchante et naïve, avait conquis le cœur de Manon; Manon qui se disait en la voyant aller et venir, svelte et jolie comme une statuette de bronze, sous l’ombre fraîche des grands arbres:

"Cette petite n’est assurément pas une enfant du peuple, mais qu’est-elle, et qui sait si, dans quelque coin du monde, sa mère ne la pleure pas amèrement?"

La nuit se passa encore pour la Moucheronne dans un enchantement profond; seulement elle obligea sa vieille bienfaitrice à reprendre son lit et se fit toute petite pour n’occuper qu’une place étroite de la mince couchette.

Le lendemain, vers midi, comme l’enfant jouait avec Nounou, couchées ensemble au soleil sous les yeux de Manon qui triait ses herbes, un pas pesant retentit sous bois, et la louve se leva soudain en grondant, tandis que la petite fille s’enfuyait en poussant un cri de détresse.

Ce pas était le pas de Favier, et le colosse apparaissait maintenant; son visage féroce et couvert de poils d’un roux sale, frémissait d’une colère terrible.

"Ah! ah! cria-t-il en apercevant la fillette qui se réfugiait toute tremblante vers la vieille Manon, ah! ah! ne faut-il pas à présent que je vienne relancer jusqu’ici cette fainéante? Approche, vaurienne, approche, gueuse! Viens ici que je te fasse sentir...

"— Favier!... ne la frappez pas! vous entendez? s’écria Manon en arrêtant le bras menaçant levé sur la fillette.

"— Arrière! sorcière du diable! fit l’ivrogne exaspéré par cette résistance; je veux la Moucheronne; je suis bien libre de la battre, j’espère?"

L’enfant recula vers le mur, pâle et frissonnante.

"— Favier! reprit Manon d’une voix plus haute, car l’indignation doublait ses forces! Favier, écoutez-moi: Cette petite m’est arrivée avant-hier dans un état que je l’ai crue prête à mourir; c’est vous, malheureux, qui l’aviez arrangée ainsi. La louve me l’a amenée et je l’ai pansée et soignée de mon mieux, la pauvre âme, amis ce n’était point chose facile, car vous n’y allez pas de main morte, Favier.

"— Et s’il me plaît de frapper cette vermine, répéta le braconnier avec son rire hideux, elle est bien à moi, je suppose.

"— Non, elle n’est pas à vous, répondit la vieille femme avec force, et vous n’avez pas le droit d’en faire une martyre comme vous le faites, après avoir assass...

"— Manon! sorcière de l’enfer!... hurla Favier en saisissant les poignets débiles de la pauvre octogénaire avec une telle brutalité, que la marque de ses doigts demeura imprimée en rouge sur la parcheminée; si tu dis encore un seul mot, si tu t’occupes de cette satanée Moucheronne, je dénonce ton fils."

A cette menace, pleine de sous-entendus, le visage de Manon prit une teinte livide et sa tête retomba sur sa poitrine; elle était vaincue.

Favier desserra son étreinte.

"— Après tout, dit-il en reprenant son ton goguenard, la Moucheronne est bel et bien à moi puisque c’est moi qui lui ai sauvé la vie.

"— Vous lui avez sauvé la vie?............"

Manon prononça ces mots d’une voix amère et la fillette releva les yeux avec étonnement sur le braconnier.

"— Tiens! reprit l’homme avec son mauvais rire, je pouvais lui tordre le cou et l’envoyer rejoindre son... enfin... en faire ce que voulaient les camarades.

"— Ah! oui, vous l’avez laissée vivre quand vous pouviez la tuer, mais c’était par calcul et non par pitié; vous vous attribuez les droits d’un maître; l’enfant vous est utile pour tenir votre ménage, pour vous servir et recevoir vos coups quand vous avez besoin de décharger votre colère sur quelqu’un; vous en faites votre esclave, votre souffre- douleur, votre chien et...

"— Manon! cria le braconnier avec un geste terrible."

La vieille femme se tut.

Alors la Moucheronne, se glissant derrière elle, murmura doucement à son oreille:

"— Gardez-moi.

"— Je ne le puis, pauvre ange du bon Dieu, répliqua la bonne créature en se retournant."

Et deux larmes coururent dans les sillons creusés par les rides, peut-être par les pleurs.

La petite fille courba la tête à son tour, mais elle eut la force de ne pas pleurer.

"— Suis-moi, grogna Favier en brandissant au-dessus de ses frêles épaules son énorme bâton noueux."

Mais il se sentit aussitôt saisir fortement par sa blouse; il se retourna, une malédiction aux lèvres, croyant, que c’était encore la mère Manon qui se plaçait entre lui et sa victime; il rencontra l’échine maigre, les crocs aigus et les yeux ardents de la louve, et il ne frappa point.

Tous les trois reprirent le chemin de la cabane, laissant la mère Manon seule et triste chez elle.

L’homme marchait à grandes enjambées en sifflotant une chanson obscène entre ses dents; la louve suivait, l’oreille basse, comme fâchée de rentrer au logis, et l’enfant trottinait aussi vite que le permettait la petitesse de ses pieds, en retournant cette pensée dans son cerveau fatigué:

"Pourquoi donc m’a-t-il laissée vivre puisqu’il ne m’aime pas? Il valait bien mieux me laisser dans la mort."

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