IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
_Vingt-six exemplaires sur vergé d'Arches, (dont six hors commerce), numérotés._
NOUVEAUX CONTES CRUELS
LES AMIES DE PENSION
_A Monsieur Octave Maus._
Rien ne sert de rien.--Et, d'abord, il n'y a rien. Cependant tout arrive:--mais cela est indifférent!
THÉOPHILE GAUTIER.
Filles de gens riches, Félicienne et Georgette furent insérées, tout enfants, en ce célèbre pensionnat tenu par mademoiselle Barbe Desagrémeint.
Là,--bien que les dernières gouttes de lait du sevrage transparussent encore sur leurs lèvres,--une conformité de vues, touchant les riens sacrés de la toilette, les unit, bientôt, d'une amitié profonde. Leurs âges similaires, leur charme de même genre, la parité d'instruction sagement restreinte qu'elles reçurent ensemble cimentèrent ce sentiment.--D'ailleurs, ô mystères féminins! tout de suite, à travers les brumes de l'âge tendre, elles s'étaient reconnues d'instinct, comme ne pouvant se porter ombrage.
De classe en classe, elles ne tardèrent pas à notifier, par mille nuances de maintien, l'estime laïque d'elles-mêmes qu'elles tenaient des leurs: le seul _sérieux_ avec lequel elles absorbaient leurs tartines, au goûter, l'indiquait. En sorte que, presque oubliées de leurs proches, elles atteignirent, à peu près simultanément, la dix-huitième année, sans qu'aucun nuage eût jamais troublé l'azur de cette sympathie,--que, d'une part, solidifiait l'exquis terre à terre de leurs natures, et que, d'autre part, idéalisait, s'il se peut dire, leur «honnêteté» d'adolescentes.
Soudainement, la Fortune ayant conservé son déplorable caractère versatile et rien n'étant stable ici-bas, même dans les temps modernes, l'Adversité survint. Leurs familles, radicalement ruinées, en moins de cinq heures, par le Krach[1], durent les retraire, à la hâte, de la maison Desagrémeint,--où, d'ailleurs, l'éducation de ces demoiselles pouvait être considérée comme achevée.
[1] Illustre faillite de quinze à seize cents millions, qui eut lieu, en France, vers 1884 ou 1885,--et dont le héros déclara, devant la Cour d'assises (ceci avec d'incontestables preuves à l'appui), n'avoir aucune idée touchant les plus élémentaires notions de banque ni d'arithmétique. Ce qui explique, outre mesure, l'empressement des gens dits de sens commun à lui avoir confié des capitaux.
On essaya, tout aussitôt, de les marier, comme suprême ressource, par voie d'annonces, la seule risquable, sans trop de folie, en cette disgrâce. On dut vanter, en typographie adamantine, leurs «qualités du coeur», le piquant de leurs figures, le montant de leur gentillesse, leurs tailles, même leurs goûts réfléchis, leurs préférences pour l'intérieur: on alla jusqu'à imprimer qu'elles n'aimaient que les vieillards.--Nul parti ne se présenta.
Que faire?... «Travailler?...» Cliché peu persuadeur--et de pratique malaisée!... Une tendance portait, il est vrai, Georgette vers la confection; quelque chose, aussi, eût poussé Félicienne vers l'enseignement;--mais il eût fallu l'introuvable! savoir ces premiers débours d'outillage, d'installation,--débours que (toujours vu cette friponne d'Adversité!) leurs parents ne pouvaient plus avancer qu'en rêve! De guerre lasse, toutes deux, ainsi qu'il arrive trop souvent dans les grandes villes, s'attardèrent, un même soir, tout à coup,--jusqu'au lendemain midi et demi.
Alors, commença la vie galante,--fêtes, plaisirs, soupers, amours, bals, courses et premières! L'on ne voyait plus ses familles que pour leur offrir de petits services,--par exemple, des billets de faveur; quelque argent.
En ce tourbillon de poussière dorée, et quoique leurs occupations nouvelles les obligeassent, par convenance, de vivre séparées, Félicienne et Georgette devaient fatalement se rencontrer! Oui: c'était inévitable. Eh bien, leur amitié, loin de s'atténuer de ce changement d'existence, s'en renforça, tout au contraire. En effet, même au plus fort des étourdissements du monde, on aime à se retremper, de temps en temps, en quelque chose de pur et d'honnête: et ce quelque chose, elles l'obtenaient, entre elles, par le simple échange d'un regard d'autrefois tout chargé des innocents souvenirs de leur jeune âge à l'Institution Desagrémeint;--noble et chaste illusion dont l'inaliénable trésor consolidait leur sympathie.
L'impression qu'elles puisaient en ce respectif regard leur procurait,--par son contraste, et à volonté,--un doucereux piment de mélancolie où toutes deux resavouraient au moins un arrière-goût de cette estime laïque d'elles-mêmes qui leur était foncière; bref, chacune en ressentait «qu'on n'était pas les premières venues».
L'une et l'autre s'étaient, bien entendu, choisi, dès le principe, ce qu'on appelle un «ami de coeur», cette chose sacrée, sise, en soi, plus haut que toutes questions vénales. Lorsque, en effet, on a tant d'acquéreurs, il est si doux de se reposer, de se ressaisir en quelqu'un de gratuit! C'est d'une mode bien touchante.--A vrai dire, Georgette, non plus que Félicienne,--que Félicienne surtout!--ne tenaient guère à ces préférés, chacun d'eux n'étant, au fond, qu'une sorte d'interlope moitié de proxénète:--mais, tout pesé, ces deux jeunes boulevardiers, en leur élégance utile, conféraient à nos inséparables un brevet de faiblesse attrayante qui en complétait la séductive morbidesse. Un «ami de coeur», en effet, rassoit, dans l'Opinion, toute femme de moeurs un peu libres. On s'entend dire: «Comment! tu es encore avec un tel?» et l'on répond: «Que veux-tu! je l'AIME!» ce qui montre _qu'après tout_ l'on n'est pas de bois. Enfin, l'«ami de coeur» est, au moral, pour une semi-sérieuse, ce qu'est, au physique, un «jolihomme» au bras duquel on se promène; cela fait partie de la toilette.
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Or, il advint qu'une fois,--par un de ces hasards de fins de soupers si fréquents dans la vie brillante,--Georgette fut accompagnée, au petit matin, chez elle, par le jeune Enguerrand de Testevuyde (l'«ami de coeur» de Félicienne), et que celui-ci ne ressortit dudit séjour qu'à l'heure du madère,--toutes circonstances qui furent, naturellement, relatées, le soir même, à Félicienne, grâce à l'empressement de quelques amies sûres.
La commotion qu'elle en ressentit se résolut, d'abord, en une syncope.--De retour à elle-même, elle ne dit rien: mais sa tristesse fut grande. Elle n'en revenait pas. Quoi! sa seule amie, son autre elle-même, lui avait, sciemment, ravi--non pas un de ces messieurs,--mais, qui? _celui qui était sacré!_... L'outrage de cette inattendue perfidie lui semblait trop absurde, trop immérité, trop méprisable pour valoir une colère. Et puis, elle ne pouvait s'expliquer que Georgette, même emportée par l'essor d'un hystérique affolement, se fût décidée à faire coup double tant sur leur amitié que sur le commun trésor de si rafraîchissants souvenirs que toutes deux perdaient par suite d'une brouille désormais irréparable. Félicienne en ressentit un vide atroce, où se noya jusqu'à l'infidélité d'Enguerrand. Renonçant à comprendre leurs amours, elle les consigna tous les deux à sa porte, sans explication, n'aimant pas le bruit. Et la vie continua pour elle, moins ce couple d'ombres.
Par exemple, la première fois qu'elles se revirent au Bois, oh! ce fut d'une froideur!... Félicienne fut polaire.
Toutes deux étaient en victoria, seules, comme de juste, et incluses au milieu de la file, en l'allée des Acacias.
Félicienne considéra, fixement, sans la saluer, son ex-amie qui, chose bizarre! lui souriait avec l'expansion charmante de jadis. Déconcertée de l'attitude de Félicienne, Georgette leva sur elle ses beaux yeux bleus limpides, avec un air d'étonnement si sincère que Félicienne en fut frappée!--Mais, devant le monde, comment se questionner? Il fallait se tenir. Les deux victorias se croisèrent. Ce fut tout.
On dut se retrouver encore, de temps à autre, en différents soupers. Certes, en ces occasions, Félicienne laissait, moins que jamais, transparaître son ressentiment!... Cependant, Georgette, habituée aux inflexions de voix de son amie, ne la reconnaissait plus et semblait ne rien comprendre à cette réserve glaciale.--«Mais qu'as-tu donc, Félicienne?--Moi? rien: je suis comme d'habitude.» Et, décemment, Georgette ne pouvait pousser plus loin, transformer le souper en explication.--A la longue, la vie va si vite, aujourd'hui, l'insoucieuse inconscience est si grande, les distractions si multiples,--et l'on était si toujours en compagnie,--que l'une et l'autre, durant près de quatre mois, se contentèrent de résumer, chez soi, tous les jours, en quelques soupirs étouffés, suivis d'un ou de divers pleurs furtifs, le chagrin complexe que ce subit attiédissement causait à leurs coeurs sensibles--et que, par un nonchaloir sans nom, elles ne se donnaient même pas la peine d'éclaircir.--Au fait, où les aurait menées une «explication»?
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Elle eut lieu, pourtant!--Ce fut après une soirée de Cirque: elles se trouvaient seules en un salon particulier de cabaret nocturne, attendant, en silence, des messieurs qui allaient venir.
--Enfin, s'écria tout à coup Georgette larmoyante, veux-tu me dire, oui ou non, ce qui t'a pris contre moi? Pourquoi me fais-tu cette peine--dont je sais bien que tu dois souffrir, aussi?
--Oh! tu peux garder _ton_ Enguerrand, je veux dire M. de Testevuyde!--répondit Félicienne d'un ton sec; vrai, je n'y tenais plus. Seulement tu pouvais choisir mieux,--ou me prévenir qu'il te plaisait. J'eusse avisé. On n'enlève pas un amant de coeur à une amie!... Je ne sache pas avoir essayé de t'enlever Melchior.
--Moi! s'exclama Georgette avec ses yeux de gazelle surprise; moi, je t'ai enlevé... et c'est là le motif...
--Ne nie pas! murmura dédaigneusement Félicienne,--je sais. Je suis sûre, tiens... des quatre premières nuits que tu lui as accordées.
--Mais, tu pourrais même dire six! répondit en souriant Georgette; six en tout, par exemple!
--Vraiment!... Et, pour un caprice de si belle durée, tu as annulé notre amitié?... Mes compliments!
--Un caprice? moi? pour ton amant? gémissait Georgette les regards au ciel. Et tu m'as crue capable d'une telle noirceur après plus de quinze ans d'amitié?... Mais tu es folle! ou tu es devenue méchante!
--Alors, que signifie ta conduite? au bout du compte?... Te moques-tu de moi, voyons?
--Ma conduite?... Mais, elle est toute simple, ma conduite!... Et tu le fais exprès de ne pas comprendre, à la fin!
--C'est bien, mademoiselle! dit Félicienne en se levant, très digne. Je n'aime pas les railleries et vous laisse le champ libre.
--Mais, cria naïvement Georgette, les yeux en larmes,--mais... IL M'A PAYÉE, MOI!...
A cette parole, Félicienne tressaillit et se retourna: sur son joli visage, un rayonnement de joie subite fit comme scintiller la veloutine.
--Hein? s'écria-t-elle; comment, Georgette. Et tu ne me l'as pas écrit tout de suite?
--Dame! pouvais-je croire que tu n'avais pas deviné? que tu me soupçonnais? Savais-je, même, pourquoi tu me battais froid? Demande-moi vite pardon d'avoir pensé que je pouvais te trahir, vilaine... _bête_! Et embrasse ta Georgette!
Elle était dans les bras de son amie, qui, maintenant, la contemplait avec tendresse. Toutes deux échangèrent, enfin, de nouveau, ce regard de jadis où l'estime laïque d'elles-mêmes s'évoquait au fort des mille souvenirs de l'Institution Desagrémeint.
Fière, Félicienne retrouvait son amie toujours digne d'elle.
Un peu confuses du malentendu qui les avait un instant désunies, elles se pressaient la main, l'une à l'autre, sans vaines paroles.
Séance tenante, en attendant ces messieurs, Félicienne, ayant demandé une carte postale ouverte, écrivit de revenir à M. de Testevuyde, s'accusant d'avoir été dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui s'était d'abord formalisé, eut le bon goût de ne pas tenir, une minute, rigueur à sa chère Félicienne!...--qui, le lendemain, vers deux heures, chez elle, ne manqua point de le gronder, par exemple, de son inconduite:
--Ah! monsieur, lui dit-elle, boudeuse en le menaçant du doigt,--c'est donc vrai que vous allez dépenser tout votre argent chez les filles?
LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE
_A Monsieur Edouard Nieter._
--Oh! une voix, une voix, pour crier!...
EDGAR POE (_Le Puits et la Pendule_).
Sous les caveaux de l'Official de Saragosse, au tomber d'un soir de jadis, le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, sixième prieur des dominicains de Ségovie, troisième Grand Inquisiteur d'Espagne--suivi d'un _fra_ redemptor (maître-tortionnaire) et précédé de deux familiers du Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, descendit vers un cachot perdu. La serrure d'une porte massive grinça; on pénétra dans un méphitique _in pace_, où le jour de souffrance d'en haut laissait entrevoir entre des anneaux scellés aux murs, un chevalet noirci de sang, un réchaud, une cruche. Sur une litière de fumier, et maintenu par des entraves, le carcan de fer au cou, se trouvait assis, hagard, un homme en haillons, d'un âge désormais indistinct.
Ce prisonnier n'était autre que rabbi Aser Abarbanel, juif aragonais, qui,--prévenu d'usure et d'impitoyable dédain des Pauvres,--avait, depuis plus d'une année, été, quotidiennement, soumis à la torture. Toutefois, son «aveuglement étant aussi dur que son cuir», il s'était refusé à l'abjuration.
Fier d'une filiation plusieurs fois millénaire, orgueilleux de ses antiques ancêtres,--car tous les juifs dignes de ce nom sont jaloux de leur sang,--il descendait, talmudiquement, d'Othoniel, et, par conséquent, d'Ipsiboë, femme de ce dernier Juge d'Israël: circonstance qui avait aussi soutenu son courage au plus fort des incessants supplices.
Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant que cette âme si ferme s'excluait du salut, que le vénérable Pedro Arbuez d'Espila, s'étant approché du rabbin frémissant, prononça les paroles suivantes:
--«Mon fils, réjouissez-vous: voici que vos épreuves d'ici-bas vont prendre fin. Si, en présence de tant d'obstination, j'ai dû permettre, en gémissant, d'employer bien des rigueurs, ma tâche de correction fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier rétif qui, trouvé tant de fois sans fruit, encourt d'être séché... mais c'est à Dieu seul de statuer sur votre âme. Peut-être l'infinie Clémence luira-t-elle pour vous au suprême instant! Nous devons l'espérer! Il est des exemples... Ainsi soit!--Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain, de l'_auto da fé_: c'est-à-dire que vous serez exposé au _quemadero_, brasier prémonitoire de l'éternelle Flamme: il ne brûle, vous le savez, qu'à distance, mon fils, et la Mort met au moins deux heures (souvent trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont nous avons soin de préserver le front et le coeur des holocaustes. Vous serez quarante-trois seulement. Considérez que, placé au dernier rang, vous aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce baptême du feu qui est de l'Esprit-Saint. Espérez donc en La Lumière et dormez.»
En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d'un signe, fait désenchaîner le malheureux, l'embrassa tendrement. Puis, ce fut le tour du _fra_ redemptor, qui, tout bas, pria le juif de lui pardonner ce qu'il lui avait fait subir en vue de le rédimer; puis l'accolèrent les deux familiers, dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut silencieux. La cérémonie terminée, le captif fut laissé, seul et interdit, dans les ténèbres.
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Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, le visage hébété de souffrance, considéra, d'abord, sans attention précise, la porte fermée.--«Fermée?...» Ce mot, tout au secret de lui-même, éveillait, en ses confuses pensées, une songerie. C'est qu'il avait entrevu, un instant, la lueur des lanternes en la fissure d'entre les murailles de cette porte. Une morbide idée d'espoir, due à l'affaissement de son cerveau, émut son être. Il se traîna vers l'insolite _chose_ apparue! Et, bien doucement, glissant un doigt, avec de longues précautions, dans l'entre-bâillement, il tira la porte vers lui. O stupeur! par un hasard extraordinaire, le familier qui l'avait refermée avait tourné la grosse clef un peu avant le heurt contre les montants de pierre. De sorte que, le pêne rouillé n'étant pas entré dans l'écrou, la porte roula de nouveau dans le réduit.
Le rabbin risqua un regard au dehors.
A la faveur d'une sorte d'obscurité livide, il distingua, tout d'abord, un demi-cercle de murs terreux, troués par des spirales de marches;--et, dominant, en face de lui, cinq ou six degrés de pierre, une espèce de porche noir, donnant accès en un vaste corridor, dont il n'était possible d'entrevoir, d'en bas, que les premiers arceaux.
S'allongeant donc, il rampa jusqu'au ras de ce seuil.--Oui, c'était bien un corridor, mais d'une longueur démesurée! Un jour blême, une lueur de rêve l'éclairait: des veilleuses, suspendues aux voûtes, bleuissaient, par intervalles, la couleur terne de l'air:--le fond lointain n'était que de l'ombre. Pas une porte, latéralement, en cette étendue! D'un seul côté, à sa gauche, des soupiraux, aux grilles croisées, en des enfoncées du mur, laissaient passer un crépuscule--qui devait être celui du soir, à cause des rouges rayures qui coupaient, de loin en loin, le dallage. Et quel effrayant silence!... Pourtant, là-bas, au profond de ces brumes, une issue pouvait donner sur la liberté! La vacillante espérance du juif était tenace, car c'était la dernière.
Sans hésiter donc, il s'aventura sur les dalles, côtoyant la paroi des soupiraux, s'efforçant de se confondre avec la ténébreuse teinte des longues murailles. Il avançait avec lenteur, se traînant sur la poitrine,--et se retenant de crier lorsqu'une plaie, récemment avivée, le lancinait.
Soudain, le bruit d'une sandale qui s'approchait parvint jusqu'à lui dans l'écho de cette allée de pierre. Un tremblement le secoua; l'anxiété l'étouffait; sa vue s'obscurcit. Allons! c'était fini, sans doute? Il se blottit, à croppetons, dans un enfoncement, et, à demi mort, attendit.
C'était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, un arrache-muscles au poing, cagoule baissée, terrible, et disparut. Le saisissement, dont le rabbin venait de subir l'étreinte, ayant comme suspendu les fonctions de la vie, il demeura près d'une heure sans pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d'un surcroît de tourments s'il était repris, l'idée lui vint de retourner en son cachot. Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l'âme, ce divin _Peut-être_, qui réconforte dans les pires détresses! Un miracle s'était produit! Il ne fallait plus douter! Il se remit donc à ramper vers l'évasion possible. Exténué de souffrance et de faim, tremblant d'angoisses, il avançait!--Et ce sépulcral corridor semblait s'allonger mystérieusement! Et lui, n'en finissant pas d'avancer, regardait toujours l'ombre, là-bas, où _devait_ être une issue salvatrice.
--Oh! oh! voici que des pas sonnèrent de nouveau, mais, cette fois, plus lents et plus sombres. Les formes blanches et noires, aux longs chapeaux à bords roulés, de deux inquisiteurs, lui apparurent, émergeant sur l'air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse et paraissaient en controverse sur un point important, car leurs mains s'agitaient.
A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux: son coeur battit à le tuer; ses haillons furent pénétrés d'une froide sueur d'agonie; il resta béant, immobile, étendu le long du mur, sous le rayon d'une veilleuse, immobile, implorant le Dieu de David.
Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs s'arrêtèrent sous la lueur de la lampe,--ceci par un hasard sans doute provenu de leur discussion. L'un d'eux, en écoutant son interlocuteur, se trouva regarder le rabbin! Et, sous ce regard dont il ne comprit pas d'abord l'expression distraite, le malheureux croyait sentir les tenailles chaudes mordre encore sa pauvre chair; il allait donc redevenir une plainte et une plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les paupières battantes, il frissonnait, sous l'effleurement de cette robe. Mais, chose à la fois étrange et naturelle, les yeux de l'inquisiteur étaient évidemment ceux d'un homme profondément préoccupé de ce qu'il va répondre, absorbé par l'idée de ce qu'il écoute, ils étaient fixes--et semblaient regarder le juif _sans le voir_!
En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres discuteurs continuèrent leur chemin, à pas lents, et toujours causant à voix basse, vers le carrefour d'où le captif était sorti; ON NE L'AVAIT PAS VU!... Si bien que, dans l'horrible désarroi de ses sensations, celui-ci eut le cerveau traversé par cette idée: «Serais-je déjà mort, qu'on ne me voit pas?» Une hideuse impression le tira de léthargie: en considérant le mur, tout contre son visage, il crut voir, en face des siens, deux yeux féroces qui l'observaient!... Il rejeta la tête en arrière en une transe éperdue et brusque, les cheveux dressés!... Mais non! non. Sa main venait de se rendre compte, en tâtant les pierres: c'était le _reflet_ des yeux de l'inquisiteur qu'il avait encore dans les prunelles, et qu'il avait réfracté sur deux taches de la muraille.
En marche! Il fallait se hâter vers ce but qu'il s'imaginait (maladivement sans doute) être la délivrance! vers ces ombres dont il n'était plus distant que d'une trentaine de pas, à peu près. Il reprit donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, sa voie douloureuse; et bientôt il entra dans la partie obscure de ce corridor effrayant.
Tout à coup, le misérable éprouva du froid _sur_ ses mains qu'il appuyait sur les dalles: cela provenait d'un violent souffle d'air, glissant sous une porte à laquelle aboutissaient les deux murs.--Ah Dieu! si cette porte s'ouvrait sur le dehors! Tout l'être du lamentable évadé eut comme un vertige d'espérance! Il l'examinait, du haut en bas, sans pouvoir bien la distinguer à cause de l'assombrissement autour de lui.--Il tâtait: point de verrous, ni de serrure.--Un loquet!... Il se redressa: le loquet céda sous son pouce: la silencieuse porte roula devant lui.
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«--ALLELUIA!...» murmura, dans un immense soupir d'actions de grâces, le rabbin, maintenant debout sur le seuil, à la vue de ce qui lui apparaissait.
La porte s'était ouverte sur des jardins, sous une nuit d'étoiles! sur le printemps, la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses lignes bleues se profilaient sur l'horizon;--là, c'était le salut!--Oh! s'enfuir! Il courrait toute la nuit sous ces bois de citronniers dont les parfums lui arrivaient. Une fois dans les montagnes, il serait sauvé! Il respirait le bon air sacré; le vent le ranimait, ses poumons ressuscitaient! Il entendait, en son coeur dilaté, le _Veni foràs_ de Lazare! Et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au firmament. Ce fut une extase.
Alors, il crut voir l'ombre de ses bras se retourner sur lui-même:--il crut sentir que ces bras d'ombre l'entouraient, l'enlaçaient,--et qu'il était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure était, en effet, auprès de la sienne. Confiant, il baissa le regard vers cette figure--et demeura pantelant, affolé, l'oeil morne, trémébond, gonflant les joues et bavant d'épouvante.
--Horreur! il était dans les bras du Grand Inquisiteur lui-même, du vénérable Pedro Arbuez d'Espila, qui le considérait, de grosses larmes plein les yeux, et d'un air de bon pasteur retrouvant sa brebis égarée!...
Le sombre prêtre pressait contre son coeur, avec un élan de charité si fervente le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et pendant que rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait d'angoisse entre les bras de l'ascétique dom Arbuez et comprenait confusément _que toutes les phases de la fatale soirée n'étaient qu'un supplice prévu, celui de l'Espérance_! le Grand Inquisiteur, avec un accent de poignant reproche et le regard consterné, lui murmurait à l'oreille, d'une haleine brûlante et altérée par les jeûnes:
--Eh quoi, mon enfant! A la veille, peut-être, du salut... vous vouliez donc nous quitter!
SYLVABEL
_A Monsieur Victor Mauroy._
Belle comme la nuit et, comme elle, peu sûre.
ALFRED DE VIGNY.
Au château de Fonteval, une fête de noces venait de prendre fin, sur le minuit. Dans le parc, entre de hautes allées aux feuillages encore illuminés de guirlandes vénitiennes, les violons, sur l'estrade champêtre, ayant cessé de sonner des contredanses,--les hobereaux des environs venaient de rejoindre, à la grille d'honneur, leurs équipages, et les villageois invités regagnaient, à travers les sentiers, leurs métairies, avec des chansons d'usage,--d'autant mieux que l'on avait trinqué, bien des fois, sous les chênes, devant le tonneau follement enrubanné aux couleurs de la jeune épousée.
Le nouveau châtelain, M. Gabriel du Plessis les Houx, avait donc échangé l'alliance, le matin même de ce beau jour envolé déjà,--dans la chapelle de ce brillant manoir,--avec mademoiselle Sylvabel de Fonteval, une Diane chasseresse, brune et blanche, une svelte jeune fille aux allures d'amazone.
Vingt ans et vingt-trois ans!... Beaux, élégants et riches, l'avenir s'annonçait, pour eux, couleur d'aurore et d'azur.
Sylvabel avait quitté le bal vers dix heures et demie et se trouvait,--sans doute,--en ce moment, dans sa chambre nuptiale. Les gens du château, toutes fenêtres éteintes, devaient être endormis.
En bas, cependant,--vis-à-vis des salles de jeu, dans la serre qui précédait les jardins, deux hommes éclairés par un candélabre posé sur un guéridon rustique, entre des arbustes, causaient à mi-voix, assis l'un auprès de l'autre sur de vertes chaises cannelées. L'un était M. du Plessis, lui-même,--l'autre le baron Gérard de Linville, son oncle, ancien chargé d'affaires et diplomate assez estimé. Sur l'instante prière de son neveu, M. de Linville, à la veille d'un départ pour la Suède où l'appelait une mission discrète, avait accepté de passer la nuit au château.
--Mon cher baron, s'écria tout à coup Gabriel, merci d'être resté. Vous seul pouvez me donner un conseil utile, dans le moment, des plus graves, que je traverse. Je vous ai fait part de l'ardeur, de l'amour poignant et insensé que j'éprouve pour ma femme,--une passion qui, souvent, me fait pâlir et balbutier lorsqu'elle me parle. Or, écoutez bien ceci: je sens que Sylvabel ne ressent pour votre neveu que la plus frivole des sympathies, bref, qu'elle ne m'aime pas. C'est une enfant élevée au maniement des chevaux, des fusils, une fille brisante, indomptable, ennuyée, très virile sous des dehors charmeurs, et qui, me sachant doux, et devinant que je souffre pour sa chère personne, me dédaigne quelque peu. Sylvabel m'a simplement _accepté_, tant pour ma fortune--(ah! c'est ainsi!)--que pour s'adjoindre une manière d'esclave:--par suite, elle me trahirait tôt ou tard,--peut-être, sinon sûrement. Elle me trouve trop paisible! trop «_artiste_»! trop exalté vers les «nuages»,--sans CARACTÈRE enfin!...
«Joignez à ceci que je la crois, cependant, d'une pénétration d'esprit presque... _mystérieuse_! c'est une devineresse... Mais, que voulez-vous! elle semble comme s'être butée à cette idée aussi absurde que fâcheuse. Tenez! à ce point de m'avoir notifié, ce soir, qu'elle a résolu, pour demain, dès la matinée, une partie de chasse, à cheval!... sans doute pour indiquer, au personnel de cette habitation, combien peu fatigante aura été notre nuit nuptiale,--que, par parenthèses, je dois passer seul. Si cet état de choses dure huit jours, le pli sera pris, je serai perdu,--quoi que je puisse tenter dans l'avenir: ce qui suppose un dénouement tragique, à bref délai, ma nature, quand on l'oblige à quitter les «nuages», étant celle des plus violents explosifs. Je viens donc vous demander, à vous, homme subtil, qui non seulement avez vécu mais avez su vivre, si vous voyez un moyen de dissiper, en ma femme, l'impression désolante qu'elle a conçue de moi! Voyez-vous un expédient pour être aimé? pour susciter en son jugement la certitude de mon CARACTÈRE? Tout est là. J'exécuterai votre conseil, quel qu'il soit, passivement, sans réfléchir et en soldat, comme on boit le remède que nous offre un grand médecin: je m'en remets à vous comme on s'en remet à ses témoins, dans une affaire: car c'est à la fois mon honneur et mon bonheur qui sont en jeu.
Le baron Gérard ayant jeté un regard clair et sourieur sur son jeune disciple, réfléchit un instant, puis se pencha tout près de l'oreille de Gabriel, et, durant cinq minutes, chuchota des paroles au cours desquelles son neveu tressaillit deux ou trois fois en un silence d'étonnement.
--Je pars demain matin pour Stockholm, ajouta M. de Linville en se levant, et d'une voix plus haute: Vous m'écrirez le résultat. Surtout, soyez aussi simple... que mon conseil,--en le suivant.
--Merci! du fond de mon coeur! Bon voyage et au revoir!... répondit Gabriel en se levant aussi et lui serrant la main.
Les deux attardés montèrent chacun dans sa chambre, où le chargé d'affaires dut mieux dormir que son jeune ami.
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--Tayaut! tayaut! le soleil brille!--Dormez-vous, Gabriel?
Telle, sous les fenêtres de son époux, s'écriait,--bien assise sur un alezan brûlé qui piaffait dans l'herbe, tandis qu'autour d'elle aboyaient, en de joyeuses gambades, chiens courants et couchants,--madame Sylvabel du Plessis les Houx: et, ce disant, elle fronçait le pli d'entre ses noirs sourcils sur ses yeux bleu clair, en faisant siffler une fine cravache.
Le galop d'un cavalier débusquant d'une allée derrière elle, lui fit retourner la tête: c'était Gabriel.
--Ma chère Sylvabel, vous me voyez en avance de dix minutes, selon l'usage, dit-il en la saluant.
--Tiens?... Ah! oui: vous étiez, sans doute, en vos rêves, sous les arbres?... Vous avez l'air tout radieux. Vous composiez?
--Oui... ce bouquet, pour vous, de trois boutons de rose et--de ces brins de verveine.
--Vous êtes galant! répondit, d'un ton léger, Sylvabel, en glissant les fleurs entre deux boutons de son corsage.
--C'est mon devoir; et puis, la verveine préserve des accidents, dit froidement M. du Plessis.
Vaguement surprise, peut-être, de l'intonation presque sérieuse de son mari, l'élégante amazone le regarda; puis impatiente:
--Partons! reprit-elle après un silence de deux secondes: nous déjeunerons là-bas dans une clairière, sur la mousse.
Durant les premières heures de la chasse, Gabriel ne prononça pas vingt paroles; mais toutes respiraient la bonne humeur et la préoccupation du gibier. Il tua deux lièvres, un coq de bruyère et huit cailles, que mit en gibecière et en filet l'unique piqueur qui galopait derrière eux.
Vers le midi, l'on prit terre en une magnifique éclaircie d'arbres. Après une tranche de pâté, deux verres de champagne, quelques fraises des bois et du café, Gabriel,--qui avait observé, tout le temps du repas, les ébats des écureuils entre les branches et jeté le projet d'une battue aux loups pour le prochain hiver,--alluma une cigarette et, l'ayant fumée:
--En selle! dit-il, si vous êtes reposée, toutefois, Sylvabel?
--Allons! répondit-elle.
Et l'on se départit, derechef, à travers champs.
Soudain, au beau travers d'une route, à trente pas d'une haie, un lièvre passa comme l'éclair. Les chiens se précipitèrent: Gabriel, ayant tiré, le manqua.
--C'est cet imbécile de Murmuro! dit-il avec un doux sourire, mais en rechargeant, très vite, son arme: il s'est jeté entre le lièvre et moi comme j'ajustais.
Et, faisant feu de nouveau, il abattit, à cent pas de lui, d'une balle sans doute, le superbe basset qu'il venait d'accuser.
A ce spectacle inattendu, Sylvabel tressaillit.
--Comment! vous tuez ce chien, le rendant coupable de votre maladresse? s'écria-t-elle, un peu saisie.
--Et je le regrette, car je l'aimais beaucoup! répondit tranquillement Gabriel. Mais je suis ainsi fait que je ne puis supporter sans un mouvement parfois violent une contrariété; soldat, je serais fusillé, je le sens, dans les vingt-quatre heures. C'est un défaut qui rendit mon enfance batailleuse--et dont j'ai voulu jusqu'à ce jour, en vain, me corriger. J'essayerai de nouveau, cependant, pour vous plaire.
Sylvabel, serrant sa cravache, se tut, un peu songeuse.
Et l'on repartit. Entre temps, Gabriel parla de toutes autres choses que de l'incident... oublié. Ses paroles furent légères et rares.
Une heure après, environ, comme une compagnie de perdrix s'envolait, en face d'eux, avec son bruit spécial, Gabriel épaula, tira: pas un des oiseaux ne perdit une plume.
--Vraiment, voilà qui est insupportable! gronda-t-il très bas mais d'une voix calme: c'est ma gredine de jument, figurez-vous, qui a fait un écart au moment où je visais.
Ce disant, il prit un pistolet d'arçon dans l'une des fontes, introduisit, froidement, le bout du canon dans l'oreille de la bête et lui fit sauter la cervelle. D'un bond de côté, à terre, il évita, non sans grâce, la chute de l'animal qui, tombé sur le flanc, demeura sans mouvement après une brève agonie.
Pour le coup, Sylvabel ouvrit tout grands ses yeux bleus:
--Mais on n'a pas idée de cela! c'est de la démence!--Que vous prend-il, enfin, Gabriel, de tuer une aussi belle bête,--et de race, à propos d'une perdrix manquée!
--Je le déplore, madame: toutefois, je croyais vous avoir, il y a peu d'instants, révélé, en confidence, une faiblesse natale dont je souffre. Je ne puis que vous le redire: il est au-dessus de mes forces de supporter, sans protestation, la plus légère contrariété,--Piqueur! votre cheval! vous reviendrez à pied: nous rentrons.
Une fois en selle, puis seul à seul, au loin, vers le château:
--En vérité, mon ami, murmura Sylvabel, c'est à peine si je me rassure moi-même, en songeant aux propriétés magiques de votre bouquet de verveine!... Est-ce ainsi que vous tenez la promesse de dompter votre irascible CARACTÈRE, en vue de me devenir agréable?
--Cette fois, en effet, la force de l'habitude a déjoué mes bonnes résolutions, répondit le jeune homme; mais je saurai, ma chère Sylvabel, mieux veiller, à l'avenir, sur moi-même; oui, pour vous complaire et mériter vos bonnes grâces, je veux m'ingénier à devenir... sinon patient et doux jusqu'à l'atonie... du moins un peu moins prompt à m'emporter.
Ceci fut débité avec une galanterie glaciale. Madame du Plessis les Houx en demeura sans parole,--jusqu'à Fonteval où l'on arriva dès les premières ombres du soir.
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Le souper, par exemple, fut charmant.
La nuit, la châtelaine oublia (sans doute par inadvertance) de pousser la targette de sa chambre. En sorte, que, vers cinq heures du matin, comme, à force de joies, de fatigue et d'amour, tous les deux, enivrés de leur conjugale tendresse, se murmuraient délicieusement ce qu'ils avaient de plus ineffable au fond de l'âme, Sylvabel, tout à coup, regarda son mari d'un air singulier--puis, tout bas, aux lueurs de la veilleuse bleue que pâlissait l'aube du bel été:
--Gabriel, une journée t'a suffi pour me conquérir... bien à toi! non point à cause de ce beau cassage de vitres, dont je souriais en moi-même, à propos de deux innocents animaux... mais parce que l'homme qui, entre tous, est doué d'assez de fermeté pour accomplir,--_durant un jour et une pareille nuit, sans se trahir un seul instant et en présence de celle dont il souffre_,--le bon conseil d'un ami sûr et de clairvoyance éprouvée,--_s'atteste, par cela seul, être supérieur à ce conseil même, et fait preuve par conséquent d'assez de «caractère» pour être digne d'amour_. Tu peux ajouter ceci dans la lettre d'actions de grâces que tu as, sans doute, promis d'écrire à notre oncle et ami, le baron de Linville, en Suède.