‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 2 sur 27 · La Soupe à la brochette

La Soupe à la brochette

— Quel dîner ! disait une vieille souris à une plus jeune qui n’avait pas été invitée au régal en question. Quel excellent dîner nous avons fait hier ! Vingt convives seulement me séparaient du roi et j’en étais justement fière. Rien ne manquait au festin : du pain moisi, du lard, des chandelles, des boudins, des noix rances et des rognons à la brochette. Après un court intervalle, les mets déjà servis ont reparu dans le même ordre, et nous avons eu tous l’ineffable satisfaction d’avoir doublement dîné. Une conversation sans étiquette s’est ensuite établie. Chacun était heureux et à l’aise. Rien ne restait sur la table, hors les brochettes des rognons, ce qui a tout naturellement amené la conversation sur la soupe à la brochette. Tout le monde en avait entendu parler, mais personne n’en connaissait la préparation. La conversation s’animant, un toast fut porté à l’inventeur inconnu de ce mets incomparable. Une jeune souris, d’un esprit très-malicieux, regretta de ne pas le voir placé à la tête des bureaux de bienfaisance. Le roi se leva à son tour : il promit que celle qui retrouverait la soupe en question monterait sur le trône, et qu’il la prendrait pour compagne. Il ajouta qu’un délai d’un an et un jour était accordé à toutes pour résoudre ce problème.

— Bien, bien, dit la jeune souris ; et comment s’y prend-on pour fabriquer cette soupe à la brochette ?

— Comment on s’y prend ? répliqua Sa Majesté ; c’est ce que toutes ne manqueront pas de se demander, jeunes et vieilles, grandes et petites. Toutes voudraient bien monter sur le trône ; mais fort peu se sentiront le courage de s’en aller courir le monde, de s’exposer à mille fatigues, en travaillant sans relâche pour acquérir les connaissances qui conduiraient à la découverte du secret merveilleux. On ne se résigne pas facilement à quitter sa famille et ses habitudes. Loin de sa patrie, trotte-t-on souvent sur des croûtes de fromage, respire-t-on à souhait les agréables parfums du lard ? Au lieu de cela, que de dangers ! Comment y échapper ? Qui sait si l’on ne mourra pas de faim ; si l’on ne sera pas dévoré par quelque chat trop bien appris ?

Ces réflexions ironiques avaient refroidi les plus courageuses, et, en dépit du prix offert, on ne s’empressa point à tenter l’aventure. Cependant quatre petites souris pauvres, mais fort gentilles, se déclarèrent prêtes à se mettre en route, et s’y mirent en effet. Chacune d’elles emportait une des brochettes, qui devait lui rappeler le but auquel elle aspirait, et, en même temps, lui servir de bâton de voyage.

C’était le 1 mai qu’elles étaient parties ; au 1 mai suivant, trois d’entre elles se trouvaient de retour ; la quatrième ne paraissait point. Elle n’avait même pas fait donner de ses nouvelles, bien que le concours fût clos et que le grand jour de la décision fût arrivé.

— Il faut toujours, dit le roi, qu’une fête soit attristée par quelque malheur. C’est vraiment insupportable ! Par ses ordres, toutes les souris de plusieurs lieues à la ronde avaient été conviées pour la solennité. La réunion avait lieu dans une vaste cuisine qui ne servait, en ce moment, que de magasiné provisions. Les voyageuses occupaient les places de premier rang, et à celle où se serait mise la souris absente, on avait planté une brochette surmontée, en guise de crêpe, d’une peau de saucisson fumé.

Les invitées ne devaient donner leur avis que sur l’ordre du roi et après que les trois concurrentes auraient parlé. À présent, veuillez redoubler d’attention ; l’historien cède la parole aux souris.

— Lorsque je suis partie, dit la première petite souris, je croyais, comme tant d’autres de mon âge, que je possédais déjà toute la sagesse du monde ; mais, je le reconnais à présent, pour devenir sage, il faut des mois et peut-être des années d’expérience.

Je m’embarquai sur un navire qui faisait voile pour le nord. J’avais entendu dire qu’un cuisinier de vaisseau devait être des plus habiles, et capable avec peu de chose de satisfaire l’appétit de beaucoup de monde. Je fus bien vite détrompée à la vue de ces amas de porc, de poisson salé et de farine qu’il avait à sa disposition. En mer, je vous le certifie, on vit fort bien, mais on n’y apprend rien qui puisse servir pour préparer la soupe à la brochette.

Après une traversée de plusieurs jours et de plusieurs nuits, le navire, sans cesse balancé par les vagues et quelquefois secoué par la tempête, arriva heureusement à sa destination, dans l’extrême nord, il me tardait de reprendre pied sur la terre ferme.

Quelle chose étrange de se trouver ainsi pour la première fois en pays étranger, à plusieurs centaines de lieues de celui où on a reçu le jour ! Je vis là des forêts immenses, peuplées de sapins et de bouleaux, qui exhalaient une odeur si forte que je ne pouvais m’empêcher d’éternuer. La vue de ma brochette me faisait aussi regretter bien sincèrement les rognons du festin donné par Sa Majesté.

Je rencontrai ensuite des lacs d’une eau vive et transparente, sillonnés par des essaims de cygnes. De loin, on les aurait pris pour l’écume même des flots ; mais quand ils s’approchèrent, je les reconnus.

Quel que soit leur plumage, ils n’en appartiennent pas moins à la famille des oies ; cela se voit bien à leur façon de marcher : personne ne peut renier son origine.

Je m’étais mise en relations avec les souris de la forêt et des champs voisins ; mais malheureusement elles vivent dans la plus crasse ignorance de la cuisine et de tout ce qui s’y rapporte.

Lorsque je leur parlai de la soupe à la brochette, elles trouvèrent cette idée si extraordinaire qu’on en fit bientôt des gorges chaudes. Il n’y en eut pas une qui ne me regardât comme une folle, et je fus en butte à mille plaisanteries fort désagréables. J’étais loin de penser que c’était dans cette contrée si peu civilisée que je devais être initiée au grand secret. A l’extrémité de la forêt où j’avais élu domicile, il y avait un hameau composé de trois ou quatre maisons. Les habitants avaient élevé au milieu un grand mât orné de guirlandes et de rubans, pour fêter le retour du printemps. Les jeunes filles et les garçons s’amusaient à danser autour de ce mât, au son de la musique. La danse joyeuse continuait après le coucher du soleil. Après les avoir regardés un instant à la lueur de la lune, je me retirai dans mon trou garni de mousse, pour me reposer, avec ma brochette serrée entre mes pattes.

En bonne conscience, qu’est-ce qu’une souris aurait pu faire dans un bal champêtre?

J’étais sur le bord d’une espèce de place circulaire blanchie par les rayons de la lune, et au milieu de laquelle se trouvait un arbre revêtu d’une mousse si fine, qu’au toucher on aurait pu la prendre pour la peau d’un roi. La couleur en était verte et faisait du bien aux yeux. Tout à coup, je vis s’avancer une multitude de petites créatures charmantes, si petites qu’elles ne m’allaient que jusqu’au genou. Elles ressemblaient aux hommes ; mais elles étaient beaucoup mieux proportionnées. On les appelait Elfes. Leurs vêtements étaient formés de pétales de fleurs, garnis d’ailes de mouches et de moucherons en guise de dentelles. Elles avaient l’air de chercher je ne sais quoi; et plusieurs s’approchèrent tout près de moi. Soudain, celle qui paraissait être à leur tête désigna ma brochette en disant :

- Tenez, voilà précisément ce que nous cherchons! Il est. vraiment admirable !

Et elle était comme en extase devant mon bâton de voyage.

- Je veux bien vous le prêter, leur dis-je, mais il faudra me le rendre.

- Nous te le rendrons, me dirent toutes ensemble les petites créatures, et elles emportèrent le bâton pour le planter dans la verdure au milieu de la place. Elles aussi voulaient fêter le printemps et il fallait voir avec quel goût exquis ma brochette fut ornée.

De petites araignées la pavoisèrent en entier de ré- seaux vaporeux que faisait flotter gracieusement la brise du soir. Puis les Elfes prirent aux ailes des papillons leur poussière aux mille couleurs, et en parsemèrent la toile blanche et délicate qui parut alors toute brodée de fleurs et de pierreries. C’était un travail merveilleux et d’un éclat si resplendissant que mes yeux avaient peine à le supporter.

Je suis bien sûre qu’on n’a jamais vu, depuis que le monde est monde, une si magnifique brochette.

Lorsque les préparatifs de la fête furent ainsi terminés, la foule des Elfes arriva et je fus invitée à jouir du spectacle de leurs divertissements, mais de loin : car ma taille leur inspirait une certaine appréhension.

Alors commença une musique non moins singulière que ravissante ; on aurait dit des milliers de petites clochettes rendant des sons variés. Le chant du cygne vint s’y marier avec celui du coucou et du merle. Puis toute la forêt parut se joindre au concert. On entendit la voix de cristal des ruisseaux, le frémissement des insectes, les murmures des feuillages. Jamais harmonie plus enchanteresse ne caressa des oreilles quelconques. Et dire que tous ces accents sortaient de ma brochette ! On voit bien que le charme et la puissance d’un instrument dépendent surtout de celui qui l’a entre les mains.

J’étais profondément émue, si heureuse que j’en pleurais, comme une petite souris sait pleurer.

Vraiment la nuit fut trop courte ; le souffle du matin emporta les réseaux flottants avec leurs broderies, il ne resta plus rien de l’incomparable travail si rapidement et si artistement accompli par les araignées et par les Elfes. Six d’entre ces dernières vinrent me rapporter ma glorieuse brochette, et me demandèrent ce que je souhaitais pour ma récompense. Je les priai de me donner la recette de la soupe à la brochette.

— Mais tu as déjà vu comment on la prépare, répondit l’une d’elles en riant ; seulement tu n’as peut-être pas reconnu ton bâton.

— Vous voulez vous moquer de moi, répliquai-je ; mais je parle sérieusement. — Je les mis au fait des motifs de mon voyage, — De quel profit, ajoutai-je, sera pour le roi des souris et pour notre puissant empire toute cette magnificence dont j’ai été témoin ? Quand bien même il y aurait eu là, ce dont je doute, quelque chose qui se rapporte à la fameuse soupe, à quoi bon, si je ne puis moi-même la faire savourer à notre bien-aimé monarque ?

Alors l’Elfe, posant son doigt effilé sur une fleur de violette, me répondit :

— Fais attention ; je vais seulement toucher ton bâton : après cela, si tu le poses sur le cœur de ton roi, il se couvrira de violettes, fût-ce même au milieu de l’hiver. À ce don, j’enjoindrai un autre qui te prouvera toute notre gratitude.

Et la petite souris, avant de s’expliquer sur ce dernier point, ayant approché sa brochette du cœur du roi, on en vit immédiatement sortir un charmant bouquet de violettes. Le parfum s’en répandit si fortement dans la cuisine, que le roi ordonna aux souris placées près de la cheminée de mettre un peu leur queue auprès du foyer afin de purifier l’air par une légère odeur de roussi.

La senteur des violettes n’est point ce qu’il faut aux souris.

— À présent, dit Sa Majesté, qu’est-ce que cet autre don que l’Elfe a voulu te faire ? J’espère qu’il est un peu moins ridicule que le premier.

— Je ne sais, répondit la petite souris un peu déconcertée. C’est à votre gracieuse Majesté qu’il appartient d’en juger.

Là-dessus elle retourna sa brochette. Les fleurs disparurent. Elle éleva alors le morceau de bois enchanté en l’air comme un bâton à prendre des mesures, et à l’instant même commença une musique des plus extraordinaires, mais qui n’avait rien de commun avec celle que la souris avait entendue dans la forêt. Le présent concert ne pouvait être de mise autre part que dans une cuisine. Le vent sifflant par le tuyau de la cheminée, les marmites versant leur contenu dans le feu, la pelle et les pincettes entrechoquées, tels étaient les accords qui se trouvaient reproduits ici, d’une façon à s’y méprendre.

La souris baissa son bâton et le bruit s’atténua. On n’entendait plus que la chanson de la bouillotte et le murmure de tous les pots, grands et petits, dont l’un semblait commencer à bouillir, tandis que l’autre finissait. Il était impossible d’imaginer des accents plus naturels.

La petite souris agita son bâton avec une vélocité fébrile. Alors le fracas reprit et s’éleva bientôt à un si formidable diapason, qu’elle-même en laissa tomber la brochette par terre.

— Que d’embarras pour arriver à cette soupe ! s’écria le vieux roi ; allons, voyons, c’est assez chanté, servez-la-nous.

— Mais je vous l’ai déjà servie dit la voyageuse en s’inclinant, il n’y a pas autre chose.

— Comment ! pas autre chose ? reprit le monarque, ne sachant s’il devait rire ou se fâcher. Eh bien ! franchement, ce n’est pas assez. Allez vous asseoir, ma chère ; vous n’aurez pas ma patte. Voyons si une autre sera plus habile et plus heureuse.

— Je suis née dans la bibliothèque du château, dit la deuxième souris. Ma famille ni moi n’avons jamais eu le bonheur d’habiter le réfectoire et l’office. Je n’ai vu une cuisine que deux fois dans ma vie, le jour de mon départ et aujourd’hui. Dans notre retraite, je ne le cache pas, nous avons eu souvent à souffrir de la faim ; mais en revanche nous y avons pu acquérir des connaissances fort étendues. Le bruit s’étant répandu que Sa Majesté donnerait une couronne à celle qui aurait trouvé la recette de la soupe à la brochette, ma vieille grand’mère prit texte à ce sujet d’un manuscrit fort estimé, Elle n’aurait pas su le déchiffrer, mais on en avait fait lecture devant elle, et entr’autres choses curieuses, il renfermait cet aphorisme :

« Pour bien préparer la soupe à la brochette, il faut de toute nécessité être poëte. »

Je n’étais rien moins que poëte, ma grand’mère m’engagea donc à le devenir le plus promptement possible.

— Et comment s’y prend-t-on pour cela ? demandai-je ; car c’est pour moi un secret non moins ignoré que celui de la soupe elle-même.

— Il y a, à ce qu’il paraît, trois choses capitales, dont il faut se pourvoir, me répondit ma mère-grand, qui avait entendu lire une multitude d’ouvrages ; l’ esprit, la fantaisie et le sentiment. Si tu parviens à acquérir ces trois qualités, tu seras infailliblement poëte, et en conséquence, tu ne tarderas pas à pénétrer le mystère de la soupe à la brochette.

Munie de ce renseignement, je me mis en route, dans la direction de l’ouest.

Je savais que l’esprit est d’une haute importance dans la vie, tandis que la fantaisie et le sentiment n’y occupent qu’un rang secondaire : ainsi, il me fallait avant tout chercher l’esprit ; mais où cela ?

Heureusement, je me rappelai qu’un certain Salomon, roi des Juifs et fort avisé, dit : « Va voir la fourmi, et elle t’enseignera la sagesse ; » je m’arrêtai donc près d’une grande fourmilière contre laquelle j’appliquai mon oreille.

Les fourmis sont un peuple respectable, et, en effet, rempli d’esprit. Chez elles, tout ressemble à un problème d’arithmétique bien posé et nettement résolu. Travailler et pondre, disent-elles, c’est le présent et l’avenir. Aussi elles ne sortent pas de là. Elles sont partagées en fournis de haute et de basse condition, et chacune a son numéro d’ordre. La reine est le numéro un ; en conséquence, c’est toujours son avis qui est le meilleur. Elle est censée avoir infuse toute la sagesse du monde. C’est ce qu’il m’importait beaucoup d’éclaircir ; les fourmis disaient force choses spirituelles, mais je finis par les trouver vaniteuses et quelquefois ridicules. Elles croyaient, par exemple, que leur monticule était le point culminant de l’univers. Tout à côté cependant, il y avait un arbre qui était beaucoup plus grand : personne ne pouvait le nier ; mais on ne jugeait pas à propos d’en parler. Un soir, une fourmi s’étant égarée, avait gravi le tronc de cet arbre, non pas jusqu’au bout, mais elle s’était vue plus haut que n’était allée encore aucune autre fourmi. A son retour, elle raconta à haute voix dans la fourmilière, qu’il existait au dehors quelque chose de bien plus élevé que leur habitation. Les autres fourmis trouvèrent cette assertion injurieuse pour la société, et la coupable fut condamnée à être muselée et enfermée pour le reste de ses jours. Quelque temps après, une autre fourmi arriva de même à l’arbre, et elle en fit un récit pareil au fond, mais rédigé d’une manière plus réservée, et, pour dire le mot, obscure. Comme celle-ci appartenait à la première classe des fourmis, c’est-à dire, à la classe aristocratique, personne ne se formalisa de ses paroles, et, lorsqu’elle mourut, la population entière assista à ses funérailles. Par décret de la reine, on posa sur la tombe de l’illustre voyageuse une coquille d’œuf, emblème de ses puissantes facultés et de sa solide érudition. Ces deux faits, où se révèle une si subtile distinction du bien et du mal, nous montrent déjà tout ce qu’il y a chez ces petites bêtes de sagesse et d’esprit.

J’avais remarqué, continua la souris, que les fourmis ont l’habitude de se promener avec leurs œufs sur le dos. Il arriva que l’une d’elles ayant laissé tomber le sien, ne pouvait parvenir à la remettre en place ; aussitôt deux autres accoururent pour lui donner secours ; mais s’apercevant qu’elles risquaient de laisser tomber leurs propres œufs, elles s’en retournèrent, laissant leur compagne se tirer d’embarras comme elle pourrait. La reine à cette occasion lit l’allocution suivante :

— Mes sujettes montrent qu’elles ont à la fois du cœur et de l’esprit ; de l’esprit d’abord et du cœur ensuite. Elles ont bien compris le proverbe qui dit : Chacun pour soi et Dieu pour tous. Quel honneur d’être la reine d’un peuple intelligent et d’avoir encore plus d’esprit que lui !

Ce disant, elle se redressa sur ses deux pattes de derrière. 3e fis un bond et je l’avalai.

Et voilà comment j’ai attrapé l’esprit.

Après cela, je m’approchai du grand arbre dont il a été question et qui était un chêne colossal et fort vieux. Je savais qu’il servait de demeure à une divinité qu’on appelle une Dryade. Elle naît et meurt avec lui. J’avais appris cette particularité dans la bibliothèque. En m’apercevant venir, la Dryade effrayée poussa un cri. Comme toutes les femmes, elle avait une peur extrême des souris. Du reste, chez elle, cette peur était plus fondée que chez les femmes proprement dites, car je pouvais ronger l’arbre auquel sa vie était attachée et les faire périr l’une et l’autre en même temps. Pour la rassurer, je lui adresse la parole avec déférence. Elle reprend courage et me fait monter sur sa jolie petite main. Je lui apprends en deux mots le but de mon voyage, et elle me promet de me faire obtenir un des deux trésors qu’il me restait à trouver. Elle me raconte alors que son meilleur ami s’appelle Fantase, qu’il est beau comme l’amour, et que souvent il vient se reposer sur les branchages touffus du vieux chêne. Il se plaît singulièrement dans la compagnie de la Dryade. L’arbre qu’elle habite, il l’appelle aussi le sien ; il aime, avec une vraie passion, ce tronc puissant et noueux, dont les racines s’étendent profondément dans le sol et dont la cime s’élève majestueusement vers le ciel, tantôt se réjouissant de l’éclat brillant du soleil, tantôt bravant la fougue du vent du nord, et portant la neige sans plus de peine que son feuillage. La Dryade ajouta :

— Les oiseaux qui chantent au-dessus de nos têtes nous initient aux merveilles des contrées les plus lointaines. Sur la seule branche morte la cigogne a construit son nid, et de là elle nous fait de longs récits du pays des palmiers et des pyramides. En les écoutant, Fantase est heureux ; jamais il ne se lasse d’entendre raconter. Éloigne-toi un peu : lorsqu’il viendra, j’arracherai une petite plume de son aile et je te la donnerai ; ce talisman te suffira.

Fantase arriva, poursuivit la petite souris, la plume fut arrachée et je m’en emparai. Je la fis tremper dans l’eau jusqu’à ce qu’elle fût bien amollie ; après quoi, je l’avalai. Elle fut d’une digestion difficile ; mais que de choses ne faut-il pas digérer pour devenir poëte ? Je possédais alors deux sur trois des choses voulues : l’esprit et la fantaisie. Grâce à leur influence, je compris que je trouverais la troisième dans la bibliothèque. Un grand homme a dit qu’il y a des romans qui n’existent que pour délivrer les hommes du superflu de leurs larmes et qu’ils sont de véritables éponges à sentiments. Je me souvenais des titres de plusieurs de ces livres, dont l’aspect n’était pas très-appétissant, mais dont les feuilles jaunes et grasses témoignaient assez de leurs succès dans le monde.

Je m’en revins donc dans la bibliothèque. Là, je me mis immédiatement en devoir de dévorer un roman, c’est-à-dire sa substance molle et essentielle ; quant à la croûte ou la reliure qui n’en fait pas partie intrinsèque, je la laissai. Après en avoir digéré un second, je sentis quelque chose de nouveau qui s’agitait dans mes entrailles, et à peine eus-je entamé le troisième que je connus, à n’en pas douter, que j’étais poëte. Toutes les souris de mon voisinage déclarèrent que c’était incontestable, Je me tourmentais sans cesse l’esprit de la façon la plus fantasque, pour trouver les histoires touchantes et bien senties qu’on pouvait faire sur une brochette. Y a-t-il en effet un sujet plus fertile ?

Que ne peut-on pas embrocher ! Des oies, des rognons, des mauviettes, des chandelles, des cœurs... J’ai préparé pour tous les jours de l’année un conte dont Votre Majesté aura les prémices.

— Voilà mon régal ! voilà ma soupe, à moi !

— À la troisième ! dit le roi ; cette soupe est encore plus insaisissable, plus creuse que la première, et ce n’est pas peu dire.

La troisième souris allait prendre la parole, mais en ce moment, la porte s’ouvrit, et la souris qu’on croyait morte entra dans la salle.

Elle salua le roi et l’assemblée, écarta la brochette de deuil, et prit la place qui lui avait été réservée. Elle avait trotté jour et nuit, et même elle avait pris le chemin de fer pour ne pas arriver trop en retard. Elle était crottée, fripée, mal en point ; elle avait perdu sa brochette en route ; mais la langue lui restait.

Elle commença immédiatement à s’en servir, comme si elle avait les nouvelles les plus importantes et les plus pressées à communiquer. Son retour surprenait tellement, que personne ne songea à lui faire observer qu’elle devait attendre son tour.

Voyons si ce fut à tort ou à raison.

— Je suis partie, sans perdre de temps, dit-elle, pour la première grande ville venue. Je ne me souviens plus de son nom, j’ai mauvaise mémoire. Aussitôt arrivée, je me rendis au palais de justice dans un paquet de marchandises, confisqué à l’embarcadère du chemin de fer. J’entendis de là le geôlier qui parlait d’un homme accusé d’avoir proféré des paroles téméraires et calomnieuses dans le but d’exciter à la haine et au mépris du gouvernement et des lois. Ces paroles avaient eu un retentissement extraordinaire ; tout le monde les répétait et les discutait.

— Il a voulu faire une soupe à la brochette, disait le geôlier, et cette idée présomptueuse lui coûtera peut-être la vie.

Ce renseignement m’inspira de l’intérêt pour le prisonnier : je cherchai le moyen de pénétrer jusqu’à lui. Comme vous le pensez bien, ce ne fut pas long : il y a toujours quelque petit trou à souris à côté des portes les mieux verrouillées.

Le pauvre homme avait la figure pâle, la barbe longue et les yeux animés.

Il s’amusait à dessiner des figures et à écrire des vers avec un morceau de craie sur les murs noirs. Il accueillit ma venue avec beaucoup de satisfaction, essayant de m’attirer vers lui avec des miettes de pain et des paroles gracieuses. Il eut bientôt toute ma confiance, et nous devînmes d’intimes amis. II partageait avec moi son pain et son fromage : cependant ce furent surtout ses bons procédés qui m’attachèrent à lui. Il me faisait courir sur ses bras, sur son dos, sur sa barbe ; il m’appelait sa petite amie, et j’ose dire que ce titre était mérité. Près de lui j’oubliais le but de mon voyage, si bien que j’ai laissé ma brochette dans une fente du plancher de sa prison, où elle doit se trouver encore. Je ne demandais pas à aller plus loin ; sans moi le pauvre prisonnier eût été tout seul, et c’est ce qu’il y a de plus triste au monde. Je restai donc, mais le malheureux partit. La dernière fois qu’il me vit, il me parla bien tristement ; il me donna une double portion de pain et de fromage, et me caressa longtemps avec sa main. On l’emmena et je ne le revis plus. Hélas ! je ne sais même pas ce qu’il est devenu.

Le geôlier avait parlé de soupe à la brochette. Pour en apprendre plus long, je retournai près de lui ; mais j’eus tort, j’aurais dû me méfier de cet homme. Il me tendit un piège, me prit et me mit dans une cage tournante.

Quelle affreuse situation ! On court toujours sans jamais avancer d’un pas ; et, loin de s’apitoyer sur votre sort, tous ceux qui vous voient y trouvent matière à rire.

La petite fille du geôlier faisait cependant exception : c’était une charmante enfant aux cheveux bouclés et dorés, à l’œil vif, à la bouche angéliquement souriante.

— Pauvre petite souris ! dit-elle, en ouvrant la porte de ma prison.

D’un bond je m’élançai par la fenêtre de la chambre et me sauvai dans la gouttière.

— Libre ! libre ! me dis-je, et je ne pensai plus au but de mon voyage.

Il faisait presque nuit, j’allai me mettre à l’abri dans une vieille tour, habitée seulement par un vieux gardien et une vieille chouette. L’une et l’autre ne m’inspirèrent qu’une médiocre confiance, la chouette surtout. Cet animal ressemble au chat, et il a de même la détestable habitude de manger les souris. Toutefois il n’y a rien d’absolu ; j’en eus là une preuve. La vieille chouette dont je vous parle était une personne fort respectable et fort instruite. Elle en savait beaucoup plus long que le gardien, et presque aussi long que moi. Elle me prit sous sa protection, et me promit qu’elle ne souffrirait jamais qu’on me fît le moindre mal, préférant me dévorer elle-même, si pendant l’hiver le manque de vivres la réduisait à cette fâcheuse extrémité.

La conversation de cette excellente chouette était vraiment fort intéressante.

— Le gardien, me disait-elle un jour, ne possède d’autre science au monde que celle de jouer quelques fanfares avec le cor qu’il porte suspendu à son cou. Eh bien, il est si fier de ce beau talent qu’il s’imagine être la chouette de la tour. Enfin, que voulez-vous ? Aujourd’hui tout le monde a la prétention de faire la soupe à la brochette.

— La soupe à la brochette ! m’écriai-je. Voudriez-vous bien m’en donner la recette ?

— Enfant, me répondit-elle, cette soupe n’est qu’une façon de parler, que l’on applique à mille circonstances différentes. Chacun croit naturellement que sa manière de l’employer est la meilleure ; mais en réalité la soupe à la brochette n’est rien du tout.

— Rien du tout ! m’écriai-je d’un air peiné. Ce peut être vrai, mais c’est bien triste.

— La vérité n’est pas toujours réjouissante, répliqua la vieille chouette, mais elle n’en est pas moins ce qu’il y a de plus sublime au monde.

Cette conclusion me fit réfléchir. Je pris le parti de m’en retourner vers Votre Majesté en rapportant avec moi ce qu’il y a de plus sublime : la vérité ! Cela vaut mieux, à coup sûr, que la soupe à la brochette. Les souris sont un peuple judicieux et éclairé. Son roi est le plus sage des rois ; il me fera reine pour l’amour de cette vérité que je lui...

— Ta vérité n’est qu’un impudent mensonge, dit la souris qui n’avait pas encore parlé. Moi, je sais préparer la soupe à la brochette, et je suis prête à en donner la preuve.

— Pour moi, dit cette quatrième souris, qui aurait dû être la troisième, je n’ai point voyagé ; je suis restée tranquillement dans mon pays natal, persuadée qu’on peut s’y instruire tout aussi bien qu’ailleurs. Je n’ai pas, comme mes rivales, eu affaire à des êtres surnaturels ; je n’ai ni avalé des fourmis, ni philosophé avec des chouettes. C’est de moi seule et de mes propres méditations que je tiens la formule dont il est besoin. La voici dans toute sa magnifique simplicité : vous allez, s’il vous plaît, en exécuter à mesure les prescriptions : Prenez un vase et remplissez-le d’eau claire. — C’est cela. — Faites bon feu dessous. — Bien ! — Laissez s’établir l’ébullition de l’eau. — Très-bien ! — Jetez-y maintenant ma brochette. — Parfait ! — Et, pour terminer, que le roi daigne plonger sa queue dans le liquide bouillant.

— Hé quoi ! la queue du roi !

— De lui-même, dit la souris. Plus la queue du roi se trémoussera dans le liquide et l’agitera, plus la décoction sera parfaite, et vous aurez ainsi la vraie soupe à la brochette. Comme vous le voyez, c’est simple et peu coûteux.

Le roi se grattait l’oreille ; il demanda d’un air contrit si quelque autre queue ne pourrait pas suppléer la sienne en cette affaire.

— Nullement, répondit la souris, il n’y a que la queue de Votre Majesté qui possède la force voulue pour que l’opération s’accomplisse.

L’eau bouillait à gros bouillons. Il fallait se décider. Le roi s’approcha mélancoliquement du vase, en tenant sa queue entre les jambes à la façon d’une souris qui flaire un piège sous le morceau de lard dont le fumet la fascine. Mais, arrivé près du foyer, il fit un bond en arrière et s’écria en montrant la souris :

— Peuple, voilà votre reine ! Livrez-vous à la joie : c’est moi qui vous régale. Quant à la soupe, on vous la servira une autre fois, quand nous célébrerons la cinquantaine.

La noce eut lieu immédiatement.

En s’en retournant chez elles après le festin, plusieurs souris firent cette judicieuse observation :

— On a tort d’appeler cela la soupe à la brochette ; soupe à la queue de souris serait le vrai nom. La chose, du reste, ne manque pas d’un certain piquant. Mais qu’est-ce que cela prouve, ou qu’est-ce que cela veut prouver ? Que pour réussir dans ce monde, chez les souris comme chez les hommes, l’aplomb, l’effronterie, la rouerie valent mieux, beaucoup mieux que le travail, l’imagination et la sincérité ?... C’est une vérité qui n’est pas bien neuve, ni peut-être très-morale : car enfin on ne peut nier que l’illusion n’ait du bon, dans une certaine mesure, et que, par conséquent, il y ait lieu, à ce qu’il nous semble... etc., etc.

C’est peut-être la critique qui parle ainsi, et non pas les souris, — il est permis de s’y tromper. — La critique a beaucoup d’esprit... après les autres, par exemple.

Nous soumettrons donc humblement cette question à son examen :

Était-ce un succès si enviable de devenir la reine de ce roi des souris, vieux — nous l’avons dit, — un peu poltron — on l’a vu, — et qui, certainement, n’avait pas inventé la soupe à la brochette ?

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