‹ Nouveaux contes de NoëlChapitre 1 sur 3 · C. MARPON & E. FLAMMARION, ÉDITEURS

C. MARPON & E. FLAMMARION, ÉDITEURS

26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Tous droits réservés.

EN VENTE CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS

PAUL ARÈNE

LE CANOT DES SIX CAPITAINES

Un vol. in-16 de la collection des Auteurs Célèbres.

Prix: 60 cent.

ÉMILE COLIN.--Imprimerie de Lagny

NOUVEAUX

CONTES DE NOËL

LA VRAIE TENTATION

DU GRAND SAINT ANTOINE

CONTE POUR LA NOËL

DÉDIÉ A MES PETITES AMIES JEANNE ET MADELON DAUPHIN

Saint Antoine pousse la porte et vit dans sa cabane une demi-douzaine d’enfants tout petits, montés du village malgré la tourmente pour lui apporter du miel et des noix, friandises que le bon ermite se permettait une fois l’an, le jour de Noël, à cause de son grand âge.

--Mettez-vous en rond, mes amis, et jetez dans l’âtre quelques pommes de pin pour que la flamme éclaire... Bien!... Maintenant faites place à Barrabas: le fidèle Barrabas a si grand froid que son groin en pèle et que sa queue raidie ne peut plus se détortiller.

Les enfants toussèrent, se mouchèrent, Barrabas (car tel est le vrai nom que portait le cochon de saint Antoine), Barrabas, ses sabots voluptueusement fourrés dans les cendres chaudes, grogna; le saint rabattit son capuchon, secoua la neige de ses épaules, passa sa main sur sa belle barbe grise où pendaient des chandellettes de glace, et s’étant assis, il commença:

--C’est donc ma tentation qu’il faut que je vous conte?

--Oui, bon saint Antoine! oui, grand saint Antoine!

--Ma tentation? mais vous la connaissez aussi bien que moi, ma tentation. On l’a mille fois dessinée et peinte, et vous pouvez contempler sur mon mur, collectionnées soigneusement (Dieu me pardonne cette manie peut-être vaniteuse!), toutes les estampes, vieilles ou nouvelles, consacrées à ma gloire et à celle de Barrabas, depuis l’image d’Épinal qui coûte un sou, chanson comprise, jusqu’aux chefs-d’œuvre admirables des Téniers, des Breughel et des Callot.

Vos mamans, à coup sûr, vous ont menés voir au Luxembourg, sur le théâtre des marionnettes, mon pauvre ermitage tel qu’il est ici, avec la chapelle, la cabane, la cloche suspendue à la fourche d’un arbre mort, et moi au milieu en prières, tandis que Proserpine m’offre une coupe et qu’un paquet de diablotins, balancés au bout d’une ficelle, se cognent en poursuivant Barrabas effrayé.

Bientôt même, quand vous suivrez l’école, ce qui, je l’espère, ne saurait tarder, vous pourrez, à travers les vitres de la bibliothèque paternelle, lire ces mots: «La tentation de saint Antoine, par M. Gustave Flaubert,» inscrits en lettres d’or sur le dos gaufré d’une belle reliure.

Ce M. Flaubert est habile homme, quoiqu’il n’écrive pas pour les petits enfants de votre âge, et, sur mon compte, assez exactement renseigné; de leur côté, les artistes dont je vous parlais tout à l’heure n’ont oublié aucun des diables qui, à diverses reprises, me tentèrent; ils en auraient même ajouté plutôt.

C’est pourquoi, mes enfants, à revenir sur des événements si connus, je craindrais vraiment d’avoir l’air de radoter...

--Oh! saint Antoine!... Oh! grand saint Antoine!

--Si je vous disais quelque autre chose?

--Non! la tentation, la tentation.

--Allons, fit Antoine en souriant, je vois bien que je n’échapperai pas à la tentation cette année encore: mais, comme vous avez été exceptionnellement sages, je vais vous en conter une qu’aucun artiste n’a peinte et dont M. Gustave Flaubert n’a point parlé. Elle fut terrible pourtant, n’est-ce pas, Barrabas? et me fit rouler plus longtemps qu’il n’aurait fallu sur la pente au bas de laquelle luisent dans un grand trou les feux de l’enfer tout ouvert. C’est d’ailleurs par une nuit pareille, et à l’occasion du réveillon, que l’aventure m’arriva.

A ce début, Barrabas, évidemment intéressé, se redressa sur ses deux pattes de devant pour écouter, les enfants frissonnèrent et se rapprochèrent, et voici le conte de Noël que leur raconta le bon ermite:

--Donc, mes amis, vous vous figurerez qu’après mille tentations successives, les diables tout à coup avaient cessé de me tenter. Mes nuits devinrent tranquilles. Plus de monstres griffus et cornus m’emportant dans les airs sur leurs ailes de souris-chauve; plus de suppôts d’enfer à barbe de bouc, à museau de singe; plus de fantasques musiciens essayant d’effrayer Barrabas avec leur ventre fait d’une contre-basse et leur nez qui s’évase et sonne comme une invraisemblable clarinette; plus de reine Proserpine en robe d’or semée de vives pierreries, gracieuse et majestueuse.

Et je me disais: «Tout va bien, Antoine, les diables se sont découragés.»

Nous vivions, Barrabas et moi, heureux autant qu’on peut l’être, sur notre roche. Barrabas allait, venait, me suivait partout, m’édifiant de sa candeur et me réjouissant de ses gaietés enfantines; moi, je faisais ce que fait tout bon ermite: je priais, je sonnais ma cloche aux heures voulues, et, dans l’intervalle des exercices et des prières, je puisais de l’eau à ma source pour arroser, dans un creux abrité, les légumes de mon jardin.

Cela dura six mois et plus... les six beaux mois de solitude!

Je m’endormais dans la confiance; mais, pour mon malheur, le Malin veillait.

Un jour, aux approches de la Noël, j’étais en train de prendre le soleil devant ma porte, quand un homme se présenta. Il avait des souliers ferrés, un fort bâton, un habit de velours coupé carré; il portait sur le dos la balle des porteballes, et criait: «Broches, broches, broches!... Fournissez, fournissez-vous de broches!» avec un léger accent auvergnat. «Vous faut-il une broche, bon ermite?--Passez votre chemin, brave homme, je vis d’eau claire et de racines, et n’ai que faire de vos broches.--C’est bon, c’est bon, ne nous fâchons pas, on remballe sa marchandise! Pourtant, ajouta-t-il avec un diabolique regard en me montrant Barrabas qui, plus perspicace que moi grognait furieusement dans un coin, pourtant celui-ci m’avait paru luisant et gras en suffisance, et je croyais, Dieu me pardonne! que vous le destiniez au prochain réveillon.»

Le fait est que ce gueux de Barrabas, depuis que les diables ne tourmentaient plus ses digestions, s’était paré d’une graisse réjouissante.

Je remarquai soudain la chose. Mais de là à manger mon unique ami, il y avait loin. Aussi, quand je vis le porteballe redescendre le sentier, l’air penaud, sa broche à la main, songeant à cette idée qu’il avait eue de me faire réveillonner du corps de Barrabas, je ne pus m’empêcher de rire.

Peu à peu, cependant, comme une mauvaise herbe qui chemine, cette infernale idée, car c’était évidemment un diable sorti des enfers qui, déguisé en colporteur, avait voulu me vendre une broche, cette infernale idée de manger Barrabas poussait ses racines en dedans de moi.

Je rêvais broches, je voyais broches. Vainement je multipliais les mortifications et les pénitences; pénitences et mortifications n’y faisaient rien. Et le jeûne, le jeûne lui-même ne faisait que surexciter mon appétit. Je fuyais Barrabas, je n’osais plus l’emmener dans mes quêtes, et lorsqu’à mon retour, frétillant de la queue, il venait affectueusement frotter sur mes pieds nus les rudes soies de son échine, je détournais les yeux bien vite et n’avais pas le cœur de le caresser.

Mais je crois, mes enfants, que tout ceci ne vous intéresse guère, et peut-être préfèreriez-vous...

--Non! bon saint Antoine.

--Continuez, grand saint Antoine.

--Je continuerai donc, quoiqu’il m’en coûte de réveiller d’aussi pénibles souvenirs. Que de tentations! que d’épreuves. Le diable, pour induire la créature à mal, se sert parfois des choses les plus innocentes.

Près de mon ermitage il y avait un petit bois (je crois qu’en cherchant bien on en retrouverait encore quelques arbres), où de braves gens m’avaient permis de conduire Barrabas à la glandée. C’était notre promenade favorite, le soir, au soleil couchant, quand la feuille du chêne sent bon. Là, je lisais, Barrabas se gorgeait de glands, et souvent même, labourant de son groin la terre humide sous les feuilles tombées, il en faisait jaillir certaines boules grenues, odorantes et noires, qu’il croquait avec volupté.

--Des truffes, peut-être, grand saint Antoine?

--Oui, mes petits amis, des truffes, cryptogame dédaigné par moi jusque-là, mais dont le souvenir me revint tout d’un coup, exact et appétissant. Si bien qu’à partir de ce moment-là, chaque fois que Barrabas déterrait une truffe, je la lui faisais lâcher d’un coup de bâton bien sec sur le plat du groin, jetant hypocritement, pour que l’infortuné ne se décourageât point, une châtaigne ou deux à la place.

--Oh! saint Antoine!

--J’en ramassai ainsi plusieurs livres...

--Et vous vouliez truffer les pieds à Barrabas?

--Sans être bien décidé encore, je confesse que j’y songeais vaguement.

A côté de ma porte, reprit l’ermite après un silence, une plante apportée par le vent avait germé entre le roc vif et le mur. Ses longues feuilles d’un vert grisâtre sentaient bon, et dans ses petites fleurs violettes les abeilles venaient se rouler au printemps. J’aimais cette plante modeste qui semblait n’avoir voulu fleurir que pour moi; je l’arrosais, je la soignais, j’avais tout autour apporté un peu de terre. Mais hélas! un matin, comme je venais d’en casser un brin du bout de l’ongle, j’eus, en le respirant, une rapide et tentatrice vision de quartiers de porc rôtissant à la broche et inondant d’un jus doré des brins d’herbe, plantés en quinconce dans la chair, qui grillent et se recroquevillent. Ma plante, ma modeste petite plante, c’était la sauge chère aux cuisinières, et sa friande odeur n’évoquait plus désormais dans mon âme que des images de ripaille et de cochon rôti.

Honteux de moi-même, j’arrachai ma sauge et donnai mes truffes toutes à la fois, dans une écuelle, à Barrabas, qui s’en régala.

Mais je ne devais pas être quitte à si bon marché. La sauge arrachée, les truffes jetées, mes tentations pourtant persistèrent. Elles revinrent même plus fréquentes, plus irrésistibles, à mesure que la Noël approchait. Mettez-vous à ma place: avec un estomac robuste encore et maigrement nourri depuis des années de légumes sans sel arrosés d’eau claire, ce que je voyais passer au pied de mon roc, sur le grand chemin qui mène à la ville, était bien fait pour damner un plus saint que moi. Quelle procession, mes amis! Les gens de l’endroit, fidèles chrétiens, préparaient leur réveillon huit jours à l’avance, et c’étaient, du matin au soir, d’innombrables convois de victuailles: charretées de cerfs et de sangliers morts, homards ficelés, poissons par pleines hottes, huîtres en bourriches, poules et coqs pendus tête en bas, au bât des montures; moutons gras destinés à l’abattoir; canards et pintades; troupeau blanc des oies qui panardent; troupeau noir des dindes qui secouent leur jabot violet; sans compter les bonnes femmes de la campagne portant dans des paniers des fruits de verger mûris sur la paille et des raisins conservés frais, des melons blancs d’hiver, des œufs et du lait pour les crèmes, du miel en gâteau et en pot, des fromages et des figues sèches. Et cela sonnait, tintait, trompettait, babillait, gloussait, vacarme affriandant que dominaient toujours, tentation suprême! les cris désespérés de quelque porc lié par la patte, qui entraîne son conducteur, et qui hurle en tirant sur sa corde.

Enfin la Noël arriva. La messe de minuit dite à l’ermitage et tous les assistants partis, je fermai la chapelle à clef et me barricadai vite dans ma cabane. Il faisait froid, froid comme aujourd’hui; le vent de bise soufflait et la neige couvrait les champs et les routes. J’entendais au dehors rire et chanter; c’étaient mes paroissiens qui, bien emmitouflés, s’en allaient réveillonner dans le voisinage. Je regardai par le trou du volet: çà et là, dans la plaine blanche, des feux clairs luisaient aux fenêtres des fermes, et là-bas la ville illuminée renvoyait au ciel rougi comme le reflet d’un immense fourneau. Alors je me rappelai les réveillons de ma gourmande jeunesse, l’aïeul présidant la table et arrosant de vin nouveau la grande bûche calendale; je vis les plats fumants, la nappe blanche, la flamme dansant dans les faïences et les pots d’étain du dressoir, et de me trouver ainsi seul avec Barrabas, quand tout le monde était en fête devant un maigre feu, avec une maigre racine et une cruche d’eau en train de geler, soudain une tristesse me prit, je m’écriai: «Quel réveillon!» et je ne pus retenir mes larmes.

C’était l’heure qu’attendait le tentateur.

Depuis quelques instants, un frémissement d’ailes invisibles montait et grandissait dans le silence de la nuit. Un éclat de rire traversa l’air, et de petits coups, frappés discrètement, sonnèrent sur mon volet et sur ma porte.--«Les diables! cache-toi, Barrabas!» m’écriai-je. Et Barrabas, qui avait de bonnes raisons pour ne point aimer la diablerie, se réfugia derrière le pétrin.

Les tuiles de mon toit tintaient comme sous la grêle; de nouveau, tout autour de ma pauvre cabane, la bande infernale se déchaînait.

Mais voici bien le plus étrange. Au lieu des bruits terrifiants et discords par lesquels mes ennemis s’annonçaient d’ordinaire: cris d’oiseaux de nuit, bêlements de boucs, ossements entrechoqués et chaînes de fer secouées, c’étaient cette fois des bruits très doux, vagues d’abord et pareils à ceux que le voyageur transi entend sortir d’une hôtellerie fumante et close, mais qui, distincts de plus en plus, finirent par se fondre en une merveilleuse musique de broches qu’on fourbit, de casseroles qu’on récure, de bouteilles qui se vident, de verres qui s’emplissent, de fourchettes piquant l’assiette et de tournebroches qui carillonnent, demandant à être remontés.

Tout à coup, la musique cessa, un choc violent fit frémir les ais de ma cabane, le volet s’ouvrit, la porte tomba, et, le vent s’engouffrant, ma lampe s’éteignit.

Je croyais déjà respirer la suie et le soufre... Pas du tout! Le vent infernal arrivait cette fois chargé de bonnes odeurs et sentait le caramel et la cannelle; depuis l’entrée du vent il faisait très doux dans ma cabane.

A un moment, j’entendis crier Barrabas; on l’avait déniché dans sa cachette: «Allons, bon! me dis-je, voilà les vieilles plaisanteries qui recommencent; ils vont encore lui attacher une pièce d’artifice à la queue; ces messieurs les démons sont peu inventifs!» Et, m’oubliant moi-même, je priai le ciel d’accorder à mon compagnon la force de supporter l’épreuve. Mais comme il criait de plus en plus fort, je me hasardai à ouvrir les yeux, et, ma lampe s’étant soudainement rallumée, je vis l’infortuné martyr tenu par la queue et les oreilles, en train de se débattre au milieu d’une ronde de diables blancs.

--De diables blancs, grand saint Antoine?

--Oui, mes amis, de diables blancs et blancs du plus beau blanc, je vous assure: déguisés qu’ils étaient en patronets, en marmitons, avec la veste courte et le béret. Ils brandissaient des lardoires et manœuvraient dans l’air, à cheval sur des lèchefrites.

Cependant, au milieu du logis, sur deux tréteaux, ils avaient placé une planche longue et couché Barrabas dessus. Près de la planche: un grand couteau, un seau, un petit balai, une éponge. Barrabas hurlait, et je compris que les diables allaient saigner Barrabas.

Quelle perdition que la gourmandise! Tant que le sang coula et que Barrabas hurla, je me sentais quelque émotion dans l’âme; mais une fois Barrabas silencieux:--«Bah!» me dis-je, «puisqu’il est mort!» Et c’est avec un sang-froid coupable, et même avec un certain intérêt que je vis, entre les mains des infernaux marmitons, le candide Barrabas, mon cher compagnon de solitude, manipulé cruellement et merveilleusement transformé en un tas de choses succulentes.

Je le vis grillé et râclé; pendu par les pieds le long d’une échelle; ouvert en long, vidé, lavé, blanc comme un lys et sentant bon déjà dans la vapeur de l’eau bouillante, puis tranché, haché, salé, chair à pâté, chair à saucisses, tout cela avec une rapidité, une prestesse diaboliques, si bien qu’en un clin d’œil la pierre de mon foyer s’étant couverte d’un lit d’ardente braise (les diables, hélas! n’en manquent jamais), je fus entouré de marmites pleines, de grils chargés, de broches garnies où, parmi des fumées odorantes comme l’ambre, dans des jus et des sauces roux comme l’or, chantaient, rissolaient, frissonnaient, cuisaient, et cela, je le confesse, à ma grande joie! les restes charcutés de celui qui fut mon ami.

Soudain tout change. Quel spectacle!... Un palais au lieu d’une cabane; plus de cuisine ni de braise; le mur décrépi se lambrisse, le sol battu se couvre de tapis. Seules les tuiles du toit gardent leurs trous; mais ces trous se transforment en une merveilleuse treille à jour, courant sur le plafond doré, et laissant, par ses découpures, voir le bleu du ciel et les étoiles (j’en avais jadis admiré la pareille chez un homme riche de la ville à qui je prêchais la pénitence). Et, par ces trous, montaient, descendaient une légion de petits marmitons porteurs de plats, s’entortillant dans les feuilles, se suspendant aux vrilles cassantes de la vigne, s’accrochant aux bourgeons veloutés, embrassant de leurs petits bras les grappes, se laissant glisser le long des sarments verts, et couvrant de mets cuits à point une table où j’étais assis.

Sur cette table il y avait de tout. Ah! mes amis, rien que d’y penser, l’eau m’en vient... Ciel! qu’allais-je dire? Non, rien que d’y penser, le remords m’en vient au cœur: quatre jambons, deux gros, deux petits; quatre pieds truffés; une seule hure, mais si bien nourrie de pistaches; des rillettes; des galantines rougissantes sous leur calotte d’ambre tremblotant; des andouillettes délicates, des saucisses entortillées, des boudins noirs comme l’enfer; puis les rôtis, les hachis, les sauces! Moi, cependant, la bouche ouverte, les narines dilatées, j’admirais que sous les soies d’un humble animal eussent pu mûrir tant de choses savoureuses, et je m’attendrissais au souvenir de Barrabas.

--Mais en mangeâtes-vous, grand saint-Antoine?

--Presque, mes amis, j’en mangeai presque! Déjà je piquais ma fourchette dans la peau croquante d’un boudin qu’un diable fort poli me présentait. La fourchette entra, le diable sourit: «_Vade retro, vade!..._» m’écriai-je. Je venais de reconnaître le sourire de l’infernal petit porteballe, cause de toutes mes tentations, qui, deux mois auparavant, m’avait offert une broche à acheter. «_Vade, Satanas, vade retro!_»

La vision s’évanouit; le petit jour luisait, mon feu achevait de s’éteindre, Barrabas, aimable et bien portant, se secouait en faisant sonner sa sonnette; et, au lieu de la ronde de diables blancs, des flocons de neige gros comme le poing, pénétrant par la porte et le volet qu’avait renversés la tempête, tourbillonnaient dans le vent glacé.

--Et après? dirent les enfants affriandés par un si beau conte.

--Après, repentant et le cœur un peu gros, je partageai avec Barrabas mon repas de racines, et depuis, jamais plus les diables ne sont venus troubler notre réveillon.

LE POT DE MIEL

A THÉODORE DE BANVILLE

Il ne s’agit pas, cher maître, de celui que le Chaperon-Rouge portait pour Mère-Grand le jour que le loup le rencontra, mais d’un autre pot de miel en grossière terre de chez nous, vernissé à l’intérieur et s’agrémentant sur les bords de quelques coulures d’émail, modeste amphore paysanne qui a dû vous parvenir par colis postal ces jours derniers, dans un emballage de marjolaines nouvelles dont le parfum montagnard--si pénétrant soit-il lorsque la plante est cueillie verte,--aurait peine à lutter avec le parfum du miel lui-même.

Solide et grenu, et comparable--sauf la couleur--au Falerne que les vieux Romains coupaient par tranches avant de les dissoudre dans la neige, solide à ne pas fondre par les plus chauds étés, grenu à craquer sous la dent, ce miel tellement doux que sa violente douceur a des sensations de brûlure, vous aura sans doute rappelé le classique miel de l’Hymette que les épiciers grecs de la rue de la Darse, à Marseille, vendent, ô sacrilège! dans de vulgaires boîtes de fer blanc.

Or, je veux vous révéler, car il y a toujours une raison aux choses, pourquoi le miel en question ne ressemble à aucun autre miel, et pourquoi il s’en est échappé, quand on a soulevé le couvercle, un vol de visions idylliques qui, tout de suite d’ailleurs, se sont trouvées comme chez elles dans votre maison à la fois Parisienne et Grecque, cachée dans la tranquillité des vieux ormes de la vieille rue du Jardinet.

La raison, cher maître, la voici:

Ce miel, tel que Rothschild n’en aura jamais sur sa table, cette savoureuse ambroisie faite du suc de toutes fleurs, cet or fluide et divinement sucré qu’il faudrait payer au poids du vrai or, n’était pas, comme vous avez pu le croire, un cadeau de moi, mais un cadeau que vous faisaient, et d’elles-mêmes, les abeilles.

Ce miel ne m’avait rien coûté, ou si peu que c’est presque rien...

Mais il vaut mieux simplement vous en raconter l’histoire qui, bien que d’hier et arrivée en France, nous ramène à la simplicité de ces âges primitifs où, sur la terre pure encore, sans ambition, sans besoins, heureux et bons comme des Dieux, les hommes vivaient en communauté avec la nature.

Un jour, tante Annette me dit:

«--Voici que la saison approche; si tu veux, un de ces matins, nous monterons au Mas des Truphème.

--Pour quoi faire?

--Pour renouveler notre provision de miel. Autrefois, dès les premiers beaux jours, la femme nous l’apportait; mais, maintenant, elle est trop vieille.

--Et, est-ce loin, le Mas des Truphème?

--Non, deux petites lieues, à mi-hauteur de Lure.»

Deux petites lieues en montée--et l’on sait combien ces petites lieues s’allongent une fois parti!--il y avait certes là de quoi faire réfléchir un Parisien. Mais on se souvient d’avoir été montagnard, et quelle belle occasion de renouveler connaissance avec la montagne, à travers les mille changements qui, des oliviers dont le feuillage déjà s’argente, et des amandiers prématurément fleuris, vous conduisent, par d’imperceptibles transitions, aux pentes ombragées de frênes, aux fourrés de grands buis glacés, aux rases étendues de lavandes, et aux sommets que seule égaie la verdure immobile des genévriers.

J’acceptai donc la promenade.

Le lit d’un torrent sert de chemin; puis c’est un chemin pierreux fort semblable au lit du torrent, un chemin qui n’en finit pas de se tordre aux flancs de la côte abrupte où s’effrite sous le soleil le schiste des _lavines_ ordinairement bleues, mais mouillées et noires ce matin,--car il a plu toute la nuit,--noires d’un velours rayé çà et là par le luisant ruban de sources subitement jaillies.

Et tout le temps je me disais:

--«Certes, la route est pittoresque, mais quelle singulière idée a la tante d’aller chercher son miel si haut!»

Nous arrivons sous un revers abrité avec quelques traces de culture, un bout de pré, une chenevière: oasis cachée comme en défrichaient jadis, dans ces endroits perdus, les paysans, alors que le seigneur gardait pour lui seul les grasses terres des vallées; et que peu à peu l’on abandonne depuis les ventes de la Révolution et le parcellement des grands domaines.

Au milieu, le Mas des Truphème, bizarre bâtisse en cailloux roulés, sans crépi, avec un cordon de grès rouge dessinant l’angle des murs, le cadre des étroites fenêtres, et l’arc surbaissé de la porte.

A côté du Mas, une fontaine de deux canons dont l’eau tombe à grand bruit dans un réservoir qui déborde; et derrière, s’étageant sur un bloc calcaire naturellement coupé en gradins, une centaine de ruches,--troncs d’arbre creux que recouvre une tuile--tout autour desquelles, bourdonnant dans le soleil, tourbillonnent des vols d’abeilles, innombrables, mouvantes et pressées comme les flocons d’une neige d’or.

La vieille, qu’une poule suivait, s’avança timide et prudente:

--Vous m’avez fait presque peur: je vous prenais pour un huissier... Heureusement, j’ai reconnu mademoiselle.

--Vous avez donc quelque procès?

--Non; mais on n’est jamais sûr quand on est pauvre.

--Comment? Pauvre! avec toutes ces ruches...

--Ah! mon pauvre monsieur, si vous saviez, cela rend si peu!»

En effet, la pauvreté, une pauvreté décente, se lisait d’un coup d’œil à tous les coins de l’humble logis.

La vieille nous servit sur un bout de nappe très blanche une collation de pain bis, de noix et d’eau claire, puis on fit marché pour un certain nombre de pots de miel qu’un homme qui travaillait plus haut dans le bois nous apporterait au prochain samedi, en allant vendre ses fagots à la ville.

Les pots pesés, l’argent compté, tante Annette tira quelques menus présents d’un panier dont le contenu m’intriguait.

--«Tenez! voici pour vous une capeline de laine, et un couteau à plusieurs lames pour votre cadet qui s’est mis berger.»

Un reflet humide et fugitif--c’est ainsi qu’on pleure à soixante et dix ans--brilla dans les yeux de la vieille qui tournait, retournait le couteau, et, de ses mains ridées, palpait lentement la chaude étoffe. Elle hésitait pourtant, avec une enfantine envie d’accepter.

--«Vous êtes de braves gens!... la capeline me tiendrait chaud cet hiver, et Cadet serait bien heureux... Mais j’aurais trop peur que les abeilles...

--Prenez, mais prenez donc! Les abeilles n’ont rien à voir là-dedans... C’est en dehors du prix du miel, c’est pour votre pain et vos noix.»

Nous étions déjà au bout du champ, et la vieille répétait encore:

--«Pour le pain et les noix; c’est bien cela! sans quoi les abeilles se seraient dépitées.»

Quand elle nous eut quittés:

--«Voilà bien du mystère pour l’achat de quelques malheureux pots de miel! M’expliquerez-vous, tante Annette, ce que veut dire cette vieille avec son histoire d’abeilles qu’on dépite?...

--Comment! tu ne sais pas?... Mais c’est la croyance du pays... Les abeilles, tout le monde ici te l’apprendra, possèdent le don de sagesse et ont l’argent et l’avarice en grande horreur. Elles veulent bien servir l’homme, mais non pas en être exploitées. Aussi ne permettent-elles pas qu’on change le prix de leur miel qui doit rester toujours le même, tel qu’il fut fixé dans l’ancien temps. Et si quelqu’un, par désir de trop gagner, se hasardait à l’augmenter, ne fût-ce que d’un sou, alors ce ne serait pas long, et les abeilles essaimeraient au loin, laissant l’avare seul à se lamenter devant ses ruches vides.»

N’est-ce pas, mon cher maître, que voilà une superstition touchante et une admirable leçon? non pas seulement pour les épiciers qui, sans craindre de voir les pots sophistiqués s’envoler en brisant les glaces des devantures, continueront, hélas, jusqu’à la fin des siècles, à mélanger le glucose au miel; mais pour toute l’humanité. Car au milieu des honteux marchandages où on les prostitue, dans le bruit d’écus remués dont on ne cesse de les assourdir, il est à craindre que les derniers dieux consolateurs qui nous restent, c’est-à-dire l’Art et l’Amour, secouent leurs ailes un beau soir, et remontent droit vers le ciel, indignés, comme les abeilles!

NOËL RÉTROSPECTIF

J’ai fait mon Noël, je l’avoue, un Noël qui aurait pu s’appeler _Christmas_. On avait, Dieu me damne, mangé le pudding en famille; sur toutes les tables luisaient, flamblants neufs, des volumes petits et grands d’un bariolage correctement britannique; à l’angle de toutes les cheminées, égratignant l’émail des potiches, se hérissaient des bouquets de houx; à toutes les portes, à tous les lustres, pendaient des branchettes de gui au dur feuillage parasite piqué de fruits transparents et blancs pareils à des perles de glace, et chaque fois qu’un couple passait sous le gui, le cavalier avait le droit d’embrasser sa danseuse... Encore une coutume d’outre-Manche, à ce que m’a expliqué un savant.

La coutume est certes galante, je ne saurais y contredire. Cependant un arrière-fond de patriotisme proteste en moi contre cette invasion des mœurs étrangères. Et puisque les fortunés du jour veulent essayer, non sans raison, d’introduire un peu de pittoresque dans la vie, ils feraient mieux d’en revenir tout simplement à notre vieille France provinciale qui elle aussi a ses vieux et touchants usages dont la tradition vacillante déjà risque de s’éteindre si l’on n’y prend garde.

Je ruminais ces choses l’autre après-minuit dans la cohue des groupes--les mêmes souvent--qui sortaient recueillis du porche sombre et bas d’une église, ou se pressaient turbulents et joyeux aux devantures des restaurants éblouissantes de gaz, croulantes sous l’entassement des victuailles; et, la mélancolie de l’heure aidant, je revoyais d’autres Noëls, loin de Paris, là-bas, au village.

Au village, bien à l’avance, Noël s’annonce par toutes sortes de signes et de pronostics que chacun comprend sans avoir besoin d’être astrologue. Le porc déjà gras sous son toit vit entouré de soins gastronomiquement affectueux; tel aux Iles de la Société, un parent dont on attendrait le succulent héritage. Dès les premières gelées, sur la route sonore et blanche, ont commencé à défiler, venant on ne sait d’où, d’innombrables troupeaux de dindes. Chaque ménage achète la sienne qu’on nourrira dans un coin de la basse-cour et qui, gavée de son et de noix, avec ses colères stupides, sa roue bruyamment étalée, le bizarre ornement qui se trimbale autour de son bec, apparaît aux yeux des enfants comme un grand oiseau fantastique.

A la Sainte-Barbe, vingt-un jours avant la Noël, dans trois assiettes choisies parmi les plus belles du dressoir, on a étalé quelques grains de blé, lesquels arrosés soigneusement et tenus au chaud dans le coin de la cheminée, ne tardent pas à germer sans terre ni soleil, ce qui nous semblait un miracle. Ces trois assiettes, minuscules champs de blé vert, symbolisant le printemps et les espérances de l’année nouvelle, sont destinées à figurer--avec les trois lumières dont la flamme, selon le côté où elle s’incline, désigne celui qui doit mourir--sur la table du grand repas, entre le nougat familial et le pain de Calende qu’une main prudente va découper, la part des pauvres réservée, en autant de morceaux qu’il y a de convives.

Cependant peu à peu le blé monte, et, d’abord blanc et pâle, peu à peu se colore de vert. Les jours passent, le moment approche, il s’agit de préparer la fête.

Un matin, le valet s’en est allé au bois; il a rapporté mystérieusement la maîtresse bûche depuis longtemps choisie, et qui posée sur les landiers par l’aïeul et le plus jeune enfant de la maison, arrosée de vin pur en souvenir des libations antiques, prendra feu soudain et s’enveloppera, ainsi que d’une vibrante broderie d’or, des mille étincelles de toutes ses mousses enflammées, pendant que les assistants chanteront: «Allègre, allègre, Noël nous rende allègres!»

Maintenant, Noël peut venir; il n’y a plus guère qu’à s’occuper de la crèche!

--Pour les enfants, la crèche c’est la grande affaire. Dans les villes, rien de plus facile; les crèches s’y trouvent, ou peu s’en faut, toutes confectionnées. Si bien qu’à ce moment Marseille, le long de son cours Belzunce comme Paris le long de ses boulevards, étale une double rangée de baraques où, au lieu de jouets et d’objets d’étrennes, on vendra des feuillages, des mousses vertes, des montagnes en cartonnage, du papier d’or pour les étoiles, du papier gros bleu pour le ciel, et de petites figurines moulées reluisantes du vernis de leurs couleurs neuves.

Dans les villages, c’est autre chose! Chaque famille possède bien au fond d’une armoire sa collection de _santons_,--représentation naïve des personnages de nos vieux Noëls--renouvelés un peu tous les ans et dont certains remontent parfois à un siècle: mais pour le reste, il faut s’ingénier.

On s’en va donc à la montagne,--vous voyez d’ici quelle joie! cherchant des plantes, des lichens, des cailloux bossus et moussus, des écorces curieusement contournées, tous les éléments et les reliefs d’un paysage compliqué, assez pareil aux fonds que Léonard de Vinci, à l’imitation des Primitifs, a mis derrière sa Joconde, et qui, avec des ponts, des torrents, des pics déchiquetés, du haut desquels Don César pourrait dans le lointain _contempler ton azur, ô Méditerranée_! (car c’est au Don César de _Ruy-Blas_ et non, comme je me l’étais imaginé, sous l’influence d’un abcès de stupeur académico-cérébrale, au Scapin des _Fourberies de Nerine_ qu’appartient cet admirable vers) des vallées profondes, des cavernes de brigands, des chapelles d’ermite, des fermes, des châteaux, des villages, le tout savamment saupoudré d’une couche de farine pour imiter la neige, a la prétention de figurer je ne sais quelle chimérique Palestine. A travers tout cela circule et grimpe, en retour de foire, poussant des mulets, des moutons, des chèvres, une population de villageois et de bergers. Et c’est, dans un sentiment d’ingénu réalisme, tout le drame rêvé du voyage à Bethléem, depuis le paysan incrédule et grognon que ses voisins réveillent pour lui apprendre la grande nouvelle, jusqu’à l’arrivée devant l’étable, et les humbles présents offerts à l’Enfant-Dieu qui, demi-nu, grelotte entre le bœuf et l’âne.

Ici d’ailleurs, comme dans la _Pastorale_ qui n’est qu’une crèche animée et mise en action, la Nativité tient peu de place et ne sert guère que de prétexte. L’important, c’est l’odyssée tragi-comique, relevée d’allusions et de gauloiseries, d’une bande de paysans voyageant en pays inconnu au milieu d’aventures telles que Labiche aurait pu s’en inspirer pour son _Monsieur Perrichon_ et Verne pour son _Tour du monde en quatre-vingts jours_.

Car en Provence, on joue toujours la Pastorale, dernier spécimen des Mystères, mais hélas une Pastorale sacrilègement décapitée. Jadis _Pistachié_ en était le protagoniste, Pistachié: un polichinelle proche parent de Karagouz. Et il fallait entendre Pistachié, monté sur son âne, égayer de lazzis improvisés, dans ce marseillais du quartier Saint-Jean, qui, mieux que le latin, brave l’honnêteté, les situations les plus dramatiques. Hélas, vers la fin de l’Empire, un prélat ennemi du pittoresque obtint la suppression de Pistachié. Le bourriquot suit encore la caravane, gambadant et pétaradant, et poussant un braiement sonore, braiement d’orgueil et d’allégresse, quand il voit un âne, un confrère près du berceau où dort Jésus. Mais Pistachié n’a pas reparu, même depuis la République, et la France a perdu en lui un masque traditionnel, que pouvait nous envier l’Italie.

La Pastorale et Pistachié nous ont fait oublier la crèche qui se trouve incomplète encore, car les Rois n’arriveront que dans douze jours. Mais n’est-ce pas qu’elle est touchante cette religion populaire où le prêtre n’apparaît point? Au fond, ce que le peuple voit dans l’enfant nu souffrant de la faim et du froid, c’est lui-même. Le laissera-t-on abandonné? Les pauvres, les bergers, sont venus les premiers; ils ont fait tout ce qu’ils ont pu, mais leur bonne volonté ne saurait suffire. C’est au tour des Mages, maintenant, des riches, des puissants, des philosophes! Ils sont en marche derrière l’étoile, Melchior avec Balthazar, et le bon nègre au manteau rouge. Apporteront-ils dans leur ciboire d’or de quoi guérir l’humaine misère? Voilà des mille ans que le monde espère, et le vrai Noël ne vient pas; et toujours le bœuf souffle et toujours l’âne souffle, épuisant inutilement, sans rien réchauffer, le brouillard de leur tiède haleine; et toujours le mortel vent d’hiver fait rage dans l’étable sans portes où la neige tombe par les trous du toit!

LE BON GUI

Le vent ayant soufflé longtemps, les chemins des bois, quand vint le matin, se trouvèrent jonchés de branches mortes, et aussi, par endroits, de brins de gui arrachés à ces boules d’épaisses verdures qui apparaissent en automne, au sommet des arbres sans feuilles, tout pareils à des nids de pie.

Deux femmes étaient dans le bois: l’une vieille, si vieille que la peau crevassée de son visage et de ses mains semblait rude comme une écorce; l’autre jeune et si belle que rien en cette saison ne pouvait donner l’idée d’une telle beauté, puisqu’il n’y avait plus dans l’herbe transie ni muguets, dont la blancheur se comparât à celle de son teint, ni pervenches couleur de ses yeux.

La vieille faisait un fagot pour chauffer sa cabane et cuire son dîner.

La jeune, en manière de distraction, ramassait et nouait d’un ruban le gui qui était par terre.

Donc, il arriva que, l’une musant, l’autre fagotant, toutes les deux se rencontrèrent juste au carrefour des Ermites, près du grand bloc de grès, au milieu duquel, à la place d’une croix tombée, on voit maintenant un trou toujours rempli d’eau où les oisillons viennent boire.

--Pour du beau gui, v’là du bien beau gui, s’écria la vieille. Eh! donc, seigneur mon Dieu! qu’allez-vous donc faire de tout ce gui?

La jeune hésitait à répondre: car, avec ses haillons, son regard malin, la vieille au fagot lui avait tout d’abord fait l’effet de quelque sorcière. Mais ces haillons étaient si propres, et à cette malice se mêlait visiblement tant de bonté, qu’ayant pris confiance:

--Voici, dit-elle, ce dont il s’agit. Je suis Guillaumette, la fille de maître Guillaume qui a sa ferme là-bas, par delà le pont quand on va au village, à l’endroit où la route tourne...

--Riche maison, da! riche et bénie: quiconque est pauvre la connaît, depuis le temps qu’on y fait l’aumône.

--Or, écoutez, ma bonne vieille, et, puisque l’occasion s’en trouve, ne me refusez pas un conseil... Il y a quelqu’un que j’aime et qui m’a promis mariage. Lui m’aime bien aussi; pourtant il ne se presse guère. Alors, ce matin, voyant sur l’herbe et sur la mousse tant de beau gui à l’abandon, l’idée m’est venue d’en nouer un bouquet que, le soir de Noël, sans que personne en sache rien, je suspendrai à notre porte. Comme mon fiancé doit être de la fête et me conduire à la messe de minuit, nous passerons dessous ensemble. Quand on passe ensemble sous le gui, vous savez que l’amour se double et qu’on se marie dans l’année.

--Je sais, je sais, marmotait la vieille; mais nous ne sommes pas à Noël, il s’en manque de deux bons mois.

--Qu’importe? J’aurai provision faite. Le gui se garde pendant des années, d’ici à deux mois il ne flétrira point.

La vieille s’était mise à rire:

--Pour du beau gui, v’là du bien beau gui, bien fleuri, bien branchu, la feuille épaisse, rousse comme l’or... Seulement peut-être un peu jeunet! Ses graines sont vertes encore... Faut pas cueillir le gui trop tôt, ni prendre celui que le vent casse... Pour que le gui soit bon et porte chance aux amoureux, il doit avoir subi l’hiver, enduré froidure et gelée, et tenir à l’arbre si fort qu’en l’arrachant l’écorce vienne... La jeunesse ne le croit point! N’empêche qu’il y a gui et gui, comme il y a amour et amour.

Guillaumette était déjà loin, mais la vieille répétait quand même, tout en rechargeant son fagot:

--Pour du beau gui, v’là du beau gui! N’empêche qu’il y a gui et gui.

L’année suivante, au même endroit, près de la croix tombée du carrefour des Ermites, la vieille chercheuse de bois mort et Guillaumette se rencontrèrent encore.

Ce n’était plus, comme l’autre fois, en automne, mais la veille même de Noël.

L’herbe gelée craquait sous le pied, du givre luisant pendait aux arbres, et de gros tas de neige restaient sur le bord des chemins aux endroits où le soleil manque.

La vieille, peut-être à cause de la neige, n’avait pas fagoté ce jour-là. Sa serpe à la main, elle rapportait, non sans peine, un grand faix de gui frais cueilli. Elle reconnut Guillaumette et s’aperçut qu’elle pleurait.

--Eh! donc, fillette, essuyons ces yeux! Ce serait péché que de les fondre.

--Hélas! ma bonne vieille, quoique cela ne serve pas à grand’chose, je vais vous conter mon chagrin.

L’an dernier, s’il vous en souvient, j’avais suspendu le gui à notre porte, pour qu’en passant dessous avec mon amoureux, son amour se doublât et le décidât au mariage.

Tout, d’abord, sembla réussir. A peine le pied sur le seuil, il aperçoit le gui et m’embrasse; puis, la messe de minuit entendue, avant que l’on se mette à table, il prend mon père dans un coin et fait demande de ma main...

--Attendons la fin, Guillaumette!

--Les bans allaient être publiés. On avait déjà retenu les ménétriers, pour la noce. Mais c’était là trop de bonheur! Une nuit, la rivière déborda, noyant les labours, les prairies, ruinant aux trois quarts notre ferme, et nous laissant désespérés.

--Alors?...

--Alors, répondit Guillaumette qui mouillait son tablier de larmes, alors, me voyant pauvre, mon fiancé est parti; et, bien qu’on l’ait cherché partout, nous n’en avons plus eu de nouvelles.

--Je vous avais prévenue, Guillaumette: faut pas se fier au gui jeunet!... Et puis les hommes c’est si traître!... De sorte que vous l’aimez toujours?

--Non, certes!

--Pourtant vous pleurez.

--Je pleure mon affront, mais on n’aime que qui vous aime.

--Dans ce cas, fit la vieille en riant, méfions-nous, belle Guillaumette! Je sais quelqu’un...

--Quelqu’un?

--Oui! quelqu’un--pour vieille qu’on soit on a de bons yeux--quelqu’un qui depuis longtemps vous aime, bien que vous n’ayez guère jamais daigné y prendre garde, et qui continue à vous aimer sans s’inquiéter si votre dot s’en est allée à la rivière.

Le fils du voisin,--pourquoi donc rougir, Guillaumette?--ne doit-il pas ce soir faire la Noël chez vous? Tâchez, pour voir si le cœur vous en dit, que ce soit lui le galant qui, à minuit, vous mène à la messe.

--Alors, soupirait Guillaumette, pour le cas où le cœur m’en dirait, peut-être feriez-vous bien de me vendre un brin ou deux de votre gui?

--Les voilà, ma belle: roux comme l’or, avec des grains en chapelet plus clairs et plus blancs que des perles blanches... Du beau gui bien net, bien franc, qui ne trompe pas. Car, voyez-vous, ce gui-là a subi l’hiver, enduré froidure et gelée, et n’est pas tombé au premier vent... Mais gardez vos sous, Guillaumette: mon gui, aujourd’hui, n’est pas à vendre; il appartient au fils du voisin qui, dès hier, me l’a retenu.

Et, railleuse, tout en détachant deux brins choisis, la bonne vieille murmurait:

--Je vous l’avais dit, Guillaumette; il y a gui et gui, comme il y a amour et amour!