‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 6 sur 27 · Les Aventures d’une bouteille

Les Aventures d’une bouteille

Dans une petite rue étroite et sinueuse se trouvait, entre plusieurs habitations de mesquine apparence, une maison haute et rétrécie dont la charpente craquait de tous côtés. Elle n’était habitée que par de pauvres gens, et tout, dans la mansarde particulièrement, tout portait l’empreinte de la misère. Là on voyait suspendue à la fenêtre une vieille cage bosselée, où il n’y avait pas même de godet pour l’eau ; on avait mis à la place un goulot de bouteille retourné et fermé d’un bouchon par en bas.

Une vieille fille venait de garnir la cage de mouron frais dont se régalait une petite fauvette, tout en sautant d’un bâton à l’autre et s’interrompant aussi de temps en temps pour chanter.

— Oui, je conçois que tu chantes, dit le goulot, ou plutôt il le pensa, car un goulot ne parle guère ; mais il ne lui est pas interdit de réfléchir : Oui, je conçois que tu chantes, toi qui possèdes tous tes membres ; mais si, comme moi, tu avais été privée de la plus grande partie de ton individu, s’il ne le restait que le cou et le bec, et ce dernier encore fermé avec un bouchon, alors tu ne chanterais plus. Du reste, il faut bien qu’il y ait des gens heureux ; moi, je n’ai aucun motif pour chanter, et, quand je le voudrais, je ne le pourrais pas. J’ai vu le temps, lorsque j’étais une bouteille entière, où je savais siffler fort agréablement, pour peu qu’on me frottât avec un bouchon. On m’appelait alors la joyeuse dame-Jeanne. J’étais présente à la fameuse partie de campagne qui eut lieu à l’occasion des fiançailles de la fille du fourreur. Je me rappelle ce jour comme si c’était hier. Que de choses n’ai-je pas vues, que de vicissitudes n’ai-je pas éprouvées dans le cours de mon existence ! J’ai passé par l’eau et le feu ; j’ai été reléguée parmi la boue de la terre, et j’ai occupé les positions les plus brillantes ; maintenant je suis suspendue à une cage, exposée à l’air et au soleil ; vraiment mon histoire vaudrait la peine d’être racontée, mais je n’aime pas à crier mes aventures sur les toits, et, quand je voudrais parler, je ne le pourrais pas.

Ainsi, tandis que le petit oiseau chantait gaîment son refrain, et que, dans la rue, chacun allait et venait, pensant à ses affaires, à ses plaisirs ou souvent même à rien, la bouteille, réduite à l’état de goulot, était livrée à de profondes méditations.

Elle pensait à la fournaise ardente de la fabrique, où un souffle hardi lui avait donné la vie. Elle se rappelait comme elle avait d’abord regretté la chaleur énergique et vivifiante de son creuset ; mais peu à peu, en se refroidissant, elle s’était habituée à son sort, et s’était réjouie en se voyant placée au milieu d’un régiment entier de bouteilles toutes sorties de la même fournaise, et dont les plus belles devaient contenir du vin de Champagne et les plus communes de la bière. Il peut arriver, à la vérité, qu’une bouteille à bière renferme du précieux Lacrima-Christi, et qu’une bouteille à Champagne ne soit remplie que de cirage ; mais c’est toujours aux formes extérieures que la naissance se reconnaît, et la noblesse reste la noblesse lors même qu’il n’y a dans ses veines que du sang vicié et corrompu.

Un jour, toutes les bouteilles furent emballées dans des caisses, et la nôtre avec elles. Elle ne s’imaginait guère alors qu’elle dût jamais servir de godet à un oiseau. Mais, après tout, est-ce là un emploi si déshonorant ?

Lorsqu’elle revit le jour — un jour médiocre — c’était dans la cave d’un marchand de vin. Là, elle fut tirée de la caisse ainsi que toutes ses compagnes, et rincée pour la première fois de sa vie. Couchée sur le sol, vide et sans bouchon, elle éprouvait un malaise extraordinaire ; il lui manquait quelque chose ; elle ne savait quoi. Mais, quand on l’eut remplie d’un vin vieux et généreux, qu’elle fut munie d’un bouchon, bien cachetée et ornée d’une étiquette avec ces mots : « Qualité superfine, » alors elle se sentit heureuse, comme si elle venait de passer son premier examen avec dix boules blanches et la note parfaitement bien. Il lui semblait entendre en son sein une voix qui chantait des choses qui lui avaient été jusque-là complètement inconnues. La richesse des vignes fertiles, les champs dorés et les vertes prairies, les charmes de l’amour et de l’amitié : voilà ce que chantait la voix intérieure de la bouteille aussi bien que celle qui chante au sein des jeunes poëtes, lesquels bien souvent ne connaissent ni les vignes, ni les champs, ni les prairies, et quelquefois même ignorent également l’amour et l’amitié.

Un matin notre bouteille fut vendue au commis du fourreur qui était venu demander du vin de première qualité. Elle fut mise ensuite par la fille du patron dans un panier qui renfermait déjà du jambon, du saucisson, du fromage de Hollande, un pot de beurre frais, et des petits pains de gruau. La demoiselle du fourreur était jeune et belle. Ses grands yeux noirs étaient remplis d’éloquence ; un gracieux sourire se jouait sur ses lèvres ; ses mains étaient petites, douces et blanches ; cependant son cou et ses épaules étaient encore plus blancs. Elle devait être à coup sûr une des plus charmantes et des plus innocentes personnes de la ville.

Pendant que la famille se rendait à la campagne, la bouteille sortait son goulot cacheté de rouge hors du panier et pouvait ainsi être témoin de ce qui se passait. De temps en temps la jeune fille jetait un regard sur un jeune marin assis à côté d’elle ; ce jeune homme avait été élevé chez le fourreur. Il venait d’être nommé pilote. Le lendemain, il devait partir pour des pays lointains, et c’était son voyage qui faisait le sujet de la conversation.

La voiture s’arrêta dans la forêt. Après que la société eut mis pied à terre et se fut assise sur l’herbe, le père s’empara de la bouteille et prit le tire-bouchon. Vous figurez-vous les sensations d’une bouteille qui va être débouchée pour la première fois ? Non, jamais elle n’oublia cet instant solennel, où le bouchon lui fut enlevé en faisant entendre comme un cri d’étonnement, et où le vin s’échappa de ses flancs avec de joyeux et nombreux glous-glous.

— À la santé des fiancés ! dit le père. Tous les verres furent vidés, simultanément : puis le jeune marin embrassa sa jolie fiancée.

Les verres furent remplis de nouveau.

— Dans six mois la noce ! dit le jeune homme.

Et, après avoir bu, il leva la bouteille en l’air :

— Tu as été témoin du plus beau jour de ma vie, s’écria-t -il ; je ne veux plus que tu serves à personne !

Puis il la lança au loin. Elle décrivit une parabole et alla tomber à quelque cent pas de là dans un petit étang, au beau milieu des roseaux.

La fille du fourreur ne pensait guère qu’elle dût la revoir ; mais que de choses auxquelles on ne s’attend pas arrivent pourtant dans ce monde !

— Je leur ai versé du vin, et en retour ils me donnent de l’eau bourbeuse, se disait la bouteille. Enfin leur intention était bonne.

Elle ne pouvait plus voir ni les fiancés, ni les vieux parents, mais elle les entendit chanter longtemps encore.

Dans la soirée deux petits paysans l’aperçurent dans les roseaux, la ramassèrent et l’emportèrent chez leurs parents. Leur frère aîné aussi était marin ; la veille il était parti pour la ville, et sa mère préparait le sac de voyage que le père devait porter au voyageur avec les derniers adieux de la famille.

Déjà on avait mis dans le sa.c un flacon rempli d’une liqueur tonique, lorsque les enfants arrivèrent avec la bouteille qu’ils avaient trouvée. La capacité de cette dernière était double de celle de l’autre : aussi la liqueur y fut-elle transvasée. Ce n’était plus du vin ; c’était une boisson amère, bonne cependant — pour l’estomac, sinon au goût.

C’est ainsi que notre bouteille arriva à bord, et, par un singulier hasard, sur le même navire qui avait emporté le futur gendre du fourreur ; mais celui-ci ne la vit pas, et l’eût-il vue qu’il ne l’aurait pas reconnue.

Sur le bâtiment elle fut baptisée d’un nom symbolique. À cause des cures que la liqueur qu’elle contenait opéra, on l’appela l’Apothicaire, et vraiment elle mérita son nom, jusqu’à la dernière goutte. Ce fut un temps heureux pour elle. Souvent les mousses la faisaient chanter en la frottant avec le bouchon et on l’appelait alors, comme elle disait, la joyeuse dame-Jeanne.

Plusieurs mois s’écoulèrent, pendant lesquels elle resta vide et oubliée dans un coin, lorsque — était-ce en allant, ou en revenant ? elle l’ignorait, n’ayant pas été débarquée — il s’éleva une effroyable tempête. Des vagues énormes et furieuses soulevaient le bâtiment et le secouèrent si violemment qu’il craquait dans toutes ses jointures. Bientôt les mâts furent brisés ; une voie d’eau se déclara, et les pompes n’ayant pu fonctionner, le navire coula bas au milieu d’une nuit profonde et terrible.

Mais, au moment suprême, le fiancé de la fille du fourreur avait écrit sur un morceau de papier ces mots : « Jésus ! mon Dieu ! ayez pitié de nous ! nous sommes perdus ! » Il ajouta un adieu à sa fiancée, son nom, celui du navire, la date, et introduisit ce billet dans la bouteille vide ; puis, l’ayant bouchée hermétiquement, il abandonna le tout aux hasards des flots.

Il ne se doutait guère, hélas ! que cette bouteille destinée à porter l’annonce de sa mort, était la même dont le contenu avait servi à porter le toast de son bonheur et de ses espérances.

L’équipage tout entier périt avec le navire. Seule la bouteille vola légère comme un oiseau dont les ailes effleurent la cime des flots. Elle tenait à remplir sa mission.

Le soleil se leva et se coucha. Le crépuscule, par ses splendeurs, rappelait à la voyageuse la fournaise ardente qui avait été son berceau, et cela lui donnait le mal du pays. Elle continuait sa route cependant, sans se heurter contre les rochers, sans être avalée par les requins.

Elle flotta ainsi pendant bien des jours et des mois, suivant le courant, tantôt au nord, tantôt au midi. Elle était libre et indépendante ; mais on se fatigue de tout, même, à ce qu’il paraît, de la liberté.

Le petit billet, ce dernier adieu du jeune homme à sa fiancée, n’allait-il pas causer un grand désespoir en arrivant entre les mains de la malheureuse jeune fille ? Du reste où étaient-elles ces mains si blanches et si douces ? Ou était leur maîtresse ? Où était son pays ? La bouteille, comme on le pense bien, l’ignorait. Elle allait toujours, s’ennuyant de plus en plus, jusqu’à ce qu’enfin elle aborda sur un rivage, où on parlait un idiome dont elle ne comprenait pas une syllabe : or rien n’est plus pénible que de ne pas entendre la langue des personnes avec lesquelles on vit.

La bouteille fut ramassée et débouchée, le billet en fut retiré et examiné attentivement ; mais personne ne put donner l’explication des mots qu’il contenait ; on devinait bien qu’il devait provenir de quelque navire perdu, mais c’était tout. Donc, ne sachant qu’en faire, on le serra dans le coin d’une armoire.

Chaque fois qu’un étranger arrivait, le billet lui était présenté ; il fut tourné et retourné de telle sorte que l’écriture, qui était au crayon, devint de plus en plus indéchiffrable. À la fin on aurait pu même douter qu’il y eût jamais eu là-dessus quelque chose d’écrit.

Pendant plusieurs aimées la bouteille était restée dans l’armoire ; puis, un jour, on la monta au grenier, où bientôt elle fut ensevelie sous la poussière et les toiles d’araignée. Comme elle regrettait alors le jour heureux où elle avait versé le vin des fiançailles dans la forêt, et ceux où promenée sur les flots elle portait à une amante l’adieu suprême de son bien-aimé !

Elle ne resta pas moins de vingt années dans le grenier, et elle y serait sans doute encore, si la maison n’avait pas été démolie. Lorsque le toit fut enlevé, on la découvrit et elle vit bien qu’on s’occupait d’elle ; mais elle ne comprenait rien de ce qui se disait.

— Si j’étais restée en bas dans la chambre, pensa-t-elle, j’aurais appris le langage de ces gens ; mais, dans un grenier, comment s’instruire ?

Elle fut lavée et rincée, et, certes, elle en avait bon besoin. Heureuse de se sentir redevenue claire et transparente, il lui sembla, malgré son âge respectable, être ramenée aux jours de son adolescence : seulement sa flatteuse étiquette ne lui fut pas rendue.

On la remplit d’une espèce de graine dont la nature lui était inconnue ; puis on la boucha et on l’enveloppa si bien qu’elle ne vit plus ni la clarté du jour, ni la lumière artificielle du soir, et encore moins celle des astres nocturnes. Ainsi préparée, on l’emballa pour l’envoyer au loin, et elle fut extrêmement contrariée de voyager comme cela à huis-clos, sans rien voir de ce qui se passait autour d’elle.

Arrivée à sa destination, les premiers mots qu’elle entendit furent ceux-ci : « Comme il vous l’ont emballée avec soin ! il faut voir si elle n’est pas cassée tout de même. » Et c’était la même langue qu’elle avait entendu parler dans son enfance chez le fabricant, chez le marchand de vin, dans la forêt et sur le navire ; la seule langue qu’elle comprît ! Elle était donc revenue à son pays natal ! Dans le transport de joie qu’elle en ressentit, elle faillit s’échapper des mains qui la tenaient ; ce fut à peine si elle sentit qu’on la déboucha et la vida. Elle fut ensuite descendue dans une cave, où elle passa tranquillement plusieurs années de sa vieillesse, heureuse de se savoir au milieu de ses compatriotes.

Un soir le jardin de la maison avait été décoré pour une fête. Des lampions allumés formaient des guirlandes de feu d’un arbre à l’autre. Des lanternes de papier, de couleurs variées, s’épanouissaient au sein du feuillage comme de grosses fleurs. Le ciel était calme et parsemé d’étoiles ; la lune s’étalait au milieu dans toute sa splendeur. On avait placé dans les buissons des bouteilles surmontées de chandelles allumées ; la nôtre était du nombre, et elle fut enchantée de se trouver ainsi parmi la verdure, d’entendre la musique du bal et de voir circuler autour d’elle une foule joyeuse et dansante. Ce spectacle lui fit oublier les vingt années qu’elle avait passées au grenier.

Parfois un couple amoureux s’asseyait non loin d’elle, et alors elle se rappelait le jeune marin et la fille du fourreur. Ses réflexions avaient une certaine analogie avec celles d’une vieille fille qui se trouvait au nombre des invités et qui ne pouvait s’empêcher de soupirer en pensant au jour le plus heureux de sa vie, au jour où son fiancé — un jeune marin — avait, au milieu d’une forêt, porté un toast à leur prochaine union. Toutefois elle ne reconnaissait pas la bouteille, qui, de son côté, ne soupçonnait guère que cette vieille demoiselle et la jolie fille du fourreur fussent une seule et même personne.

Il en arrive souvent ainsi dans le monde : on se quitte, le temps passe, et lorsqu’on vient ensuite à se rencontrer on ne se souvient pas de s’être jamais vus.

La bouteille retourna chez le marchand de vin, qui la remplit et la vendit à un aéronaute, lequel, le dimanche suivant, devait exécuter une ascension ; elle fut mise dans un panier en compagnie d’un lapin qui tremblait de tous ses membres à la pensée qu’il lui faudrait de si haut descendre en parachute. L’heure venue, le ballon fut gonflé ; puis, les cordes qui le retenaient ayant été coupées, l’aéronaute, le panier, la bouteille et le lapin s’élancèrent dans les airs ; la musique résonnait allègrement au-dessous d’eux et la foule criait : « Bravo ! »

Quelle singulière façon de voyager, pensait la bouteille, c’est une navigation où l’on ne risque pas de se heurter contre les rochers — la mer moins les écueils !

Des milliers de personnes regardaient le ballon monter, et la vieille demoiselle du jardin, debout à la fenêtre de sa mansarde, où était suspendue une cage avec unes fauvette dedans, suivait aussi avec attention le mouvement de la nacelle.

Àune certaine hauteur, l’aéronaute laissa tomber le lapin avec son parachute ; puis il prit la bouteille, but à la santé de tous ceux qui le contemplaient et la lança dans l’espace.

La vieille fille de la mansarde pensa peut-être qu’elle avait vu une bouteille jetée ainsi au loin dans la forêt, le jour de ses fiançailles ; mais, naturellement, elle n’imagina pas que ce fût la même.

Le lapin opéra sa descente tout doucement et arriva à terre sain et sauf, aux applaudissements de la foule ; mais il n’en fut point ainsi de la bouteille, à moitié pleine de vin : elle fit à travers les airs des culbutes désordonnées et, finalement, alla tomber sur le toit d’une maison, avec une telle violence qu’elle fut brisée en mille morceaux, lesquels s’éparpillèrent de tous côtés. Ce fut un horrible moment. Le goulot seul resta entier. Il avait été cassé par hasard avec une telle précision qu’on eût dit qu’il avait été coupé au tour. Un voisin de la vieille fille le ramassa et lui en fit cadeau pour servir de verre à la fauvette, compagne de sa solitude.

— Oui, chante, pensait le goulot, en entendant les roulades joyeuses du petit oiseau ; quant à moi, on ne se doute pas de tout ce que j’aurais à dire ; mes aventures sont ignorées ; tout ce qu’on en sait, c’est que je suis montée en ballon, et que j’en suis descendue, hélas !…

Un jour la vieille demoiselle reçut la visite d’une de ses amies ; elles s’entretenaient non de la bouteille, mais d’un myrte, qui fleurissait auprès de la cage de la fauvette.

— Je ne veux pas que tu dépenses quatre francs pour le bouquet de ta fille, dit la maîtresse du logis ; j’ai là un myrte couvert de fleurs, regarde comme il est beau ; c’est un rejeton de celui dont tu me fis cadeau le lendemain de mes fiançailles, afin que je fisse de ses fleurs mon bouquet de noces ; mais le moment n’en est jamais venu pour moi. Celui qui devait être la joie et la bénédiction de ma vie n’existe plus ; il dort d’un sommeil éternel au fond des abîmes de l’océan.

Et les yeux de la pauvre demoiselle étaient mouillés de larmes. Après tant d’années, elle n’avait rien oublié, ni les tendres adieux de son fiancé, ni le toast qu’il lui avait porté, ni le premier baiser qu’elle avait reçu de lui. Tous ces souvenirs restaient comme embaumés au fond de son cœur, et elle pensait au temps passé, sans se douter qu’il se trouvait près d’elle un témoin de ce temps heureux, le goulot de la gaie bouteille qui avait fait entendre de si jolis glous-glous au jour à jamais passé de ses fiançailles.

Le goulot ne la reconnaissait pas davantage. Ainsi chacun demeurait absorbé dans ses propres souvenirs. Pour qui vit dans le passé, le présent n’est plus rien. Certes, je n’en veux pas à la vieille demoiselle d’être restée fidèle à son défunt fiancé, ni à la bouteille infirme et estropiée de penser aux voyages et aux aventures de son jeune temps ; mais il ne faut pas mépriser non plus l’heure présente. Les chansons de la fauvette, les brins d’herbe naissants, la vue du beau soleil matinal, la rentrée annuelle du doux printemps, cela a son prix à tout âge, et quelles que soient les épreuves qu’on a eu à subir.

Page 1