‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 27 sur 27 · Une famille heureuse

Une famille heureuse

De toutes les plantes de notre pays, la bardane est sans contredit celle qui a les plus amples feuilles. Lorsqu’on en met une devant soi, elle forme un véritable tablier ; on pourrait presque s’en servir comme d’un parapluie.

Jamais les bardanes ne croissent autrement que de compagnie, et souvent dans une abondance extraordinaire.

Toute cette richesse est dévolue aux colimaçons. Les grands colimaçons blancs, dont autrefois la haute société faisait ses délices, s’écrièrent unanimement, lorsqu’ils mangèrent pour la première fois de la bardane : « Quelle nourriture exquise ! » Aussi avait-on planté des champs de bardanes exprès pour les engraisser.

Cependant, il y avait un domaine où l’on ne mangeait plus de colimaçons ; une épidémie les avait entièrement détruits, et les bardanes intactes poussaient à travers les allées et les parterres, sans qu’il fût possible d’arrêter leurs envahissements. A la fin, elles formaient presque une forêt, et, si l’on n’eût découvert çà et là un pommier ou un prunier, on n’aurait jamais pu se croire dans un jardin.

Il restait pourtant un vieux couple de colimaçons, mais tellement vieux qu’ils n’auraient pu dire eux-mêmes leur âge. Ils se rappelaient qu’ils appartenaient jadis à une famille nombreuse, émigrée d’un pays lointain, et que toute la forêt de bardanes avait été plantée à leur intention ; jamais, depuis, ils n’en étaient sortis. Tout ce qu’ils savaient, c’est qu’il existait dans le monde un certain endroit qu’on appelait le château, que là on faisait parfois cuire des colimaçons qui devenaient tout noirs et étaient servis sur un plat d’argent ; mais ce qu’il en arrivait ensuite, ils l’ignoraient complètement. Ils n’avaient pas la moindre notion de l’effet que devait produire la cuisson, et le contact d’un plat d’argent ; néanmoins, ils conjecturaient que ce devait être aussi agréable qu’honorable.

Ils demandèrent des renseignements au hanneton, au crapaud et au ver de terre ; mais aucun d’eux ne put les éclairer à cet égard ; jamais un individu de leurs espèces n’avait été cuit et servi sur un plat d’argent.

Les deux vieux colimaçons blancs, fiers de leur âge, vivaient ainsi depuis longtemps dans la solitude et la paix, lorsqu’un jour arriva chez eux, on ne sait d’où, un petit colimaçon d’espèce commune, qu’ils élevèrent comme leur enfant.

Le petit ne grandissait pas, quoique les deux vieux se figurassent souvent qu’un certain développement se manifestait dans sa coquille.

Un jour il pleuvait à verse,

— Entends-tu quel bruit les gouttes font en tombant sur les bardanes ? dit le père ; c’est comme si l’on battait la caisse : Doum… doum… doum !… doum… doum… doum !

— Je crois même, répondit la mère, que l’eau pénètre jusque chez nous. C’est heureux que nous ayons nos bonnes maisons pour nous abriter, et que le petit ait aussi la sienne. En vérité, la Providence a plus fait pour nous que pour toutes les autres créatures ; il est clair que nous sommes d’une race illustre. Quelle faveur de venir au monde avec une maison sur le dos et de posséder une forêt comme là nôtre ! Je voudrais bien savoir quelle est son étendue et ce qui se trouve au delà.

— Il ne se trouve rien qui vaille mieux que notre chez-nous ; je ne désire pas autre chose que ce que j’ai.

— Cependant, je serais bien aise d’aller au château, afin de jouir du plaisir d’être cuite, et étendue sur un plat d’argent. Beaucoup de nos ancêtres ont obtenu cet honneur, et je suis persuadée qu’il doit vous produire au effet des plus étonnants.

— Le château est peut-être tombé en ruines ; ou peut-être la forêt de bardanes l’a-t-elle enveloppé de manière que les hommes ne peuvent plus en sortir ; nous saurons peut-être plus tard ce qu’il en est. Mais tu as pris l’habitude de marcher si vite, depuis quelque temps, que je ne peux plus te suivre ; le petit suit ton exemple ; il ne lui faut pas plus de trois jours déjà pour grimper sur la plus haute tige de bardane ; il me donne le vertige rien qu’à le regarder.

— Il ne faut pas le gronder, il n’avance qu’avec précaution, et je suis certaine que cet enfant nous donnera beaucoup de satisfaction. Nous sommes vieux, nous n’aurons pas d’autres héritiers que lui. As-tu déjà quelquefois réfléchi au moyen de lui trouver une femme ? Ne pourrait-il pas se faire que l’extrémité de la forêt soit habitée par quelques individus de notre espèce ?

— Oui, mais peut-être par des colimaçons noirs, qui n’ont pas seulement de maison sur le dos ; c’est une race vulgaire et cependant pleine d’insolence. Ce que nous pouvons faire de mieux, c’est de charger la fourmi, qui court toute le journée, de chercher une femme pour notre enfant.

— J’en connais bien une qui serait un parti brillant, dit la fourmi qui s’était approchée ; mais je crains qu’elle n’accepte pas ; car c’est une reine.

— Qu’importe ! dirent les colimaçons. A-t-elle de la fortune, a-t-elle une maison ?

— Elle possède un château avec sept cents chambres, et, pour tout vous dire, c’est notre reine.

— Grand merci, notre enfant n’est pas fait pour habiter une fourmilière ; si vous ne connaissez rien de mieux, nous donnerons commission au moucheron ; il vole au loin, par la pluie et par le soleil, et il doit connaître toute la forêt de bardanes en dedans et en dehors. Aussitôt dit, aussitôt fait.

— J’ai une femme pour votre enfant, dit le moucheron : à cent pas d’homme d’ici, sur un groseillier se trouve une femelle de votre espèce. Elle est toute seule et en âge d’être pourvue. Voulez-vous venir la voir ? ce ne sera qu’un voyage de quelques jours.

— Non, il serait plus convenable qu’elle vint chez nous ; notre fils possède toute une forêt et elle n’a qu’un pauvre buisson.

Et le moucheron alla chercher la prétendue. Elle mit une semaine à faire le voyage ; cette lenteur prouvait aux vieux qu’elle était de bonne famille.

Bientôt après le mariage fut célébré. Il n’y eut ni bal, ni pétards tirés pour la noce, rien qu’un festin éclairé par six vers luisants ; les vieillards n’aimaient pas les plaisirs bruyants. Au dessert, au lieu de chants, la mère fit à sa bru un superbe discours, tandis que le père, trop ému pour pouvoir parler, dormait profondément.

— Vous êtes nos seuls héritiers, disait-elle ; toute la grande forêt de bardanes sera à vous, et c’est la plus belle propriété au monde. Vous mènerez ici une noble et paisible existence ; vous vous verrez revivre dans une nombreuse postérité, et peut-être, un jour, vos heureux enfants seront-ils admis au château et servis sur des plats d’argent.

Cela dit, les deux vieux époux se retirèrent pour se livrer au repos. Encore un peu de temps, et ils s’endormirent pour ne plus se réveiller.

Les jeunes colimaçons devinrent maîtres à leur tour de la forêt. Ils donnèrent le jour à une nombreuse lignée. Mais, comme aucun de leurs rejetons n’eut la chance d’être servi sur un plat d’argent, ils en conclurent que le château s’était écroulé, et qu’avec lui toute l’espèce humaine avait péri.

Personne n’était là pour les contredire, cette supposition devint article de foi pour tous les colimaçons.

Et la pluie continuait à battre la caisse sur les feuilles des bardanes, uniquement pour leur donner la sérénade, et le soleil, pour réjouir leurs regards, pailletait d’or et de pourpre les tissus de verdure.

Tout cela est fait pour nous, pensaient-ils.

Cette conviction faisait d’eux la plus heureuse famille qui fût au monde, parmi les colimaçons ; mais, parmi d’autres espèces, peut-être y a-t-il des êtres moins heureux et sans plus de raison.

FIN.

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